LA CROIX DE FER

LEGENDE DE NORMANDIE

PAR M. D'HACQUEVILLE FILS

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Près de la limite des départements du Calvados et de l'Eure, à l'entrée de la plaine de Saint-Germain-la-Campagne, au bord du chemin d'Orbec à Courtonne-la-Ville, s'élève une croix de fer fondu, connue parfaitement dans le pays sous le nom de la Croix de Fer ; sa hauteur est de deux mètres environ au-dessus du sol : son dessin, la matière employée, tout, en un mot, atteste le soin particulier que l'on a apporté à sa confection. A quelques centimètres au-dessous des bras de la croix se développe un cartouche, en forme de coeur, contenant l'inscription suivante : ANTOINE. LE. PAIGE. ESCVIER. A. DONNÉ. CETTE. CROIX. PRIEZ. DIEV. POVR. LE. REPOS. DE. SON. AME. IL. DÉCÉDA. LE. SIXIEME. DE. MAY. 1657. Plus bas est un écusson contenant les armoiries du donateur, elles sont d'azur au chevron d'or, cantonné de trois coquilles d'argent posées deux et un.

Une avenue de pommiers conduit à cette croix à une vieille gentilhommière, masquée actuellement par une maison moderne ; ces deux édifices se trouvent au centre du hameau, dit de La Pagerie, dénomination qui vient encore attester la prépondérance du pieux fondateur de la croix. Nul représentant du nom n'existe dans le pays ; il y a près de soixante ans que le dernier héritier de cette famille s'est éteint sans postérité masculine.

Quel souvenir se rapporte à cette fondation ? Quel évènement fut marqué par cette croix ? C'est le sujet de mon récit.

Vers les premiers jours du printemps de l'année 16.., sur les huit heures du soir, Antoine Lepaige soupait tranquillement assis au sommet de la table d'une salle commune, table le long de laquelle se groupaient, selon la coutume de nos pères, les domestiques et les serviteurs de la maison, lorsque la détonation d'une arme à feu se fit entendre, suivie aussitôt d'un cri douloureux ; le bruit indiquait que le coup avait été tiré en face du logis. Se lever, prendre son fusil, se diriger sur le lieu où l'on pouvait supposer qu'il s'était passé quelque évènement, fut pour Lepaige l'affaire d'un instant. Ses domestiques effrayés, à cette époque de discordes intestines, ne le suivirent pas. Ils le virent revenir une demi-heure après, tenant dans ses bras un homme qui respirait encore, mais ne pouvait plus parler ; une blessure dans la région de la poitrine indiquait qu'une balle l'avait atteint ; tous les soins pour le rappeler à la vie furent inutiles ; il succomba sans avoir recouvré sa connaissance. Du reste, on l'avait sur le champ reconnu ; c'était un habitant de Thiberville qui venait fort souvent à Orbec.

Le bruit du crime se répandit ; la justice fut saisie, une enquête eut lieu, les soupçons se portèrent immédiatement sur Lepaige ; il était depuis longtemps en état d'hostilité avec la personne assassinée ; il avait soutenu contre elle un procès au baillage, il l'avait perdu et en avait plusieurs fois manifesté toute son irritation. L'homicide avait été commis à l'aide d'une arme à feu, près l'habitation du prévenu, dans le hameau même de La Pagerie : or ses domestiques l'avaient vu sortir armé d'un fusil, c'était au moment du crime, et s'ils donnaient en même temps des détails qui lui devenaient favorables, s'ils affirmaient qu'il n'était sorti qu'après ce coup de feu, et pour porter du secours, on suspectait en cela leur véracité ; on les récusait, sur ce point, comme serviteurs à gage. Telle était la jurisprudence d'un siècle encore rude et grossier.

Mais ce ne fut pas tout ; la position du prévenu s'aggrava singulièrement. Bientôt parurent deux témoins qui racontaient, que, le jour du crime, à l'heure et à quelque distance du lieu où il avait été commis, ils marchaient lentement dans le chemin de Courtonne-la-Ville, qu'ils avaient vu un homme passer devant eux, puis un autre armé d'un fusil poursuivant rapidement le premier, qu'ils avaient entendu le coup de feu, puis aperçu le meurtrier relever la victime. Confrontés avec Lepaige, ils le reconnurent positivement, soutinrent leur témoignage malgré ses dénégations ; interrogés séparément, leurs déclarations ne varièrent pas. La culpabilité devenait donc évidente.

L'affaire fut portée au parlement de Rouen ; les mêmes dépositions furent renouvelées, leur clarté, leur évidence étaient telles que les juges ne purent se dispenser de formuler un arrêt de mort.

Un seul homme douta de la culpabilité du malheureux Lepaige, ce fut son avocat. La bonne réputation de l'accusé, une vie entière d'honneur et de vertu, deux enfans en bas-âge, une jeune épouse, l'inutilité du crime, l'horreur qu'il en ressentait, tout, en un mot, venait le convaincre de l'innocence de son client ; les assertions tranchantes des deux témoins entendus avaient encore corroboré son opinion. Mais comment lever ce voile ? Comment percer ce mystère ? Alors la justice criminelle ne s'administrait pas publiquement ; alors les impressions du dehors ne venaient pas réagir sur les juges et sur les magistrats chargés de la poursuite.

Cependant il crut devoir tenter un dernier moyen ; dès que l'audience est levée, se dépouillant de sa robe, il se transporte rapidement à l'auberge où étaient descendus les témoins si acharnés contre Lepaige, obtient à prix d'argent d'être placé avec deux personnes dans une chambre qui n'était séparée de la leur que par une mince cloison ; il y était à peine qu'on les entend entrer, s'asseoir lourdement et, après un long silence, l'un d'eux s'écrier : "Ma foi, il était temps que cela finit, les angoisses de se pauvre diable, les pleurs de sa femme me fendaient le coeur, j'aurais été forcé de tout avouer. - Tu voudrais comme cela, "reprend son compagnon, être pendu à sa place." Puis le silence recommença. Procès-verbal est à l'instant dressé de cette conversation, sursis accordé au condamné, les deux témoins sont arrêtés et mis au secret, une nouvelle information a lieu, et, grâce à des recherches intelligentes, on découvre que l'homme assassiné était venu à Orbec toucher une somme d'argent, qu'il avait été vu, épié et suivi par ces deux misérables, qu'ils l'avaient probablement assassiné, puis qu'ils l'avaient volé ; on avait retrouvé chez eux une partie de l'argent, le sac, et deux ou trois objets appartenant à la victime. Dès lors nouvel arrêt qui condamne à la potence ces deux criminels et renvoie hors de toute prévention Antoine Lepaige.

Quant à celui-ci, conservant un respect et un amour profond pour la miséricorde divine qui avait permis que son innocence fût merveilleusement reconnue, il ordonna par son testament l'érection, au lieu même où le crime avait été commis, de la croix que je vous ai décrite. Pendant les orages de la révolution, elle fut pieusement cachée dans une ferme voisine, et, en 1802, elle reparut à son ancienne place.

En voyant ce monument de la piété de Lepaige, remercions Dieu qui n'a pas voulu qu'un innocent périt victime d'une fatale erreur ...

Juin 1845
Bulletin des travaux de la Société d'émulation de Lisieux

Croix de Fer(Vue aérienne de l'endroit où se trouve la Croix de Fer)