Capture plein écran 22022013 223502

(Bourg, Thermidor, an VIII)

PREMIERE PARTIE (1)

Les Compagnons de Jéhu ! ces mots étranges, dont la signification bien nette nous échappe, éveillent et captivent notre attention. Ils ravivent surtout des souvenirs intéressants à Bourg, où quelques romanciers modernes ont placé les principaux héros de ces drames sanglants qui marquèrent la fin du règne de la Terreur.

J'ai essayé, à l'aide de documents puisés sur les lieux mêmes, aux sources les plus certaines, de mettre en relief et de saisir la véritable physionomie, le caractère réel de ces hommes qui, avec un courage et une audace extraordinaires, s'insurgèrent contre les lois et les troupes d'un gouvernement expirant du reste de sa propre faiblesse, et causèrent un instant un effroi général, mais disparurent presque subitement, lorsque l'ordre et la tranquillité revinrent en France avec le Consulat.
Loin de moi l'intention de faire ici une histoire générale des Compagnons de Jéhu. C'est là une tâche à laquelle ni mes forces ni mes connaissances ne sauraient suffire. J'ai voulu seulement les étudier en Bresse, voir comment, par qui et pour qui ces scènes de véritable brigandage, quoi qu'on en dise, avaient été exercées.

C'est la vérité toute simple que j'ai essayé de rechercher. L'ai-je trouvée ? Je ne saurais le décider, mes efforts du moins y ont tous convergé, et si les récits intéressants de Dumas et de Nodier y perdent un peu de prestige à nos yeux, le lecteur indulgent songera qu'ici-bas il ne faut pas tout sacrifier au roman, mais que pour un homme véritablement désireux de voir et de connaître l'histoire de son pays la vérité, toute prosaïque qu'elle soit, a toujours un puissant attrait.
Retracer à grands traits l'histoire des Compagnons de Jéhu dans nos régions, voir ce qu'ils étaient vraiment, ce qu'ils ont fait :
Les prendre ensuite en Bresse et suivre leur procès à Bourg, telles sont les deux parties de la tâche que j'ai entreprise.
J'ai à peine besoin d'ajouter que je m'efforcerai de la remplir sans passion, sans esprit de parti, ne voyant que les faits, cherchant à les exposer aussi sincèrement et aussi exactement que possible.

PREMIERE PARTIE

La réaction thermidorienne de l'an III et l'an IV fut, on le sait, une espèce de furie contre la Terreur.
Depuis le jour célèbre (9 thermidor) où Tallien montant à la tribune s'écriait, en désignant Robespierre : "Je me suis armé d'un poignard pour frapper le nouveau Cromwell si la Convention n'avait pas le courage de décréter d'accusation, "depuis ce jour terrible où en même temps que tombaient les têtes de Robespierre et de Saint-Just s'écroula aussi le règne sanglant de la Terreur, le parti réactionnaire devint de plus en plus entreprenant, et son audace ne connut bientôt plus de bornes.

Ce parti s'était donné des couleurs particulières, des mots de ralliement ; son noyau était formé par des jeunes gens appartenant aux familles persécutées ou échappés à la réquisition, dit M. Thiers, dans son Histoire de la Révolution, tome VI, page 337, à laquelle nous empruntons le passage suivant :
"Ces hommes portaient leurs cheveux noués en tresses et rattachés sur le derrière avec un peigne. Ils avaient de grandes cravates, des collets noirs ou verts, suivant l'usage des Chouans, mais surtout un crêpe au bras comme parent d'une victime du Tribunal révolutionnaire. C'était là le costume de la jeunesse dorée qui, à Feydeau et chez madame Tallien, se livrait avec ardeur au plaisir, paraissant comme vouloir perdre jusqu'au souvenir de la sombre et terrible époque qu'on venait de traverser.

Mais ce n'était là que le côté frivole de la situation : des gens de toute classe, croyant agir par conviction, et n'agissant plutôt que par un esprit de désordre, de vengeance et de rapine, commirent bientôt les plus déplorables excès.

A Lyon et dans le Midi des agents royalistes avaient reparu, des sociétés secrètes se formèrent ; toutefois déclarer un parti responsable des atrocités qu'elles commirent, ce serait mentir à l'histoire et inventer des calomnies.

Capture plein écran 22022013 180444C'est alors que parurent ces noms nouveaux pour tous, presque ignorés de notre génération actuelle, de Compagnie de Jéhu, plus véridiquement appelée, par les historiens sérieux du temps Compagnie de Jésus ou du soleil. D'où vient cette dernière étymologie ? Mes recherches n'ont pu me l'apprendre. Quant au nom de Jéhu, l'explication qu'en donne Charles Nodier (Souvenirs et portraits de la Révolution, tome VIII, page 79) est sinon véridique du moins très ingénieuse.

Jéhu était, comme on le sait, un roi d'Israël qui avait été sacré par le prophète Elisée, sous la condition de punir les crimes de la maison d'Achab et de Jézabel et de mettre à mort tous les prêtres de Baal. Le nom sacramentel de Vengeurs ou de Compagnons de Jéhu pris par les membres de ces terribles sociétés était donc bien approprié à leur cruel office.
Charles Nodier, qui cherche du reste à les poétiser dans ses Souvenirs et portraits de la Révolution, explique cependant quel était surtout leur but, tout en laissant de côté les massacres commis par eux et sur lesquels il faudra bien que nous revenions tout à l'heure.
"Les Compagnons de Jéhu tout en faisant la guerre à la République, avaient compris qu'il n'y avait qu'elle qui pût solder ses ennemis. Or, il n'était pas probable qu'elle s'y déciderait de gré à gré, et sans essayer cette négociation scabreuse, on jugea qu'il valait mieux lui prendre de l'argent que de lui en demander. On organisa donc des bandes ou des compagnies chargées de l'enlèvement des recettes et de l'attaque des transports de fonds publics. Je suis obligé de déclarer que cette mesure étant la seule qu'il fût possible de pratiquer, je la trouve très-naturelle. Dans un état de guerre civile, la spoliation de la diligence du trésor n'est pas un crime caractérisé par les lois ordinaires. C'est une opération, et, suivant les cas, un fait d'armes. Au reste, on n'a plus l'idée de l'influence que de pareils évènements pouvaient exercer sur la manière d'apprécier les choses. Tel homme, dont la légèreté avec laquelle je parle de ces monstrueuses aberrations révolte l'esprit et le coeur, les aurait comprises comme moi s'il avait vécu de mon temps.
Je ne dis pas, Dieu m'en garde ! que les compagnies qui furent chargées de ces horribles opérations se composèrent de l'élite du parti. Personne ne me croirait : c'étaient en général des jeunes gens perdus de dettes, de débauches, de crimes, qui se réfugiaient au hasard sous le premier étendard venu, où ils pouvaient trouver quelque garantie d'impunité ou quelque solidarité de dévouement et de sang." (Souvenirs et portraits, Ch Nodier, tomme VIII, pages 86 et 87).

Malheureusement, il faut en convenir, c'était le seul côté réel de ces tristes associations que l'imagination de Nodier nous présente encore de loin sous un mirage poétique et qui, vues de près, n'étaient la plupart du temps qu'un ramassis de gens appartenant à la lie de la société et venant, sous prétexte de venger les victimes de la Terreur, commettre des excès pareils à ceux dont elle s'était souillée, elle-même.

Voyons, puis nous en sommes à traiter, dans cette première partie, la question à un point de vue un peu plus général, où nous pourrons trouver les traces de l'existence des tristes exploits et de la fin de ces terribles sociétés que, plus heureux que nos pères, nous n'avons jamais eu à redouter.

M. Monfalcon, dans son Histoire de la ville de Lyon (tome II, page 1051), indique que c'est au mois d'avril 1795 que les Compagnies de Jésus s'organisèrent à Lyon. Il décrit leur costume, leurs mots de ralliement. Le 4 mai de cette même année le tribunal devait juger un terroriste nommé Bonnard. Des attroupements se formèrent autour du palais de justice. Le représentant Boisset étant accouru, voulut faire avancer les troupes de la garnison ; mais à cette vue, les émeutiers, ivres de fureur, brisèrent les portes de la prison de Roanne, envahirent les cachots et massacrèrent 41 prisonniers. Quelques-uns des bourreaux s'écrièrent ensuite : "Aux Recluses ! aux Recluses ! Ils coururent, à neuf heures du soir, à cette prison où 43 personnes périrent victimes de ces atroces vengeances. Quinze jacobins furent encore égorgés dans la prison Saint-Joseph, et parmi eux Grandmaison et Dorfeuille, présidents des commissions militaires.
"Cette nuit fut horrible", dit Monfalcon, auquel nous empruntons ces tristes détails. "A la fin du mois de mai les victimes commencèrent à manquer, le bras du bourreau se lassa, et la Compagnie de Jésus ne tarda point à se dissoudre d'elle-même et sans être inquiétée par aucun pouvoir. Beaucoup des hommes qui s'y étaient affiliés avaient pris goût au sang ; devenus brigands de grands chemins, ils volèrent et tuèrent des voyageurs."

J'ai consulté sur ces évènements, les documents officiels indiqués dans Gonon (Bibliographie pendant la révolution française) ; en premier lieu un rapport (n° 2170), fait à la Convention nationale, au nom des comités de salut public et de sûreté générale, par Chénier, séance du 6 messidor an III.
J'extrais de ce factum les passages suivants :
"Une association de scélérats ligués pour le meurtre, s'est organisée à Lyon. Cette Compagnie, mêlant les idées religieuses aux mots de justice et d'humanité, se fait appeler Compagnie de Jésus. C'est elle qui rappelle à grands cris les émigrés, qui égorge les prisonniers, etc."
Un décret de la Convention du 2 messidor an III manda à sa barre le Maire de Lyon, l'accusateur public du tribunal criminel, le substitut de l'agent national et ordonna le prompt jugement des auteurs des massacres qui avaient été commis.

Le représentant du peuple, Reverchon, envoyé en mission à Lyon, adressa, le XXX nivose, an III, une proclamation dans le style ampoulé de l'époque. (Bibliographie de Gonon, n° 2233). "Lyonnais, serez-vous toujours victimes du parti de l'étranger.
Précy, cet infâme agent des rois, vous traîna dans l'abîme, etc., etc."
"J'ouvre la correspondance saisie sur les frontières du département de l'Ain par les préposés de la police des Communes et je lis : "L'ex-marquis de Bésignan (1) s'occupe depuis 1792, d'organiser la contre-révolution dans le Midi. Il a surtout fixé son attention sur la ville de Lyon et les départements qui sont sur les deux rives du Rhône. Sans parler des évènements de 1793, c'est à lui qu'il faut attribuer l'organisation des Compagnies de Jésus. Il est démontré que les puissances coalisées et les ci-devant princes français entretiennent beaucoup d'agents secrets à Lyon.
... Les conspirateurs comptaient prendre trente-deux mille fusils à Saint-Etienne au premier mouvement. Un ramassis de brigands armés se porta dans ce but sur Yssengeaux, mais le représentant du peuple, Poulain-Grandpré, leur a opposé, à la tête de nos braves frères d'armes, une barrière invincible et aujourd'hui cette horrible conspiration est déjouée."

Après cette proclamation arrivèrent les mesures répressives. Un arrêt du même représentant Reverchon, en date du VI pluviose, an IV (bibliographie Goron, n° 2236), décide que :
"Les soi-disant victimes qui seront trouvées porteurs de signes de ralliement à la Vendée, savoir : ganses blanches, cadenettes ou nattes retroussées, passe-pendants ou oreilles de chiens, cravates et collets verts seront arrêtées et poursuivies comme perturbateurs de la tranquillité publique."

Un ordre du général de division Montchoisy, en date du IV prairial an IV (bibliographie Gonon n° 2273), porte que :
"Pour prévenir les assassinats que commet la Compagnie de Jésus, il est défendu à tous les citoyens sous quelque prétexte que ce soit de porter des cannes à épée, à lance, bâtons plombés, ferrés et autres."
Ce même général Montchoisy, ayant montré peu d'énergie pendant ces massacres, fut destitué quelque temps après.
Cependant l'ordre ne tarda pas à se rétablir à Lyon ; une nouvelle législation allait commencer, neuf églises catholiques furent rendues officiellement au culte et avec le 18 brumaire, le calme revint peu à peu dans cette malheureuse ville si cruellement éprouvée.

Le contre-coup de ces terribles évènements se fit naturellement sentir dans les départements voisins et notamment dans le département de l'Ain. C'est surtout de celui-ci dont nous aurons à nous occuper. Dans son ouvrage sur la Terreur à Bourg, M. Edmond Chevrier rappelle une scène de vengeance et de massacre pareille à celle que Lyon eut à déplorer et où, il faut bien le reconnaître, joua un rôle sanglant, cette terrible Compagnie de Jéhu ou de Jésus.

Capture plein écran 22022013 235917On était au sortir de la Terreur. Le règne du cruel proconsul Albitte avait enfin cessé. Le représentant Boisset, arrive à Bourg, y avait été accueilli avec des transports de joie et d'enthousiasme. Mais bientôt les fureurs d'une réaction aveugle se manifestèrent aussi dans notre pays. L'autorité supérieure craignant avec raison que la populace voulût massacrer les terroristes dans les prisons ainsi qu'on avait malheureusement fait à Lyon, s'entendit avec l'administration du Jura. Il fut convenu qu'on transporterait les détenus de Bourg à Lons-le-Saunier et réciproquement. Le convoi fut assailli par des vociférations et des huées. Les détenus furent frappés à coups de bâton, notamment place du Greffe. Mais à la sortie de la ville, une femme tira un coup de pistolet, ce fut le signal du massacre, qui eut lieu dans l'allée de Challes. Ceux qui survécurent à leurs blessures furent égorgés à leur entrée à Lons-le-Saunier. Cette scène atroce avait lieu le 30 germinal. Quelque temps après le 13 prairial, la même bande alla attendre au pont de Junion dix terroristes transportés de Lons-le-Saunier à Bourg. Tous périrent dans le trajet, dit M. Chevrier, qui ajoute ensuite ces horribles détails, ne caractérisant que trop les fureurs de cette époque : "Par précaution ils avaient le corps entouré de rames de papier. Lorsqu'on s'en aperçut, on leur hâcha la tête à coups de sabre. Un seul échappa à travers champs et fut recueilli à l'hôpital de Bourg, ayant encore la moitié d'un sabre fixé dans la peau du crâne" (La Terreur à Bourg, par Edmond Chevrier, p. 63).

Nous voici malheureusement un peu loin de ces aimables jeunes gens exposant leur vie avec la plus noble intrépidité pour le service d'une cause politique persécutée. L'historien de la Terreur en Bresse ajoute "qu'à la Terreur des Sans-culottes succéda ainsi ce qu'on a appelé la Terreur blanche et les brigandages des Compagnons de Jéhu devinrent, dit-il, un pendant des excès des terroristes."

Mais peu à peu, à Bourg, comme partout, l'ordre et la tranquillité ne tardèrent pas, heureusement, à renaître sous le gouvernement sage et éclairé du premier Consul.

On comprend que j'ai eu à coeur de consulter les documents les plus authentiques sur ces terribles excès des fureurs réactionnaires. Les auteurs des massacres de Lyon et de Bourg ne tardèrent pas à tomber sous la main de la justice. Un grand procès criminel s'instruisit à Yssengeaux contre eux. L'affaire fut portée au tribunal criminel du Puy (Haute-Loire) et jugée le 8 germinal an VII.

Capture plein écran 22022013 091610


... à suivre ...

 

NOTICE HISTORIQUE SUR LES VRAIS COMPAGNONS DE JÉHU
(Bourg, thermidor an VIII) par Ernest Cuaz
Impr. de Milliet-Bottier (Bourg) 1869