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Il était du Villard de la Côte d'Aime, et s'appelait Pierre Villien

Avec sa maison et ses terres, il laissa en héritage "ses papiers", comme on dit à la campagne.
Parmi des contrats jaunis, aux lettres anciennes et fantaisistes, aux paraphes solennels et compliqués, se trouvait un cahier recouvert d'une feuille de parchemin sur le verso de laquelle zigzaguent des caractères gothiques indéchiffrables. C'était le journal de l'ancêtre, aujourd'hui entre les mains du petit-fils, qui se nomme comme son aïeul.
Et ce manuscrit m'a été communiqué par M. l'abbé J.-P. BORREL, curé de la Côte d'Aime.

Maintenant que la généalogie des héros est aussi clairement établie que dans Homère, entrons au coeur du sujet. Le journal va de 1740 à 1840. Un siècle. L'auteur ne fut pas contemporain des premiers faits qu'il raconte. J'aurais pu rechercher les dates exactes de sa naissance et de son décès. En valait-il la peine ?

Que d'évènements mémorables se sont passés durant cette période tourmentée qui comprend la seconde moitié du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe, l'époque de Voltaire, de Robespierre et de Napoléon ! Nous allons peut-être en trouver un écho dans ces pages. Hélas, il le faut regretter.

Le paysan de notre temps, à qui l'on a inoculé le virus politique, et qui a sa poche bourrée de mauvais journaux, relaterait probablement, à sa manière, les faits d'histoire contemporaine. Et encore ! Mais le paysan d'avant le suffrage universel et les gazettes à un sou ignore à peu près tout ce qui se passe hors de son canton.

S'il lui prend l'idée d'écrire, de quoi s'occupera-t-il ? De ce qu'il voit, de ce qui l'entoure, de ce qui le touche, lui, l'homme de la terre, obligé, pour vivre, de compter avec les saisons, avec la pluie bienfaisante et le soleil. Il parlera du temps qu'il fait, des récoltes, des gelées, des grêles, des accidents survenus : et, comme il est bon paroissien, de la mort de son curé.

Ce ne sera pas plus varié.
Evidemment, cela ne vaut pas le journal de Jocelyn, dont Lamartine a dit : De ce journal brisé j'ai recousu les pages, avec quelle élégance et quel charme ! on le sait, le Journal de Maurice et d'Eugénie de Guérin, le Journal des Goncourt, le Journal d'un bourgeois de Paris, que sais-je ? ...

Je le présente tel qu'il est, grossièrement habillé, en paysan, avec ses incorrections, ses expressions lourdes et patoisantes.
C'est un homme de la charrue, un illettré, qui bouscule la langue française, et qui n'a pas attendu le décret Leygues sur "simplification de l'orthographe", pour malmener les participes, et se livrer à des familiarités peu séantes à l'égard de ces dames de bonne maison : la grammaire et la syntaxe.
Soyons indulgents : et, s'il ne nous ennuye pas trop, disons-lui tout de même merci ...

MÉMOIRE
DE QUELQUES ÉVENEMENTS EXTRAORDINAIRES
ARRIVÉS EN DIFFÉRENTES MANIERES

Le premier de 1740 est décédé M. Rath curé d'Aime.

Le 30 juin 1749, une gellée a tout gellé les bleds excepté ceux de la plaine. La même année, il a tombé des neiges à la hauteur de cinq pieds dans la plaine ; il a tombé une avallanche à La Thuille de Granier.

En l'année 1753, les semailles n'ont point germés par suite d'une sécheresse ; on a été obligé de resemer au printemps.

Le 8 avril 1761, à trois heures après midy, une incendie qui a brulé Granier et La Thuille.

Le 1er juin 1764, il s'est fait un grand déluge qui a fait de grands ravages.

Le 27 mars 1770, à minuit, il a incendié le village de Sangot.

Dans le courant du mois de novembre, il a incendié le chef-lieu de Montgirod.

Le 9 mars 1772, à huit heures du matin, il a incendié le chef-lieu de Macôt.

Le 13 mai 1777, est décédé M. Clavel, curé d'Aime.

Le 20 et 21 octobre 1778, un déluge a fait des grands ravages à Aime. Cette même année, il a eu beaucoup de vin et très bon.

Le 9 avril 1782, il a incendié la paroisse de Longefoy, à l'exception de l'église et la cure.

La nuit du 21 au 22 février 1792, une avallanche a emporté l'Eglise, (à Celliers), clocher, le presbytère où le curé y était couché avec un homme dont ils ont encore étés sauvés, plus le bâtiment pour le censier et dont on y étaient aussy et tout ce qui s'est trouvés dans l'écurie a été sauvé. Mais tout le reste a été emporté dans les forêts de Doucy qui est vis à vis, avec un jeune homme qui était couché dans la grange qui a aussy été emporté dans ladite forêt sans cependant l'avoir tué. Il a encore été trouvé en vie le lendemain, et il a encore vécu quelque tems.

Le 1er septembre 1792, à quatre heures après midy, il est tombé une grêle poussée par un nuage venant du côté de Tessends ; elle a massacré toutes les vignes jusqu'au ruisseau Charbonnet, détruit les chanvres, jardins, les arbres et autres choses.

Le 22 septembre 1792, les Français ont entrés en Savoye.

Le 16 août 1793, les Piémontais ont rentrés en Savoye, et ont pénétrés jusqu'à La Roche et se sont retirés le 29 même mois.

En 1794, les (On) faits emporter les cloches, vases sacrés et ornements des Eglises, fait abattre les clochers, les autels, fait brûler les statuts (statues) et bois de sentuère (sanctuaire), bruler les livres de piété. Les prêtres obligés de se retirer en Piedmont.

La nuit du 26 au 27 mai 1794, il a gellé les seigles depuis la Montagne jusqu'à la plaine exepté l'envers. La même année, les Français ont mis en réquisitions, bleds, vin, fourrages, mulets, vaches, et les jeunes gens dès l'âge de 18 à 25 ans.

Dans la nuit du 16 au 17 mai 1802, il a gelé les vignes au point qu'il n'a resté que très peu de vin, point de noix, point de fruits et très peu de foin.

L'hivert de 1815 et 1816 a été très long, ayant commencé au mois d'octobre et a duré jusqu'aut mois de mars suivant. Il a tombé des neiges jusqu'à 4 pieds d'hauteur à la plaine. Une gelée à la fin d'octobre 1815, qui a gelé les resins et les noix depuis Beguevey en haut au point qu'on a point eu de vendange. La grande disette de toute espèces de denrés s'est élevé au plus haut prix que personne n'a entendus parler, puisque les bleds se sont vendus dès le courant de 1816 et 1817, savoir le seigle jusqu'à 7 livres, le froment jusqu'à 12 livres, les pommes de terre 4 livres le bichet. Le vin d'embas 2.10s. le pôt, celui du pais 1.10 s. et l'eau de vie 4 fr. le pôt. Le pain de seigle 8 s. (sous) la livre ; six sols le gros pain ; 10 s. la livre de pain de froment. Au commencement de 1817, il est venu une pluye qui a duré presque huit jours, entre mêlée de neige et de tempètes orribles avec des éclairs et des tonnerres. Ces pluyes ont causés de grands ravages en différentes communes telles qu'à celle de Montgirod une avallanche a emporté six moulins à farine, un moulin à huille et une scie à eau. Plusieurs éboulements ont intercepté la Grande Route tendant de Moûtiers au Bourg-Saint-Maurice pendant plus de huit jours.

Le 11 mars 1817, à 9 heures un quart du soirs, il s'est fait une secousse, soit tremblement de terre qui a duré 3 à 4 minutes. Les bleds qui ont été semés la semaine de la St Michel et celle d'après de l'an 1816 sont tous morts sous la neige, il a fallut resemer au printemps de 1817. Cela a causé des grandes misères. Les orges et avoines des hauteurs de la récolte de 1816 n'ont pu se récolter et ont presque tous restés sous la neige dans les champs, de sorte que au mois de mars 1817, l'orge se vendait 7 fr.12s. le Bichet.

Le 23 juillet 1820, à 6 heures du matin, il a tombé une grêle qui a duré 7 à 8 minutes. Cette grêle a fait les plus grands ravages, elle a massacré toutes les vignes, arraché et cassé les arbres de toute espèce, massacré les jardins, les chanvres, les refoins, les pommes de terre, abattus tous les fruits des arbres qui ont restés debouts, tout abimé et massacrés les bleds qui se trouvaient encore dans les champs. Cette grêle a étée poussée par un gros nuage qui était aussy noir que la poudre, ce nuage sortant des montagnes de Tessends. Cette grêle s'est étendue dans toute la Savoye et dans plusieurs cantons de la France, elle a cassé quatre vingts et trois vitres des fenêtres de l'Eglise d'Aime. Un mois après, soit dès le 20 août, les arbres qui ont étés dépouillés par la grêle repoussent de nouveaux ports et refleurissent tels que sont les pommiers, poiriers, noyers, et aussy la vigne qui pousse des nouveaux résins.

Le premier mars 1821 et jours suivants, le peuple piémontais s'est soulevé contre le Roy Victor Emmanuel au point qu'il a été obligé d'abdiquer la couronne et de cedder la Régence du Royaume en faveur du prince de Carignan qui l'a accepté et ensuite ceddé en faveur du prince Charles Félix frère du Roy Charles Emmanuel, qui a partis avec sa famille pour Paris. Les insurgés ayant pris possession des citadelles de Turin, d'Alexandrie et autres places fortes du Piémont, jusqu'au commencement d'avril suivant qu'ils en ont été chassés par les troupes autrichiennes. On a ensuite rappellé les soldats du régiment de Savoye qui s'étaient retirés par l'effet de la Révolution du peuple piémontaix.

La nuit du 27 au 28 may 1821, il a gelé les vignes dès Le Sciaix en haut à l'exception de quelque peu dans le vignoble de La Côte. Les bleds dans les hauteurs et dans la plaine sont en grande partie gelés.

Rd Monsieur Jean Baptiste Chavoutier a fait son entrée de curé à Aime le 21 juin 1777, et est décédé le 29 juin 1822.

Le vendredy 13 août 1824, à 8 heures du matin, le feu du ciel est tombé sur un village de la commune de Macôt apellé aux granges, qui a brulé environ 18 bâtiments dont la récolte en foins était déjàs retirée.

La nuit du 16 au 17 juillet 1825, le feu du ciel a tombé au village du chef-lieu de Celliers dont il a brulé et consumé tout le village.

Le 16 avril 1826, à 3 heures après midy, Monseigneur Martinet, Evêque de Tarentaise, a fait son entrée à Moûtiers.

1826. Le jeudy 27 avril et jours suivants, il a tombé des neiges jusqu'à la plaine à la hauteur de 5 à 6 pouces, et toujours d'avantage en montant. La nuit du 28 et du 29 au 30, il a gelé les bleds, vignes, noix et autres fruits.

Le 19 janvier 1826, à 6 heures du soir, le feu s'est pris chez François Usannaz, à Montvalezan-sur-Bellentre (Valezan), dont il a brulé et consumé 5 bâtimens.

1828. Le 13 septembre au soir, il est venu un orage violent suivis d'une grêle efroyable qui a durée 3 à 4 minutes. Elle a fait des dommages considérables en Chamonix, elle a tombé le 12 au soir, qui leur a massacré leur récolte en blé qui n'était pas encore retirée.

Dans la nuit du 5 au 6 novembre 1830, un grand malheur est arrivé aux Chavonnes, commune de Granier, dans le bâtiment des frères Ollinet. Il est tombé la voute de l'écurie, suivie des murailles qui étaient posées dessus, s'y bien qu'il a écrasé onze personnes dont cinq ont été tués et six blessés ; aux uns il leur a cassé la cuisse, aux autres brisé les jambes et autres parties du corps.

Dans les premiers jours du mois d'aout 1831, un Suisse qui fesait la gruyère à la montagne de Granier appelé aux Econdus, s'est pendu par désespoir et a resté mort. Le juge du mandement d'Ayme y a monté pour faire la levée du corps.

L'année 1832 a été bien singulière, il n'a fait aucune pluye dès bien avant la St Jean Baptiste jusqu'au 24 août, avec une chaleur exécive, ce qui a causé la cherté des bleds, parce que dans le pais Montagneux, les bleds du printemps n'ont pûs parvenir à leur Maturité. Les pommes de terre n'ont produit que dans les champs qu'on y mis de l'eau. Il y a eu peu de foin, peu de vin, mais de la première qualité.

Relation des évènements arrivés en Russie par l'armée française, où ils ont laissé 6 mille officiers.

La nuit du 14 au 15 janvier 1833, le feu s'est pris au chef lieu de Montgirod, et a brulé 64 bâtimens et les titres de la commune.

Le 27 may 1834, il s'est fait éboulement soit un ravin au dessus de la forest des Bettasses lieu dit à Praz Villioux, oû elle a emporte environ huit quartannées de près avec une profondeur de soixante cinq pieds, et a engloutis deux femmes qu'on a eu peine à les trouver.

1836. Le 28 octobre à 9 heures du soir, il a incendié le chef lieu de Montgirod, où il a brulé 104 bâtimens avec la récolte en foins et bleds en général et la plus part du mobiliers, dont beaucoup n'ont rien pus sauver.

Quelques jours après, il a tombé un bloc énorme de Roc qui s'est détaché d'une roche qui existe au sommet du chef lieu de Montgirod dont il a écrasé trois bâtimens qui venaient d'être incendiés, et il a achevé de briser ce que l'incendie n'avait pas détruits.

Le dimanche 24 juin 1838, à 8 heures du soir, il est venu un nuage chargé de pluye aussy fort qu'il a tombé depuis les Bettasses, passant par Montmayeur et la ville d'Ayme, de làs jusqu'aut village du Villard, et ensuitte par les vignes de la Côte jusqu'à la Ravoire ; dans le mas de Lahotte, du Chaffaz, et tout ce qui se trouve en bas du vignoble où il a fait des ravages et des dommages considérables que jamais on avait entendus dire de choses semblables.

Le 29 aout 1838, à dix heures du matin, le feu du ciel a tombé sur la pointe de la flèche du clocher de la Côte d'Ayme, dont il a brûlé la moitié de la flèche et a roulé par dessus le couvert de l'Eglise.

Le dimanche des rameaux de 1840, le village du Villard a fait son entrée à l'Eglise de la Côte pour être paroissien.

    ... Ce dernier trait, d'allure brève mais presque épique, clot le journal de notre paysan.
Après avoir noté, tout le long d'un siècle, une quantité respectable de gelées, de grêles, d'incendies et de catastrophes diverses, il rencontre enfin un évènement heureux, qu'il énonce à la façon d'un bulletin de victoire.
Son village natal, ce joli village niché dans les pommiers, avec la tour de son vieux château, réduite, ainsi qu'il convient en des temps de démocratie, à des proportions égalitaires et pratiques ; avec, alentour, ses édéniques vergers et ses champs nourriciers ; ... son village natal, que les anciens du canton appellent encore, par habitude, Le Villard d'Aime, ne verrait plus désormais la séparation douloureuse de son âme et de son corps. Les deux, en une indissoluble étreinte, venaient de s'unir à La Côte d'Aime.
Les procès compliqués devant l'officialité diocésaine, et les démarches auprès de l'Intendance de Moûtiers, avaient pris fin.
On ne passerait plus l'Ormente pour aller à la messe et faire ses Pâques. La grande et belle église d'Aime, à l'édification de laquelle Tessens et les villages de la Côte, à l'exception de Montméry, avaient contribué, ayant perdu successivement ceux-ci en 1714 et Tessens en 1804, voyait encore Le Villard - tout ce qui lui restait de La Côte - se détacher de son giron maternel. Seul, le petit village de Villaroland, de la commune de Tessens, lui reste fidèle.

"Le dimanche des Rameaux de 1840, le village du Villard a fait son entrée à l'Eglise de La Côte pour être paroissien".

Dès qu'il eut inscrit ce fait mémorable dans son journal, sans se douter que ce journal lui vaudrait les honneurs d'une Académie, il ne restait plus au rustique novateur qu'à déposer sa plume naïve et à chanter son Nunc dimittis ...

FERD. CHENU
Valezan, juin 1902
Recueil des mémoires et
documents de l'Académie
de la Val d'Isère.