LES ECHAUBROGNES  -  1ère partie

PAR L'ABBÉ VICTOR GRÉGOIRE

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Victor-Auguste Grégoire, né aux Echaubrognes, le 29 octobre 1827, de Pierre Grégoire et de Pélagie Gouffier, montra dès son enfance les goûts sérieux qui devaient être ceux de toute sa vie. Quand ses camarades s'occupaient à des jeux bruyants, lui, demeurait tranquille, façonnant avec une adresse incroyable des objets pieux ; ou bien il allait vers les anciens du bourg recueillant les souvenirs du passé.
Il fit ses études cléricales à Montmorillon, puis au grand séminaire de Poitiers où il eut pour maître Mgr Cousseau, le savant évêque d'Angoulême. Ordonné, le 20 décembre 1851, il fut peu après nommé directeur de l'école secondaire ecclésiastique de Bressuire. Il se dévoua pendant plus de vingt ans à cette oeuvre ingrate de relever un collège qui tombe ; il réussit, mais au prix de sa santé.
Lorsque, épuisé par un travail incessant, il fut obligé de quitter Bressuire, il se retira près de son plus intime ami, dans la paroisse de Tessonnière (1875). Là, des loisirs plus grands lui permirent de se livrer à ses études favorites et de mettre la dernière main à un travail dont il avait commencé à amasser les documents dès son enfance.
Sa modestie fut si grande qu'il ne voulut jamais entendre parler de publier le résultat de ses recherches et de ses travaux. Il se contentait de prêter son manuscrit à ceux qui, par un heureux hasard, apprenaient qu'à Tessonnière se cachait un érudit, un chercheur, un savant de l'ancienne race, digne de figurer parmi ces moines du moyen-âge qui nous ont transmis tant de trésors sans vouloir nous laisser leurs noms.
Ne se mettant jamais en avant, ne parlant guère, M. Grégoire conservait dans son intelligence droite, dans son coeur élevé, des convictions dignes du fils d'un soldat vendéen. Il ne comprenait pas les compromissions ; il allait tout droit.
Il mourut comme il avait vécu, avec foi et simplicité, le 19 décembre 1895, laissant à l'un de ses neveux ses travaux, ses souvenirs, ses manuscrits.
C'est grâce à ce digne héritier de M. Grégoire que cette publication peut être faite ; tous ceux qui la liront ou qui viendront y puiser de précieux renseignements, le remercieront de n'avoir pas gardé dans l'ombre ce savant et intéressant travail.
C. FRANC
Revue historique de l'Ouest (1899)

LES ECHAUBROGNES

HISTOIRE GÉNÉRALE

Au sortir de Maulévrier, petite ville établie au soleil du midi, dans un de ces sites riants comme l'Anjou en compte tant d'autres, si l'on se dirige vers Châtillon-sur-Sèvre, il faut gravir un mamelon sur les flancs duquel sont les limites des départements de Maine-et-Loire et des Deux-Sèvres. Plus on avance, plus l'horizon s'élargit ; d'un côté apparaît le château moderne du Bois de Saint-Louis, avec sa vieille motte féodale, puis le bourg d'Yzernay ; à l'opposé le plateau sur lequel est assise la ville de Cholet, et les hauteurs du Puy-Saint-Bonnet dont l'une est couronnée par la chapelle de Notre-Dame du Chêne-Rond.

Au sommet de la côte, à une altitude de près de 167 mètres (166, 180) au-dessus du niveau de la mer, commence à se dérouler un autre vallon, moins beau peut-être que le premier, mais cependant non sans charme. Nous entrons dans cette région du Poitou qu'on est convenu d'appeler "le Bocage" ; toutefois, ici, le pays a quelque chose de moins sombre, de moins solitaire que dans le reste de la Vendée ; les champs s'y montrent plus à découvert, avec leur mélange de moisson et de verdure, les arbres, plus rares, ornent la campagne sans la couvrir, et permettent de distinguer çà et là, sur de petites hauteurs, les nombreuses maisons rustiques des environs. La toiture recouverte de tuiles rouges, et les murailles blanchies à la chaux ajoutent encore à la coquetterie du paysage : c'est un reflet de ce beau pays d'Anjou que nous venons de quitter.

Notre vieux bourg des Echaubrognes, à moitié caché par un rideau de verdure, occupe le centre de ce vallon. A gauche, la vue s'étend vers le fief des Oulleries, qu'a rendu célèbre son camp des Anglais, et, plus récemment, la double défaite que Stofflet y fit subir aux Républicains. La voie de fer, d'Angers à Niort, sillonne à mi-côte, depuis la fin de l'année 1868, le versant opposé plus élevé encore que ce sommet du Rond sur lequel nous avons placé le spectateur.

Ce nom d'Echaubrognes, de forme insolite, atroce même, au dire de l'archiviste Berthelé, a mis en émoi tout le clan des antiquaires, quand ces messieurs lui ont fait l'honneur de s'occuper de lui. Il est certain que, quelque torture qu'on lui fasse subir, il se prête difficilement à une tournure latine quelconque. Mais aussi quelle nécessité y-a-t-il donc, en fait d'appellations, de faire tout dériver du latin ? ... S'il faut, de rigueur, en venir là, je propose, de mon autorité privée, de tirer ce nom de Campus et Bronia, par contraction Cambronica, le Champ de la Cuirasse.
En dépit de cause, et faute de mieux, plusieurs archéologues ont fini, je crois, par lui attribuer une origine celtique ... laquelle ? ils ne savent trop ; je n'ai point la prétention d'en savoir plus long qu'eux.
Après avoir été, à diverses reprises, hachée, selon que s'expriment nos gens dans leur langage d'une pittoresque énergie, et réduite à ses proportions actuelles, notre paroisse n'a plus qu'une superficie d'un peu moins de 3000 hectares. Le recensement de 1888 lui attribue une population de 1288 habitants. Les Echaubrognes sont situés en majeure partie sur le versant méridional de la Moine qui prend sa source près de là, à l'étang de la Saulaie, puis va passer à Cholet, et enfin se jeter dans la Sèvre à Clisson.
Mais quelques villages bâtis sur le versant Est du ruisseau de la Picoulée, appartiennent de ce fait au bassin du Louin, autre tributaire de la Sèvre Nantaise. En général la partie de la paroisse située à l'est, vers le fief des Oulleries, sans autre cours d'eau que le ruisseau qui passe au Poutreau, est plate et landeuse ; mais, à l'ouest et au midi, les ruisseaux de la Picoulée et de la Planche-aux-Moines y accidentent le terrain, le rendent plus propre à la culture, et plus fertile.

En pensant à ce chiffre de 4000 âmes que Mme de La Rochejaquelein, dans ses Mémoires, attribue aux Echaubrognes, au moment de la Révolution, on est surpris de voir notre bourgade si petite ; une centaine de maisons, au plus, sont disséminées dans le vallon, et encore faut-il pour arriver à ce chiffre y comprendre les fermes de la Renaudière, de la Borderie, de la Vitre, ainsi que les divers groupes de la Croix, de Livois, des Venelles et des Forts. Notons, en passant, que c'est en ce dernier village qu'était jadis le "champs de foire" quand foires il y avait. Mais si le bourg était petit, les deux paroisses, dont il était le chef-lieu, avaient par contre une immense superficie, mi-partie en Anjou, mi-partie en Poitou, dont elles formaient "les Marches communes". La partie de la paroisse de Saint-Pierre qui a depuis formé celle de Loublande a retenu encore l'appelation originelle et s'appelle la "Basse Marche".

Maulévrier en sa qualité d'Oppidum ne s'étendait guère alors au delà des limites de la ville elle-même. Les villages des Quatre-Moulins, des Granges, de la Goduchaux, de la Grange-Guillon, et, ce qui paraît plus étrange, vu leur éloignement du chef-lieu paroissial, la Viaillère, et la Valotière, la Moinie et l'Audronnière, sept ou huit fermes en tout, formaient le territoire de la petite, très petite ville qu'enlaçait en son entier notre paroisse de Saint-Hilaire et aussi quelques villages de celle de Saint-Pierre. Chacune de nos deux paroisses avait de treize à quatorze kilomètres de traversées, et ensemble une superficie de près de 8000 hectares.
Dans leur vaste périmètre elles étaient limitrophes d'Ysernay, Chanteloup, Nuaillé, Mazières, Cholet, la Tessoualle, le Puy-Saint-Bonnet, la Chapelle-Largeau, Moulins, et Saint-Aubin-de-Baubigné, longeant ainsi le Bois Boissière, le Bois de Saint-Louis, les forêts de Maulévrier et de Vezins, le cours inférieur du Trézan et une partie de celui de la Moine et du Louin, du ruisseau de la Picoulée, elle dépassait même les limites de ce dernier.
Saint-Pierre comprenait alors cent fermes ou villages, et Saint-Hilaire n'en comptait pas moins de quatre-vingts. Comme dans tout le pays, ces fermes sont isolées, n'ayant, pour la plupart du temps, qu'un seul feu. Après les diverses réductions subies, les Echaubrognes n'ont plus maintenant qu'une soixantaine de villages.

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Quoique nos deux paroisses fissent partie du même diocèse, de Poitiers jusqu'en 1317, de Maillezais jusqu'en 1648, et de la Rochelle jusqu'à la Révolution, elles ne relevaient pas du même doyenné. Saint-Pierre appartenait à celui de Bressuire tandis que Saint-Hilaire était de celui de Vihiers. Même différence au civil : elles relevaient l'une et l'autre du même parlement, celui de Paris, et de la même élection, celle de Montreuil-Bellay, mais Saint-Pierre était en partie du présidial et de la sénéchaussée de Poitiers, du grenier à sel de Mauléon-Châtillon, et, en 1790 du district de ce même Châtillon ; Saint-Hilaire relevait du comté de Maulévrier, du présidial et de la sénéchaussée d'Angers, du grenier à sel et du district de Cholet. Cette particularité d'une même localité, appartenant à deux provinces différentes, se retrouve sur deux autres points de l'Anjou, à Ingrandes, et à Montsoreau.

Le petit ruisseau de Salboeuf, que l'on traversait à pied sec la moitié de l'année, et le reste du temps sur une simple pierre plate, au milieu du bourg, sur le grand chemin de Maulévrier à Châtillon, faisait la ligne de démarcation et de paroisses et de provinces. Il n'est pas besoin de dire qu'ici et là suivant la province, usages, coutumes et redevances, etc. tout était différent ; ainsi la paroisse de Saint-Pierre faisant partie du Poitou, était, comme telle, exempte de l'impôt sur le sel, et n'en payait la livre que deux liards, tandis que la paroisse de Saint-Hilaire, sa voisine, étant de l'Anjou payait cette même livre de sel jusqu'à treize et même quatorze sous. Aussi, la maison qui était bâtie à cette époque, comme maintenant, à cheval sur le ruisseau et où se tenait le dépôt, paraît-il était journellement le siège de la contrebande la plus effrénée, malgré la poursuite à outrance que faisait la maréchaussée contre les fraudeurs ; "les gabelous" n'étaient pas toujours là pour saisir les délinquants la main dans le sac.

Souvent aussi il dut arriver que deux pacifiques habitants du même bourg, selon qu'ils demeuraient en deçà ou en delà du dit ruisseau, auront été obligés, à première réquisition de s'armer l'un contre l'autre, quand ainsi le voulaient leurs puissants maîtres respectifs, les comtes de Poitou ou les ducs d'Anjou, ou même quelques-un des feudataires de ces derniers.

Il y avait donc ainsi entre les provinces du Poitou et de l'Anjou, et aussi de Bretagne, plusieurs cantons dont elles s'étaient disputé la domination. Les paroisses, après avoir été soumises respectivement, tantôt à la domination de l'une, tantôt à celle de l'autre, étaient demeurées indépendantes de toutes. On les appelait à cet effet "mées ou marches communes". C'était un triste privilège que d'en faire partie, car tout le monde est d'accord qu'elles avaient été tellement "foulées" dans les guerres de leurs suzerains respectifs, auxquelles elles étaient obligées de se mêler activement, qu'il avait été reconnu indispensable de les soumettre au régime de la neutralité. Cette tardive réparation leur fut accordée par divers pactes seigneuriaux qui, chose aussi exceptionnelle que la propre condition de ces soixante paroisses, ont toujours été respectés. Les principaux de ses pactes sont intervenus, en 1406 entre le duc de Berry, comte de Poitou, et le duc de Bretagne. Le 13 novembre 1426, il fut fait transaction entre Louis d'Amboise, vicomte de Thouars et seigneur de Mauléon, pour le Poitou, d'une part ; et Fr. de Montbron, chevalier, seigneur de Maulévrier, vicomte d'Aulnay pour l'Anjou, d'autre part, par laquelle ces seigneurs supportant la juridiction et la féodalité commune entre eux par indivis sur les sujets et vassaux qui relevaient de Maulévrier et de Mauléon, convinrent qu'ils pourraient être, par prévention, assignés devant les juges de l'un ou l'autre et que les procès seraient jugés selon les coutumes de la province où ils auraient été intentés.

Le présidial d'Angers essaya, en 1641, de faire comprendre dans sa juridiction diverses paroisses qu'il soutenait former les marches communes d'Anjou et de Poitou : Saint-Pierre des Echaubrognes est cités la première en tête des vingt paroisses en litige. Cette prétention donna lieu à la nomination d'un commissaire chargé de s'entourer de tous les documents et de statuer à cet égard. Cette commission fut confier à un sieur Lanier, conseiller au grand conseil qui, par ordonnance du 7 mars 1641, reconnaît et déclare soumises à la juridiction d'Angers, comme marches communes d'Anjou et de Poitou, les seules paroisses de Saint-Pierre d'Echaubrognes, en partie, et treize autres. Deux restaient en conteste et quatre étaient mises hors de cause.

Depuis cette ordonnance de 1641, le présidial de Poitiers pouvait bien connaître des procès, nés dans ces dernières paroisses, mais il était tenu d'y appliquer les dispositions de la coutume d'Anjou. Il lui était interdit cependant de connaître les appels des sentences rendues par les officiers de Tiffauges, Mauléon, Maulévrier et la Séguinière. J'ai dit que Saint-Pierre d'Echaubrognes relevait en partie seulement du présidial d'Angers, car dans les Mémoires de M. Beauchet-Filleau sur les justices royales du Poitou, je trouve ressortant de la baronnie de Châteaumur, qui relevait, elle-même de Thouars, en la paroisse de Saint-Pierre d'Echaubrognes, le quart d'Aubert, le moulin de la Voie, le bordage de la Nonnerie, la Maison-Neuve, le bordage du Boussiron, le bordage de la Cassonnerie, etc.
Encore que l'histoire ne l'affirmerait pas, le type, les usages, le langage des habitants, la configuration du pays, montrent clairement qu'il y a entre les Echaubrognes et Maulévrier changement de provinces, voire même changement de race ; et la petite rivière de la Moine, née à quelques kilomètres de là, semble marquer cette limite naturelle. "De quelque côté qu'on franchisse nos marches, dit Mgr Cousseau dans son Histoire manuscrite et inachevée de Châtillon, la configuration du pays n'est plus la même, les habitudes des gens sont changées, leur coutume, leur langage deviennent tout différents ; un observateur attentif distingue en effet à première vue le paysan châtillonnais d'avec l'habitant des environs de Cholet. Le premier, plus taciturne et plus défiant, observe, calcule et se tient sur ses gardes : d'instinct il est en suspicion contre ce progrès vers lequel semble courir le second, aux allures plus vives, plus alertes aussi plus présomptueuses".

Il y a du reste assez peu de sympathie entre nos voisins et nous : plus d'une fois dans le passé, Maulévrier et les Echaubrognes ont dû avoir maille à partir ensemble. Lors de la grande lutte vendéenne, nos deux paroisses conformément à leur origine différente, ne combattaient point sous le même drapeau : ce qui forme maintenant la partie rurale de la paroisse de Maulévrier se rangea sous les ordres de Stofflet, tandis que ce qui est resté des Echaubrognes ne songea point à se choisir d'autre chef que M. Henri de la Rochejaquelein.
De nos jours cependant, il faut en convenir, cette antipathie originelle tend à disparaître ; encore se traduit-elle néanmoins de temps à autre par d'inoffensifs quolibets ; "Les rustauds, les paysans, les enfumés des Echaubrognes ; les gueux, les glorieux, les farauds, de Maulévrier".

... à suivre ...