MANOEUVRES DES PRETRES DANS L'ARDECHE

EN PRAIRIAL AN III

Goupilleau (de Montaigu), représentant en mission dans la Drôme, l'Ardèche, le Vaucluse, la Lozère et l'Aveyron, écrivit, en prairial an III, au Comité de sûreté générale, la lettre qu'on va lire. C'est un document curieux pour l'histoire politico-religieuse de la Révolution.

Aubenas, 21 prairial an III (9 juin 1795)

Il n'y a que peu de jours, citoyens collègues, que je suis dans le département de l'Ardèche ; je crois cependant le connaître assez pour vous rendre compte exact de l'esprit public, de ses habitants, de la manière dont se conduisent les autorités constituées et des dangers que pourrait y courir la chose publique.

Jean De Bry ne m'y avait laissé que peu de choses à faire. Quelques administrations y étaient incomplètes : je les ai complétées, et, pour ne pas me tromper dans mon choix, j'ai consulté tous les bons citoyens que m'avait indiqué la députation de l'Ardèche.

J'ai beaucoup de satisfaction à vous dire que j'ai trouvé partout les magistrats du peuple à leur poste. A la nouvelle des évènements de Toulon, ils s'étaient mis en permanence, et des bataillons s'étaient levés à leurs voix pour courir au secours de la patrie en danger.

Partout, j'ai vu le peuple de l'Ardèche aimant la Révolution, il n'est pas riche, mais son travail opiniâtre, son industrie, sa vie dure dans les montagnes fait qu'il se contente de peu et qu'il est toujours dans une certaine aisance. Pour l'attacher encore davantage à nos usages républicains, il ne lui manque que de l'instruction.

Nous n'avons rien à y craindre des terroristes. Les plus décidés d'entre eux sont en arrestation ; les autres, moins dangereux, mais cependant suspects, sont désarmés, et ce désarmement se fait dans le plus grand calme et sans arrêter les dispositions de la loi. Ce n'est pas que dans quelques communes mais en petit nombre, des membres de quelques sociétés populaires, animés plutôt par des petites passions et des vengeances particulières que par l'intérêt général, ne se soient permis d'attaquer des administrateurs, des magistrats du peuple les plus dignes de la confiance publique, mais j'y ai mis ordre, en ramenant chacun à son devoir et aux principes. Il ne s'y est commis aucune réaction, et le département de l'Ardèche est un de ceux de la République où l'on ait point à gémir des atrocités qui n'ont été que trop multipliées dans ceux qui l'avoisinent.

En un mot, citoyens collègues, tout y va bien, et avec de l'instruction tout irait encore mieux.

Je dois cependant vous instruire de ce que j'y ai remarqué d'abusif, de contraire au bon ordre, aux lois et aux intérêts de la République.

Vous savez comme moi quels progrès effrayants la désertion a faits dans nos armées ;  c'est dans le département de l'Ardèche surtout que s'est retiré un grand nombre de déserteurs, et ce n'est point étonnant, parce que, cachés dans les montagnes presque inaccessibles, ils bravent toutes les recherches. On n'a point de forces à leur opposer, si ce n'est de la gendarmerie, dont ils ne font aucun cas. Il n'y a pas huit jours qu'une vingtaine de ces déserteurs armés est tombée sur trois gendarmes, qui ont été très heureux de se sauver.

L'étonnement n'est pas si grand encore lorsqu'on ne peut douter qu'ils sont encouragés dans leur désertion par les prêtres réfractaires qu'on a eu la faiblesse de mettre en liberté et qui, retirés aussi dans les montagnes, y font tous les maux imaginables, en corrompant l'esprit public, abusant de l'ascendant qu'ils ont acquis sur des âmes faibles dans le tribunal qu'ils appellent de confession.

Il est de mon devoir, citoyens collègues, de vous dire la vérité : ce n'est point la faute des autorités constituées de l'Ardèche, strictement attachées à l'exécution des lois ; ils font observer celle du 3 ventôse sur la liberté des cultes ; ils ne  souffrent point que le culte ait pour ministre des individus qui se font gloire de les méconnaître et de les mépriser, mais ces êtres dangereux n'approchent point des grandes communes, ils se cachent dans les montagnes et n'en sortent qu'à la dérobée, pour faire des prosélytes dans leur secte contre-révolutionnaire.

Ce sont eux qui disent aux pères et aux mères des défenseurs de la patrie que leurs enfants sont à jamais damnés, s'ils se battent pour défendre une cause aussi impie que celle de la liberté, et qui les retiennent dans leurs foyers après les avoir débauchés de l'armée.

Ce sont eux qui disent que tous ceux qui achètent des domaines nationaux sont damnés, parce que ces domaines appartiennent à l'Eglise et non à ceux qui les vendent.

Ce sont eux qui persuadent au peuple crédule que notre monnaie nationale n'a aucune hypothèque juste et solide, la discréditent à un point effrayant.

Ce sont eux qui déterminent les femmes à forcer leurs maris à abdiquer toutes les fonctions publiques, ou à protéger leur système de contre-révolution.

Ce sont eux qui troublent les familles et l'ordre public en prêchant que le mariage des prêtres est un concubinage, que le mode décrété par nos lois est un scandale public, qu'il n'y a de bonne cause à soutenir que celle du roi et du pape. Ce sont eux enfin qui sont cause de toutes les émeutes, de tous les troubles, de tous les maux qui se sont succédés.

J'ai pris des mesures vigoureuses pour y remédier, et j'espère que, partout où j'ai passé, les accusateurs publics feront leur devoir et que nous serons enfin délivrés de cette peste publique, si la Convention ne déroge point à la loi du 3 ventôse et si partout on l'exécute à la lettre.

Il est également de mon devoir de vous dire que, dans ce département, je crois, plus qu'ailleurs, les assignats y sont dans un tel point de discrédit que je crains que bientôt ils n'y aient plus cours ; je suis informé que déjà on a refusé d'en recevoir ; vous aurez de la peine à croire, et cependant le fait est certain, qu'ici, il y a deux jours, on avait pour trente-trois livres en argent un setier de blé et qu'on exigeait onze cents livres en assignats ; ce sont des maux auxquels il est pressant de remédier. Tout étant tranquille dans ce département, je pars ce soir pour celui de la Lozère, où je crains bien qu'on ne le soit pas autant, si je m'en rapporte aux lettres que j'en reçois.

Salut et fraternité.

Ph.-Ch.-Ai. GOUPILLEAU

On ne voit point rentrer d'émigrés. Les subsistances sont assurées jusqu'à la récolte.

(Arch. nat., AF II, 189, dossier 1570, pièce.)

La Révolution française
Revue historique
1914