TROUBLES RELIGIEUX DANS LE PUY-DE-DOME

Sur la lutte entre les catholiques et les schismatiques, voici ce que dit Marc de Vissac dans l'Auvergne historique :
"Quant à ceux qui acceptaient les fonctions presbytérales, ils n'avaient pas prévu tous les déboires qui les attendaient. Accueillis dans leurs paroisses comme des parias, déconsidérés, ne trouvant de soutien que dans la lie du peuple, mal payés par la Nation, privés de tout casuel, leur situation était des plus précaires. L'influence restait tout entière aux anciens pasteurs que les lois de déportation n'avaient pas encore disséminés dans les prisons de l'intérieur ou sur les pontons du littoral.
Durant toute l'année 1791, des conflits incessants, à propos de l'exercice du culte, avaient bouleversé les communes. Les rixes s'étaient multipliées à l'infini.

Capture plein écran 25022013 123657On avait vu se produire, à Saint-Cirgues, près d'Issoire, et dans la région avoisinante, de véritables scènes d'émeute et de pillage. Il en avait été de même à Saint-Gervais, où le prêtre jureur fut mis en quarantaine à l'instigation des communalistes réfractaires. A Montaigut, à Vic-le-Comte, à Dallet, à Saint-Amant, à Billon, les prêtres de la Nation avaient été hués, bafoués, pourchassés et battus ; plusieurs n'avaient pu parvenir à se faire installer. A Laqueuille, l'autel de la patrie avait été renversé. A Job et au Brugeron, les parents auraient cru profaner leurs morts en les faisant enterrer par un prêtre relaps.
Leurs prônes étaient désertés ; on refusait de leurs main l'eau baptismale, la bénédiction nuptiale, l'absolution, même au lit de mort. Le peuple des campagnes avait haussé les épaules à la lecture de l'arrêté du département interdisant aux fidèles la communion avec d'autres hosties que celles consacrées par les prêtres reconnus ; il lui eût semblé profaner l'Eucharistie que de la recevoir dans de pareilles conditions. Il considérait d'ailleurs comme d'horribles sacrilèges les cérémonies religieuses accomplies par les ecclésiastiques intrus ; son imagination se reportait aux légendes de la messe noire célébrée au moyen-âge sur le Puy-de-Dôme, dans la chapelle de Saint-Barnabé, et, en souvenir de ces anciens mystères, elle affublait les officiants relaps de la pittoresque appellation de baise-culs de chèvres.

Les plaintes et les gémissements arrivaient nombreux et désolés aux Directoires de la part des desservants déconcertés.
"Ma position est insoutenable, écrivait le curé de Saint-Sandoux ; je n'ai pas une cinquantaine de fidèles et la municipalité m'est hostile."
"En ce moment, ma paroisse est toute soulevée contre moi, geignait le curé de Chaumont, district d'Ambert, je suis exposé au plus grand danger de la vie."

Capture plein écran 25022013 122746Ecoutez l'amère lamentation du curé de Saulzet-le-Froid ; "Je suis ici depuis le 11 juin dernier pour mon malheur. Je dis pour mon malheur, car depuis cette époque, chaque heure, chaque minute ont été marquées par de nouvelles disgrâces. Un prêtre, un homme de paix, le ci-devant curé, est devenu l'ennemi de mon repos, d'autant plus redoutable que les traits qu'il me lance sont forgés dans l'ombre des conciliabules. Le dirai-je, Messieurs, le tribunal de la confession, la table sacrée, l'auditoire de la chaire sont toujours déserts ... Je n'ai le plus souvent que le clerc qui sert ma messe ; je ne peux même célébrer le saint sacrifice, faute de clerc".

Et le curé de Novacelles, absolument désenchanté, concluait de son côté : "Il manquait un triomphe aux ennemis de la Constitution, ils vont l'obtenir : celui de voir déserter de leur poste la plupart des curés constitutionnels, qui ne sont plus que les malheureuses victimes de leur soumission à la loi."

Même découragements, mêmes doléances à Saint-Georges-de-Mons et dans maintes autres paroisses. Les archives de la préfecture sont pleines de ces monuments de déception et de regrets.

Ce qui compliquait encore la situation, c'est que les municipalités faisaient parvenir à l'administration pétitions sur pétitions pour obtenir de garder leurs anciens pasteurs ou de les rappeler. Les habitants de Mazoires, de Ravel, de Larodde, de Sauvessanges, de soixante-dix communes, réclamaient, postulaient, menaçaient presque. L'autorité ne savait à qui entendre. Elle dut interdire tout pétitionnement de ce genre à peine de destitution, de suspension ou d'incivisme.
Mais les inhibitions, mais les mesures de rigueur restaient impuissantes à endiguer le torrent et à comprimer la résistance.
De telle sorte que lorsque les troubles religieux, longtemps soumis à la seule répression administrative, furent déférés au Tribunal criminel, ce tribunal se trouva exposé à entrer en opposition ou avec la loi ou avec le peuple. Or, comme le sentiment populaire se trouvait d'accord avec les traditions nationales, avec les vieilles impressions de conscience que l'on ne secoue qu'à la longue, ce ne fut pas la loi rigoureuse qui guida ses décisions".

"Dans presque toutes les paroisses de l'Auvergne, dit encore Marc de Vissac, la venue du curé constitutionnel fut accueillie comme l'aurait été celle de l'Antechrist. Aux yeux du paysan, outré de l'expulsion de ses anciens pasteurs, les prêtres de la nation n'étaient que des "coquins, des pierrots et des charlatans envoyés dans les campagnes pour la damnation des âmes".

Capture plein écran 25022013 124254C'est ainsi que les habitants de Trémouille-Saint-Loup, de Gros et de Larodde, dans le district de Besse, s'exprimaient sur le compte des sieurs Baudonnat et Chambonnet, oncle et neveu, nommés par l'évêque Périer à l'administration de leurs paroisses, en remplacement des abbés Mauriac et Mosnier.
Or, le 26 janvier 1792, Guillaume Baudonnat, prêtre assermenté, arriva dans les environs de Trémouille-Saint-Loup, chez les époux Sepchat, au lieu de Maisonneuve, en compagnie du curé Chambonnet, titulaire de la cure de Gros qui devait l'installer le dimanche suivant dans son nouveau poste.
Le soir, après dîner, les deux prêtres, assis au coin du feu, devisaient tranquillement avec le maire de Trémouille, le sieur Pierre Force, de la prise de possession du presbytère, lorsque deux coups de feu retentirent. Les balles, tirées d'une petite ouverture donnant sur la cuisine, étaient allées s'incruster dans la muraille. Peu après, neuf autres coups de fusil furent encore tirés, et une grêle de cailloux s'abattit sur les portes et sur les fenêtres de l'habitation.
Cette agression avait été évidemment plutôt un acte d'intimidation qu'un attentat homicide contre les personnes.
Malgré cette démonstration hostile, rien ne fut changé aux détails de l'installation. Et le dimanche 29, le maire, M. Chabory, procureur de la commune, et le sieur Boyer, greffier de la municipalité, vinrent prendre le curé pour le conduire à l'église paroissiale. Ils passèrent à travers une population ameutée, proférant contre eux des menaces et des injures : "Va-t-en, J... F... de curé, au diable d'où tu es venu ! Qu'on les assomme à coups d'estelles (de bûches) ! Qu'on les aveugle avec des cendres !" Et les pierres de voler. Le curé de Gros en reçoit une à la hanche, une autre à l'épaule, une troisième abat son chapeau. Les femmes et les filles, au nombre d'environ cinquante, outragent le cortège. Au milieu d'elles se distinguent les domestiques de M. de la Salle et de M. Léoty, de Leyval.
Le maire veut faire sonner les cloches pour l'office. Impossible, les cordes ont été coupées.
La foule pénètre dans l'église, et le curé Chambonnet, de Gros, monte en chaire pour faire le prône. A chaque mot on l'interrompt ; on le traite d'intrus, de gredin, de renégat ; les femmes lui font des grimaces. Il est obligé de descendre les degrés de la chaire au milieu d'un inexprimable tumulte.
A l'issue de la messe, les curés se réfugient en toute hâte à la maison curiale, et ils font fermer toutes les ouvertures pour échapper aux projectiles dont on les assiège.

L'instruction criminelle ouverte par M. Antoine Brassier, juge de paix de Latour, et continuée par Guillaume Godivel, directeur du jury de Besse, amena l'arrestation de sept femmes et de quatre hommes, des communes de Gros et de Trémouille. Mais cinq prévenus furent bientôt relâchés.
Le 3 mars 1792, le jury d'accusation en renvoya quatre autres. C'étaient les nommés Mathieu, cadet, dit Mosnier, François Planeix, Françoise Chabory, dite Miniarde, et Pierre Julliard comparurent seuls devant le tribunal criminel.
Le jury de jugement acheva pour ainsi dire l'oeuvre d'absolution. Car, s'il retint pour constants les faits de violence reprochés aux deux inculpés, il déclara que ces violences avaient été commises contre des agents n'étant pas dans l'exercice de leurs fonctions.
En conséquence, le tribunal n'eut qu'à appliquer une peine correctionnelle et condamna, par son jugement du 15 avril 1792, les deux accusés à la peine modique de trois mois de prison et trois livres d'amende.
Siégeaient : Prévost, président ; Dupuy, Tournadre et Andraud, juges."

Le citoyen Bonnet, appelé à la cure constitutionnelle de Saint-Bonnet-lès-Orcival, n'avait eu aucun agrément dans sa nouvelle résidence. Cinq à six particuliers seulement assistaient à ses offices, tandis que les messes de l'abbé Chirent, ancien desservant de la paroisse pendant trente-huit ans, et celles de l'abbé Ladevie, ancien vicaire, réunissaient tous les fidèles. Les mères refusaient de lui faire baptiser leurs enfants ; les maris grondaient. Or, dans les catholiques montagnes du Puy-de-Dôme, le paysan avait la tête chaude, et les curés constitutionnels de Gros et de Trémouille-Saint-Loup venaient d'en faire l'expérience. L'autorité municipale se montrait absolument hostile à l'égard du nouveau venu et ne lui ménageait aucune tracasserie. Abreuvé d'avanies et criblé de dettes, il perdit patience et dès le milieu de janvier 1792, il abandonna son poste et partit pour Clermont.
La municipalité n'attendait que cette retraite, qu'elle avait un peu provoquée, pour rendre le calme à la paroisse. La fête de Saint Blaise et de saint Sébastien, patrons de Saint-Bonnet, la Purification, la Chandeleur approchaient. Au lieu d'avoir recours au citoyen Blanchot, curé constitutionnel de Vermines, elle requit ses anciens prêtres de reprendre les fonctions curiales et d'administrer les sacrements.
Les dimanches 22 et 29 janvier, les jeudi 2 et dimanche 5 février, les cérémonies du culte furent donc célébrées en grande pompe par les abbés Chirent et Ladevie, qui baptisèrent dix enfants dans le même jour et conduisirent une imposante procession à travers les rues du village.

L'évènement avait fait du bruit, et les patriotes criaient à la trahison. L'abbé Ladevie, disaient-ils, avaient prié au prône pour Mgr de Bonal, évêque de Clermont, en ajoutant qu'il ne fallait pas prier pour les excommuniés ni pour ceux qui sont séparés de l'Eglise. Il avait aussi prié pour le Seigneur et les dames de la paroisse. On avait fait circuler dans le temple des vases d'eau bénite par les prêtres réfractaires, alors que le bénitier était plein de l'eau bénite par le curé Bonnet. La municipalité avait assisté à la messe dissidente en corps et en écharpe, était allée à l'offrande, et avait suivi la procession, un cierge à la main. Elle avait offert le pain consacré, en refusant aux partisans de la Constitution civile du clergé, qui avaient été injuriés et malmenés.
Plusieurs personnes furent arrêtées, entre autres le vicaire Ladevie ; toutes furent acquittées. "Le citoyen J.-B. Roussel, originaire de Salvert, nommé à l'âge de 27 ans - on avance vite en temps de guerre ! - curé constitutionnel de Château-sur-Cher, canton de Pionsat, comptait faire, le dimanche 16 décembre 1792, une entrée triomphale dans sa paroisse.
Le corps municipal tout entier, ceint de son écharpe, la garde nationale en armes, devaient aller à sa rencontre jusqu'à un quart de lieue du village, l'escorter en grande pompe et procéder ensuite à son installation. Tel était le cérémonial, qui paraîtrait aujourd'hui excessif pour les saints pasteurs de nos campagnes, que la Convention prescrivait pour ses faux prêtres. Plus d'honneurs que d'honneurs !
Le cortège se mit en marche à dix heures et demie du matin. Dans ses rangs figuraient, dans la haie des baïonnettes nationales, le maire Durand Peirat, Pierre Ducourthial, procureur de la commune, Jean Valanchon, Louis Brullet, Jean Larue, Etienne Vacquand, Jean Taton, officiers municipaux, Gervais Chardonnet, chirurgien à Pionsat, Annet Tomazon, curé constitutionnel de Saint-Hilaire.

A cette heure, l'ancien curé, Antoine Ternat, réfractaire au serment civique, achevait l'office religieux. Il avait donné la communion à de nombreux fidèles, et ils consolait ses paroissiens, désolés de le perdre, en leur disant : "Je ne vous dis pas adieu ; je vous porterai toujours dans mon coeur ; rappelez-vous bien les préceptes que je vous ai enseignés." A sa voix, le saint temple s'était vidé.
En revenant, le cortège officiel devait passer dans un chemin creux, puis près d'un amoncellement de gravier disposé au bord de la route, enfin sous les murs du cimetière.
Il débouchait du chemin creux, lorsque soudain des huées se firent entendre au-dessus de sa tête. Des cris éclatèrent : "Aux loups ! Aux enragés ! On nous amène le diable ! Arrêtez-le !" Et tout à coup une grêle de pierres s'abattait sur le corps municipal, sur la milice et sur le prêtre triomphateur. En même temps un marguillier, Gilbert Chossemy, qui était monté au clocher, tintait un glas funèbre.
"Obéissance à la loi !" hurlent les magistrats municipaux. Mais cette phrase sacramentelle, qui fixe la limite de la rébellion, ne produit aucun effet. La procession arrive près de l'amoncellement de pierres qui se change en un inépuisable arsenal de projectiles. Un garde national est sérieusement atteint.
Devant le cimetière, même accueil. Mais là les femmes sont au nombre de plus de deux cents, qui insultent à qui mieux mieux le citoyen Roussel et ses acolytes : "Charogne ! si nous ne t'avons pas de jour, lui promettent-elles, nous t'aurons bien de nuit."
Sur le seuil de l'église, l'abbé Ternat était silencieusement agenouillé comme pour garantir le saint lieu de la profanation et du sacrilège.
Plusieurs personnes furent arrêtées et retenues huit mois dans les prisons de Riom. Après cette longue détention préventive tous les accusés furent acquittés et recouvrèrent leur liberté, excepté une jeune fille de 18 ans, Anne Chossemy, qui mourut dans son humide prison.

A Mezel, deux forcenés jacobins, Gavaix, maire, et Gras, procureur, terrorisaient le pays.
Le curé constitutionnel, un certain Chabry, est réduit aux abois ; personne ne veut de ses sacrements, on le fuit comme la peste, il est toujours seul, sous la nef romane de son temple, dont le confessionnal et les bancs ne sont hantés que par des araignées tissant leur toile. Gras et Gervais, qui entrevoient une autre source de bénéfices, se chargent de lui procurer des clients. Ordre est donné d'assister régulièrement à la messe, de se faire baptiser et au besoin enterrer par le prêtre civique. Dix grenadiers se transportent chez le sieur Claude Escot et le contraignent à porter son enfant aux fonts baptismaux. S'il sourcille, sa maison sera pillée, puis livrée aux flammes. Chaque dimanche, une ronde est organisée. Les femmes et les filles sont traînées à l'église, les unes par les cheveux, les autres par les pieds. Marie Bouché, qui a 64 ans, est traînée ainsi jusqu'à ce qu'elle ait perdu connaissance. L'office achevé, elles sont menées à la geôle et taxées d'après leur fortune.
Une pauvre fille, Catherine Deppert, est surprise prêchant l'Evangile sous la halle. On l'enferme aussitôt sous clef dans une chambre de la maison curiale avec interdiction de lui fournir aucun aliment. Au bout de quelques jours la captive est atteinte d'une fièvre tierce ; on lui refuse un verre d'eau et même une botte de paille. Durant la nuit, à l'aide d'une échelle et d'une corde, ses parents parviennent à lui faire passer quelques secours ; mais il est trop tard, elle succombe. Ses bourreaux ricanent en apprenant ce tragique dénouement et se bornent à dire que ce n'est qu'une aristocrate de moins.

Jamais la prison n'avait été aussi encombrée, jamais la régie des amendes n'avait réalisé d'aussi belles recettes.

La femme de Pierre Terasse, déjà incarcérée deux fois pour avoir négligé ses devoirs religieux, trouve le moyen de faire tenir une plainte au département. L'administration centrale nomme un commissaire, le citoyen Saulzet, qui procède à une enquête et fait relâcher les personnes détenues sous différents prétextes de fanatisme. Mais à peine le commissaire est-il parti, que la femme Terasse, ainsi que ses codétenus, sont arrêtés à nouveau et placés cette fois au secret, au pain et à l'eau.

On comprendra sans peine qu'à ce régime la population, terrifiée se fût blottie dans ses tanières. Elle n'en sortait plus, courbait l'échine et faisait la morte. Toute résistance était tellement vaincue, que le citoyen Gras, lassé de cette soumission si absolue, abandonna son poste de procureur de la commune et se fit nommer juge de paix en remplacement de son ami Pépin."

Après la terreur Gavaix et Gras furent accusés devant le tribunal, mais ils s'esquivèrent et finalement, ils furent acquittés. ...

Histoire de la révolution en Auvergne
Tome 7