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AFFAIRE DU BARON DE BEZENVAL

Lieutenant-Général des armées du Roi de France,
Inspecteur-général des Suisses.


Issu d'une famille patricienne de Soleure (Suisse), le baron de Bezenval, né le 14 octobre 1721, servait la France, depuis l'âge de neuf ans, avec la fidélité d'un Suisse et la bravoure d'un Français. Huit batailles et treize campagnes lui avaient mérité la grand'croix de l'Ordre de Saint-Louis, la lieutenance générale des armées du roi et le commandement militaire des provinces de l'intérieur. Au mois de juillet 1789, le hasard d'un intérim y avait ajouté la surveillance de la capitale.

On est au début de la Révolution. En face d'une situation sans exemple, c'est en vain que le général interroge sa vieille expérience. Les plus anciens conseillers de la monarchie, les vétérans des guerres européennes, avaient-il vu rien de semblable à ce réveil de tout un grand peuple ? - A Paris, tandis que dans les faubourgs grondent ces sourdes agitations, présages de la tempête, - sur les places, dans les casernes, les troupes, retranchées, attendent. - A Versailles, tandis que Trianon se garnit de gentilshommes, de régiments étrangers, que les canons remisent jusque dans l'orangerie, dans les écuries de la reine, - l'Assemblée nationale, calme, résolue, délibère. - En même temps, à Meudon, à Sèvres, à chaque station de la route, une armée s'échelonne, toute prête. - C'est le moment de l'hésitation avant la lutte. - La Cour veut réagir ; le peuple, tout détruire ; l'Assemblée, tout reconstituer ; et cependant le roi flotte indécis, et Bezenval, en présence de trois cent mille hommes, réclame des ordres, qui n'arrivent point.

Tout à coup, dans l'après-midi du 12 juillet, un bruit sinistre se répand : Necker est renvoyé ! C'est le signal de l'insurrection. Campées sur la place Louis XV, les troupes de Bezenval demeurent d'abord immobiles. Huées, insultées, lapidées par la multitude, elles n'opposent que la patience et la discipline jusqu'à ce que le général commande au prince de Lambesc de refouler les assaillants. Cet ordre est lentement exécuté par quelques cavaliers ; et le prince, à leur tête, pénètre, par le Pont Tournant, dans le jardin des Tuileries. Pas une goutte de sang n'aurait été versée, si des furieux n'avaient essayé de lui couper la retraite, en relevant le pont ; le prince, pour se dégager, doit blesser une ou deux personnes.

Cette collision fit sentir au général qu'il serait sage de ne pas laisser plus longtemps les soldats en face du peuple ; dans la nuit, il se replia sur la rive gauche.

Le lendemain, Paris se réveille au bruit du tocsin et à la lueur de l'incendie des barrières. On n'entend que la voix d'airain des cloches ; on ne voit qu'une ceinture de feu. Une foule effrénée demande des armes au pillage du Garde-Meuble ; l'arquebuse de Charles IX, les épées d'Henri IV et de Turenne, les pistolets de Louis XIV tombent aux mains obscures de la Révolution. Dans la soirée, le gouverneur des Invalides, M. Sombreuil, dont l'héroïsme d'une fille devait immortaliser son nom, amène à Bezenval les députés de deux districts, qui réclament l'ouverture de l'arsenal. - Le général répond qu'il faut en référer à Versailles.

Le lendemain était le 14 juillet, date impérissable dans notre histoire ! Tout Paris se soulève, avec deux cris : Aux Invalides ! A la Bastille ! - Le matin, l'Hôtel des Invalides livre à l'insurrection victorieuse vingt canons et vingt-huit mille fusils. - L'après-midi, en moins de quatre heures, cette Bastille, que Louis XIV et Turenne jugeaient imprenable aux plus fortes armées, tombe, devant la colère du peuple, d'une chute qui retentit dans tout l'ancien monde. - Le soir, la ville s'embrase d'une illumination générale, pour célébrer, avec la ruine de ce moment de servitude, la ruine du régime qui en avait fait son symbole.

En voyant les Gardes-Françaises passer au peuple, le vieux serviteur de l'ancien régime comprit que le rôle des Gardes-Suisses était fini. Il battit en retraite sur Versailles ; il demanda un congé, et il se rendait dans sa patrie, lorsque, le 26 juillet, au village de Villegrui, près de Provins, il fut arrêté. En vain, Necker, qui revenait, au même temps, de Genève, obtint-il des électeurs de Paris l'élargissement du prisonnier ; le peuple désavoua ses représentants, et le général, traîné de prison en prison, fut enfin, par décret de l'Assemblée, prévenu du crime de lèse-nation. Crime indéfinissable et qu'aucune loi n'avait prévu jamais ! Lèse-majesté d'un nouveau genre qu'un peuple affranchi osait emprunter aux pires époques du despotisme !

La Constituante avait provisoirement attribué au Châtelet de la connaissance de pareilles accusations. Ce fut donc devant cette juridiction que Bezenval dut être traduit. Le Comité des recherches de la Commune s'empara des poursuites, dans lesquelles il impliqua les chefs les plus marquants du parti de la Cour. Mais il s'acharna surtout contre le général, avec cette haine sagace que les révolutions ont vouée à la fidélité du soldat. C'était lui qui avait ordonné cette charge du prince de Lambesc que l'on représentait maintenant comme un carnage de citoyens paisibles ; lui encore qui avait refusé d'ouvrir au peuple l'Arsenal des Invalides ; lui enfin qui avait commandé au gouverneur de la Bastille de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Le général ne se connaissait guère en hommes de lois. Comme procureur, ses amis lui indiquèrent Me Debruges, le praticien le plus délié dans les affaires criminelles. Comme avocat, on le pressait de s'adresser à Target ; "mais je doutai, dit Bezenval, je ne sais pourquoi, qu'il osât braver l'inimitié qui s'attacha à mon nom". Desèze, une seconde fois, remplaça Target. Bezenval, dans les interrogatoires, se défendit très-noblement. Il poussa les scrupules de l'honneur militaire jusqu'à jeter au feu un billet du roi qui aurait pu justifier sa conduite ; grande consternation de Me Dubruges, le plus habile des procureurs à Châtelet, mais qui n'entendait rien en fait d'héroïsme.

Cependant Desèze publiait un mémoire. Sous l'apparence d'un incident, c'était au fond le procès tout entier qu'il y plaidait. - Il faut se rappeler que, dans l'ancienne procédure, on ne décréta d'accusation qu'au grand criminel ; les causes du petit criminel étaient simplement renvoyées à l'audience. Desèze demandait que l'on y renvoyât l'accusé. Mais le mémoire tirait adroitement part de l'incident pour expliquer la conduite de Bezenval. S'efforça de nier l'existence d'une conspiration de la Cour contre l'Assemblée, il démontrait du moins que le général n'avait donné que les ordres les plus modérés. - L'exaspération des journaux révolutionnaires prouva que le défenseur avait atteint son but. Le 29 janvier 1790, Bezenval fut renvoyé à l'audience.

La cause se présentait avec tout l'éclat et tout l'appareil des procès antiques. Le 1er mars, le Châtelet était envahi par les agitations du Forum ; ses échos, assoupis au murmure séculaire de la procédure, se réveillaient à la voix des révolutions. Ils semblaient revenus, ces beaux jours de la république, où l'orateur romain, en face de juges aussi passionnés que l'auditoire, dominant, à force d'éloquence, et le fracas des armes et le rugissement de la plèbe, arrachait aux haines populaires quelque grand citoyen coupable d'appartenir au parti vaincu. - Une multitude insurgée envahissant le sanctuaire des lois ; un vieillard couvert de décorations gagnées sur tous les champs de bataille, entouré des nobles amis qu'intéressaient son âge, sa bravoure et ses malheurs, disputant à la rage des factions les restes d'une vie que l'ennemi avait épargnée ; un des princes du Barreau couvrant de sa parole tant d'infortune contre tant de fureur ; voilà quel spectacle émouvant attirait, dans l'enceinte trop étroite du Châtelet, tout ce que Paris renfermait d'amis de la monarchie et de la liberté, d'admirateurs du courage et de l'éloquence. Mais derrière une cause déjà si grande, les clairvoyants en découvraient une plus grande encore : ce que l'on poursuivait avec tant d'acharnement dans l'accusé, c'était moins l'homme que le soldat ; ce qu'on lui reprochait, à voix basse, c'était moins d'avoir donné des ordres que d'en avoir reçu ; les coups dirigés contre lui allaient frapper plus haut, la Cour, la reine, le roi lui-même ; en brisant le soutien du trône, c'était le trône que l'on voulait renverser.

Enfin Desèze prend la parole. Peu de mois s'étaient écoulés depuis que la législation réformée avait rendu aux accusés les conseils et le secours d'un avocat. Dans la plus grande affaire qui se fût offerte depuis cette liberté restituée, il semblait réservé à Desève de sceller la nouvelle alliance de l'éloquence et de la justice. Un silence de plus d'un siècle pesait sur les juridictions criminelles ; la voix de Desèze était digne de le rompre.

A la vue de tant d'hommes armés investissant le tribunal, en présence de ce vieillard dont le noble visage restait impassible devant le seul danger qui put être nouveau pour lui, une inspiration superbe saisit le défenseur. Emporté par l'analogie des situations, il ne craint point d'emprunter à Cicéron l'exorde de la Milonienne. Mais ces mâles périodes, qu'après sa défaillance à la barre, l'orateur romain ne sut retrouver que dans la sécurité du cabinet, c'est à l'audience, c'est en face des baïonnettes que l'orateur français les redit. Avec quel courage il invoque l'impatialité du droit contre les brutales manifestations de la force ! Avec quelle adresse il insinue les motifs qui pourraient soustraire un Suisse à la juridiction française ! Mais aussitôt avec quelle fierté habile il revendique le jugement qu'il aurait eu peut-être le droit d'éluder ! Lorsqu'il raconte les soixante années d'héroïsme du général, quelle chaleur communicative ! Quelle irrésistible clarté lorsqu'il justifie, en l'exposant, la conduite de l'accusé ! Lorsqu'enfin, sortant du procès légal trop étroit, il entre dans la véritable cause ; lorsque s'adressant à l'opinion plus qu'aux juges, il dément l'existence d'une conspiration royale, justifie les rassemblements de troupes par la présence de brigands mêlés au peuple, rejette sur les règles inflexibles de la discipline les ordres donnés par Bezenval, quelle souplesse ingénieuse ! quelle véhémence entraînante ! quelle sympathie émotion ! J'aime surtout à l'entendre, dans une péroraison brillante, mêler à l'expression de son dévoûment monarchique celle d'un amour sincère pour la liberté, et saluer, dans la chute de la Bastille, l'avènement d'un nouveau régime ; et je recueille avec respect, tombées de ces lèvres courageuses, de nobles paroles de conciliation, que la France, hélas ! ne devait pas entendre.

Aucune partie de ce discours ne démentait un exorde emprunté de Cicéron. Plaidant pour un client tout aussi brave et cent fois plus intéressant que Milon, Desèze ne dégénéra guère de l'orateur dont il avait évoqué le périlleux souvenir ; avec plus de courage que Cicéron, il approcha parfois de son éloquence ; et le discours pour Bezenval, s'il n'est pas le plus célèbre de ses plaidoyers, ne m'en paraît pas moins son chef-d'oeuvre.

Le succès le plus complet couronna cette défense. Le ministère public lui-même conclut à la décharge de l'accusation. Succès d'autant plus méritoire qu'il commençait à devenir difficile d'arracher un innocent à la mort. - Ce résultat fut accueilli par le parti de la Cour avec enthousiasme. Un des plus habiles graveurs de Paris, Perrier, fut chargé de frapper pour le défenseur une médaille, avec cet exergue : "Benè merentibus". Desèze en reçut une du roi de Pologne, Stanislas Poniatowsky, parent du général ; et, dans le Mercure de France, un avocat, qui courtisait la muse, adressa à son illustre confrère un dithyrambe dont il faut louer l'intention.

Après ce triomphe, Desèze rentra bientôt dans le silence. Aussi parlementaire que monarchique, il refusa, lorsqu'on institua des juridictions nouvelles, d'en reconnaître l'autorité. Il continua seulement de porter la parole devant le Châtelet, tant que ce tribunal fut maintenu ; il y figura même dans la dernière affaire, en 1792. A cette date, il quitta le barreau.

Bezenval fut absous par sentence du Châtelet du 26 mars 1790.

La multitude, qu'on avait cessé d'encolérer, et qui n'avait eu, dans cette affaire, qu'une indignation de commande, ne se plaignit pas de cette absolution ; tout au contraire, elle y applaudit, et M. de Bezenval, dont elle avait tant de fois demandé la tête sous les fenêtres de sa prison, fut rendu à la société, et resta paisiblement dans Paris, où il est mort le 27 juin 1794. (Histoire du barreau de Paris dans le cours de la Révolution par Jean-François Fournel)

Eloge Historique
de Romain de Sèze
par Paul-Emile Vigneaux

Capture plein écran 20022013 172135Vue de la cellule du Baron de Bezenval à la prison du Châtelet
Toile de Hubert Robert (Paris 1733 - Paris 1808)