PAR L'ABBÉ VICTOR GRÉGOIRE

Mon grand-père paternel était de Maulévrier, mais il habitait par intervalle la paroisse d'Yzernay, quand son état de fendeur l'appelait à travailler, soit dans la forêt de Maulévrier, soit dans le bois de Saint-Louis. C'est ce qui explique comment mon père naquit à Yzernay et y fut baptisé, le 4 mars 1789. Journellement mon grand-père était en relation avec Stofflet qui, d'ancien soldat de M. le comte de Colbert, était devenu l'un de ses gardes-chasse. Aussi dès les premiers jours de l'insurrection, Stofflet se l'attacha-t-il à son service particulier. Bien que mon grand-père l'ait suivi jusqu'à la fin, et qu'il ait fait partie de ses intrépides chasseurs, il eut la rare bonne fortune de n'y avoir jamais reçu aucune blessure, pendant tout le cours de cette campagne si longue pourtant et si meurtrière. En toutes circonstances, Stofflet, le rude soldat, sut être bon pour lui, et il le traitait plutôt en ami que comme un serviteur.

Mon grand-père, m'a-t-on assuré, était l'un de ces hardis gaillards qui, au choc de Vihiers, ambitionnant surtout de prendre vivant le général Santerre, l'acculèrent au pied d'un mur que, dans son effroi, il fit franchir à son cheval, bien que ce mur eût cinq pieds d'élévation, afin de pouvoir échapper à ses terribles adversaire qui, on le sait, avaient juré, s'ils réussissaient à s'emparer de lui, de le renfermer dans une cage de fer, et de le promener ainsi avec eux par toute la Vendée.

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Mes grands-parents passèrent l'un et l'autre la Loire avec leurs enfants, mais il leur arriva souvent, dans cette expédition aventureuse, d'être séparés les uns des autres : ils le furent définitivement après la déroute du Mans. Tandis que mon grand-père vivait de la vie de soldat, ma grand'mère, traînant à sa suite ses deux petits enfants, faisait partie de cette troupe d'infortunés qui, après avoir été contraints d'abandonner leurs foyers, suivaient la grande armée, vivant au milieu du camp, et recevant chaque jour cette grossière et insuffisante ration qu'on leur distribuait, - quand on la leur distribuait - marchant péniblement pendant le jour, et passant les nuits où et comme ils pouvaient.
Dans la déroute qui suivit la défaite du Mans, si mon grand-père eut la douleur de se voir séparé des siens, du moins il eut occasion de rendre des services signalés aux demoiselles Cossin, comme lui de Maulévrier, et sûrement même il sauva la vie à deux d'entre elles, Mlles Louise et Thérèse. Au lieu de se diriger comme le gros de l'armée sur la route de Laval, ces demoiselles avaient pris des chemins détournés et s'enfuyaient à l'aventure, sans penser que la soldatesque républicaine, qui hésitait à s'attaquer aux soldats vendéens, terribles encore quoique vaincus, s'acharnait de préférence à poursuivre lâchement les femmes qui ne pouvaient se défendre. Heureusement mon grand-père, qui avait rencontré Mlles Cossin dans leur fuite, leur ménagea un refuge dans une ferme où, pour éviter les soldats opérant de tous côtés des battues, il les fit cacher au milieu d'une meule de foin, et, comme les gens de la ferme appartenaient en secret à la cause royaliste, il put procurer pendant plusieurs jours des vivres aux pauvres prisonnières, les leur faisant passer par l'étroite ouverture ménagée par en-haut et grâce à laquelle elles pouvaient respirer et voir un peu la lumière. Les soldats allèrent, dit-on, jusqu'à sonder la meule à l'aide de leurs baïonnettes pendant que les infortunées se tenaient blotties, dans des transes faciles à concevoir.

En une autre circonstance, c'est une rivière qu'il leur fit traverser à la nage. Puis enfin il leur trouva une retraite sûre dans une ferme où on les employa à garder les moutons. Pendant ce temps mon grand-père put rejoindre le gros de l'armée qui s'acheminait péniblement, hélas ! vers son tombeau, vers Savenay. Pour Mlles Cossin, elles ne tardèrent pas à rentrer à Maulévrier, car nos registres paroissiaux contiennent l'acte de baptême de Marie-Thérèse Fabien, fait le 1er juin 1796, par M. Benoit, curé de Bourgueil, exerçant le saint ministère en la paroisse de Saint-Pierre des Echaubrognes, et la marraine de l'enfant est cette même Marie-Thérèse Cossin, de Maulévrier.

De son côté, ma grand'mère, après cette triste défaite du Mans qui fut comme le premier coup de l'agonie de la Vendée, s'enfuyait à cheval, mendiant en chemin pour elle et pour les siens le pain de chaque jour. Le plus jeune de ses enfants, qu'elle tenait attaché derrière elle à l'aide d'une lanière de cuir, mourut en chemin, et sa mère ne s'aperçut que plusieurs heures après que le pauvre petit être avait succombé aux souffrances de la route et peut-être aux tortures de la faim. S'ils étaient en butte aux misères de toute sorte, du moins jusque-là ils avaient souffert ensemble ; cette consolation, ils ne l'eurent pas longtemps, car, au moment du désastre de Savenay, mon père, à son tour, fut séparé de sa mère ; et ce sera seul désormais qu'à l'âge de neuf ans et demi il lui faudra pourvoir à sa misérable existence et parer à des dangers sans cesse renaissants.
Le pauvre enfant était d'un naturel doux et timide, au point que le jour de la bataille de Cholet qui précéda l'embarquement, la vue seule d'un homme atteint d'une balle sur le devant de sa maison avait suffi pour le faire évanouir ; mais il n'en était plus maintenant, à quelques semaines de là, à s'effrayer à l'aspect de la mort qui, depuis les soixante-sept jours qu'avait duré la malheureuse expédition d'outre-Loire, s'était présentée à ses yeux sous tant de formes. Aussi, le soir même du désastre de Savenay, errant aux alentours, il finit par se cacher entre deux cadavres et le corps d'un cheval et s'y endormir : commençant de la sorte cette vie de complet isolement qu'il allait subit pendant si longtemps. Fut-il fait immédiatement prisonnier ? Les républicains, en ce moment surtout, n'en faisaient guère ! ... Mena-t-il pendant un certain temps encore cette vie errante et misérable ? Je ne sais : le fait est qu'il finit par arriver à Nantes, grossir le nombre de ces infortunés orphelins de la Vendée, qui entassés dans les prisons, à l'entrepôt surtout, dénués de tout, rongés de vermine, et victimes des traitements les plus inhumains, en étaient venus au point d'appeler, à un âge si tendre, la mort comme une délivrance et un remède à leurs maux.

Il put croire un jour que ce moment était arrivé pour lui, car il fut, en compagnie d'une troupe d'autres enfants, tiré de la prison pour faire partie d'une fusillade en masse, mais cette fois ce fut sa petite taille qui vraisemblablement le sauva, les balles balles meurtrières des assassins portèrent plus haut, et il fut épargné. L'instinct de la conservation aidant, au signal de la décharge, il tomba et fit le mort, bien qu'il ne fut pas même blessé, et saisissant le moment opportun, il put s'évader après la retraite du peloton d'exécution. Ainsi délivré par miracle, il fut réduit de nouveau à errer de côté et d'autre, vivant de ce qu'il pouvait obtenir de la commisération publique. Sa figure douce et intelligente, son dénûment même, intéressaient en sa faveur. Un habitant de la ville, ardent républicain pourtant, nommé M. Sibille, le réclama, malgré le danger qu'il y avait alors à montrer quelque peu d'humanité, et sa femme et lui se l'attachèrent comme petit domestique. Mon père resta dans cette maison hospitalière jusque vers l'âge de quinze à seize ans. Par sa docilité, il sut se concilier l'affectation de ses maîtres, et il vécut ainsi parfaitement heureux, sauf le chagrin d'être séparé de ses parents dont il ignorait le sort ; mais à cet âge de la vie un chagrin s'efface si vite !

Pendant que mon père avait été enfermé à l'entrepôt, sa mère, faite prisonnière elle aussi, fut amenée à son tour à Nantes, mais sans savoir que son fils s'y trouvait. Après une incarcération de plusieurs mois, elle fut libérée à la suite de la mort de Robespierre et put regagner péniblement le pays natal, où elle ne trouva que des ruines : ce qui restait encore debout dans Maulévrier, avait de nouveau été livré aux flammes pendant la tournée d'outre-Loire. Son mari qu'elle y avait retrouvé, dans les intervalles libres que lui laissait son service auprès de Stofflet, s'était mis à construire de ses propres mains, comme il avait pu, une sorte de cabane, sur les débris de la maison paternelle située autrefois où se trouve maintenant l'entrée de la basse-cour du Château. Une petite armoire, épave de la guerre, et délaissée sans maître fut leur premier meuble : nous l'avons encore à la maison.
Mais malgré les joies du retour, s'il pouvait y avoir quelque joie au milieu de tant de désastres, il y avait toujours une place vide dans le coeur de ma grand'mère : elle pensait à cet enfant qu'elle avait perdu à Savenay. En secret, elle résolut de tout essayer pour savoir ce qu'il était devenu. On lui disait, et elle avait vu par elle-même, que tant de pauvres enfants de la Vendée avaient été dirigés sur Nantes, que c'est là tout d'abord qu'elle projetait de se rendre, mais c'eût été absolument tenter l'impossible que de songer à s'y rendre pour le moment, car le pays n'était pas assez sûr ; il lui fallut attendre la pacification. Après une longue attente, elle put donc enfin se mettre en marche. Elle arrive à la grande ville qui lui rappelle tant et de si douloureux souvenirs. Là, elle se livre à de patientes et longues recherches qui menacent de devenir infructueuses. La pauvre "brigande" lasse et à bout de ressources, se repentait presque de son entreprise, et elle allait s'en retourner découragée, quand un jour, sur le cours Saint-Pierre, elle voit un groupe d'enfants et de jeunes gens réunis là pour s'y livrer au jeu. Elle s'approche et à la vue de l'un d'entre eux l'impressionne et lui fait battre le coeur, mais dans ce bel adolescent dont la figure respire la santé, comment reconnaître l'enfant qu'elle a perdu alors si petit, si souffreteux ; et puis, si souvent déjà elle s'est égarée dans ses recherches ! Mais non, cette fois son instinct maternel lui dit qu'elle ne se trompe pas ; elle l'aborde et l'interroge : quelques mots échangés l'ont vite assurée de son bonheur ... C'était bien lui ! ... L'heureuse mère prend congé des protecteurs de son enfant, et elle a hâte de le ramener à Maulévrier. Là, il retrouve son père et voit en même temps deux autres petits frères qui étaient venus remplacer celui qu'il avait perdu. Cette reconnaissance a dû se faire vers 1799, car en quittant son maître, mon père reçut de lui, comme souvenir, le petit volume des Fables de La Fontaine, que je possède encore, et qui porte la date de l'an VII. Peu après l'arrivée de mon père, une des demoiselles Cossin, Melle Louise, mariée à Chinon à son cousin M. Torterue de Langardière offrit à mes grands parents d'emmener mon père avec elle, se chargeant de pourvoir à son avenir. Mon père se rendit en effet habiter Chinon, mais il n'y resta pas fort longtemps, ne pouvant s'accoutumer à ce genre de vie si nouveau pour lui. Il demanda à retourner à Maulévrier, et là il commença l'apprentissage de son état de maréchal chez le père de Melle Chacun, encore existante (1893).

Je n'ai point recueilli des souvenirs aussi dramatiques ni aussi belliqueux concernant mes parents du côté maternel mais ce que j'en ai ouï raconter témoigne bien de la physionomie toute patriarcale que présentait la famille Devanne, à la ferme du Vivier, où ma mère passa une partie de sa jeunesse. Mon grand-père maternel qui était fermier au village de Lala, faisant alors partie de la paroisse de Saint-Pierre des Echaubrognes, venait de mourir, jeune encore, des suites d'une blessure qu'il s'était faite en soustrayant à la rapacité des Bleus son pauvre mobilier et les quelques pièces de bétail qui constituaient toute sa fortune. Ma grand'mère, revint alors avec ses deux enfants en bas âge, habiter au Vivier d'où elle était sortie. Mais elle ne tarda pas à mourir elle-même, laissant ma mère orpheline et aveugle à l'âge de cinq ans ! On mena l'enfant à Bressuire, près M. Leclerc, habile chirurgien qui pratique et réussit complètement sur elle la délicate opération devenue nécessaire pour lui rendre la vue. Dieu devait, ce semble, cette grâce à la famille Devanne qui, en ce moment, se dévouait sans réserve à la défense de sa sainte cause.

On était alors, en effet, au plus fort de la Terreur ; les prêtres fidèles traqués de toutes parts, avaient pris la ferme du Vivier comme un de leurs lieux de refuge. "Rien de plus touchant, dit D. Chamard, que les industries du dévoûment auxquelles recoururent alors les Vendéens pour secourir leurs bons prêtres dans leur détresse, afin de leur procurer des aliments convenables, autres que leur pain noir, leur lard bouilli et leur lait caillé. Ils ne reculaient ni devant les dépenses, ni devant les difficultés, ni devant la mort même". Ces lignes semblent être écrites pour retracer ce qui se passait alors au Vivier chez mes grands parents. Je conserve encore, comme souvenir précieux de ce temps, une petite soupière qui servit maintes fois à porter aux vénérables confesseurs de la foi, dans les cachettes, dans les champs de genêts où ils étaient réfugiés, le modeste repas qu'on leur avait préparé à la maison. Malgré la proximité du bourg, et bien que journellement les soldats républicains parcourussent le pays, aucun prêtre ne fut jamais arrêté au Vivier. Un jour, un de ces prêtres se trouve à la maison, déguisé en paysan, et assis au coin du feu, lorsqu'une troupe survient inopinément. Le père Devanne accourt de son côté, prend un air mécontent, et mettant à la hâte une serpe entre les mains du prêtre déguisé, il l'apostrophe de la sorte : "... gre de vesse ! au lieu de rester là à ne rien faire, que ne vas-tu bien vite fermer la haie (en tel champ qu'il lui nomma) afin d'empêcher les bêtes de passer en dommage !" Le prêtre ne se fait pas prier et s'esquive en toute hâte. Il n'est pas besoin d'affirmer que le père Devanne obtint ensuite aisément son pardon de la part du prêtre qu'il venait de soustraire à une mort certaine.

Un fait analogue se serait passé au village de la Sablière, dans notre paroisse, au dire du Révérend Père Fonteneau, missionnaire de Saint-Laurent, et de ceux qui depuis se sont servis de ses notes. Je ne conteste point la vérité de leur récit, mais j'affirme de la manière la plus positive que le fait susdit s'est passé au Vivier. M'est-il permis de faire observer que le ... gre de vesse ... que prononça le père Devanne, a sa couleur locale tout autant que le "b. de fainéant" que l'on met dans la bouche de la mère Bibard (Deniau, tome Ier, p.217). Ce que je puis dire aussi, c'est que jamais mon bisaïeul, même dans ses moments d'émotions la plus vive, ne se serait permis de prononcer en son entier ce mot là, qu'il aurait considéré comme un gros jurement. Il en atténua la force en n'en prononçant que la dernière partie ainsi que le pratiquent encore les gens timorés. Et cette qualification de V. dont il le fait suivre n'a pas, dans la pensée de nos gens, d'autre sens que celui de fainéant, mais avec une saveur plus salée, une tournure plus gauloise.

Au nombre des prêtres qui se réfugièrent au Vivier, je puis citer Messieurs Duguet, missionnaire de Saint-Laurent ; Urien, aussi missionnaire et curé de Moulins ; Jarry, ancien vicaire de la Fougereuse, et pendant un moment le curé de la paroisse de Saint-Pierre des Echaubrognes tandis que M. Laisné remplissait le même office en celle de Saint-Hilaire ; M. Benoit, curé de Bourgueil, qui desservit Saint-Pierre des Echaubrognes en 1796 et en 1797, Robineau, Perreau, Bernier, curé du Gué de Velluire et desservant d'Ysernay ; Le Mauviel, curé des Aubiers ; Huet, desservant alors Maulévrier, et qui fut plus tard curé de Saint-Pierre des Echaubrognes, et beaucoup d'autres qui trouvèrent là un généreux abri. Le fournil servait de chapelle, un vieux coffre, d'autel ; et les voisins venaient assister à la messe et recevoir les sacrements pendant que quelques braves faisaient le gué dans les environs.
Ces dangers incessants, cette absolue nécessité de demeurer toujours sur le qui vive, constituaient pour ces pauvres prêtres, poursuivis comme des bêtes fauves, l'état de vie le plus pénible qui se puisse imaginer. Souvent leur santé, parfois leur raison même, finissait par s'y altérer. M. Huet, nous le dirons plus loin, mourut frappé d'aliénation mentale. Un de mes parents, M. HIgot, ancien curé de Rablay en Anjou, perdit également la raison, par le saisissement qu'il éprouva en entendant sa domestique crier le terrible "sauve qui peut !" à l'arrivée soudaine des Bleus dans son presbytère. Il guérit depuis lors, et il vint finir ses jours aux Echaubrognes, comme prêtre habitué.

Le chef de cette famille du Vivier, le père Devanne, mon bisaïeul, était un de ces chrétiens des premiers âges, fortement trempé et digne du beau rôle dont l'avait chargé la Providence. Bien qu'il fû à la tête d'une exploitation assez considérable, il trouvait moyen de se rendre au bourg, chaque matin, au temps où la religion n'était pas encore persécutée, et là, il entendait pieusement la messe, ou, si le travail le retenait absolument, il emportait du moins aux champs son livre de prières, et au son de la cloche, il mettait de côté l'instrument de son travail, tombait à genoux et lisait les prières de l'ordinaire. Cette piété réglait les moindres actions de sa vie, et elle donne la mesure du soin qu'il mettait dans la façon d'élever la nombreuse famille que Dieu lui avait accordé.

De Marie-Madeleine Eschassériau, qu'il avait épousée fort jeune, en 1753, il eut neuf enfants. La plus jeune de ses filles naquit vingt-deux ans après son aînée, c'est la grand'mère de M. l'abbé Bigot, curé de Bouillé-Loretz. Une de ses soeurs, ma grand'mère, se nommait Louise, et lors de son mariage en 1781, elle était encore mineure. Leur frère, mon grand-oncle, nommé Pierre comme mon bisaïeul, seconda activement ses parents dans leur zèle à secourir et à cacher les prêtres ; plus tard, il prit à son tour la direction de la ferme du Vivier. Il devint lui aussi père de nombreux enfants, et succomba sous le poids du chagrin qu'il conçut lorsqu'il se vit sur le point de quitter ce Vivier où s'était écoulée toute son existence, et qui allait passer aux mains d'un autre fermier. Je l'ai connu dans mon enfance, et je me rappelle encore avec quel attendrissement il parlait de son ancien curé, M. Huet, à qui il avait été si heureux de rendre les devoirs de l'hospitalité dans les jours mauvais ...

LE PAYS APRES L'EXPEDITION D'OUTRE-LOIRE

La république frémit de rage en apprenant qu'après les désastres du Mans et de Savenay, il y avait encore une Vendée. Elle résolut, cette fois, d'en finir absolument avec elle. Mais si, comme il est vrai, ce fut alors que l'agonie de la Vendée commença, ce fut une agonie terrible, et dont les convulsions firent encore frissonner plus d'une fois son implacable ennemie.
Les six premières invasions avaient eu pour but de réduire la Vendée par les armes ; une septième fois elle va être renfermée dans un cercle de fer, et on va la détruire par le massacre et l'incendie. Je ne puis m'occuper ici que de ce qui concerne les Echaubrognes ; on peut lire dans les auteurs le récit des mesures générales prises contre le pays tout entier.

Turreau ordonna au général Caffin, l'un de ses divisionnaires, de se porter de Cholet sur Châtillon, par Maulévrier, lui enjoignant de brûler tout ce qui était susceptible d'être livré aux flammes. Non contentes de tout incendier, ces colonnes, si bien nommées infernales, que l'on déchaîna alors, se portèrent à tous les excès. En quelques mois elles firent un désert de la contrée, l'inondèrent de sang et la couvrirent de ruines. Tout ce que la bestialité humaine peut convoiter ..., les égorgeurs s'en saturèrent partout, dans les bourgs, dans les villages, et dans les fermes. Ordinairement nos pauvres gens, surpris dans leurs cachettes, se laissèrent égorger sans résistance.

Que de drames se passèrent alors qui resteront à jamais ignorés !

Au village de Lala, où est née ma mère, demeurait une de mes grand'tantes, la femme Cousinet dont le mari avait passé la Loire, et n'était point revenu. Surprise dans sa pauvre maison par une de ces colonnes, elle n'a pas le temps de s'enfuir ; voulant néanmoins tenter de se cacher, elle prend son enfant dans ses bras, et se dirige vers la porte ; elle en avait passé le seuil, lorsqu'un soldat apparaît et, d'un coup de sabre, fend le crâne de l'enfant. Pour elle, par une bizarrerie que rien n'explique, il la laisse aller, la pauvre petite victime entre les bras. Pendant ce temps on mettait le feu à sa maison, comme au village tout entier; Après le départ de la colonne incendiaire, l'infortunée retira comme elle put du brasier les quelques pièces de six francs, cachées jadis dans son armoire, et que la violence du feu avait réduites en un lingot.
A ce même village de Lala, un jeune domestique, à qui l'agilité de ses jambes avait donné quelque avance sur les républicains qui le poursuivaient, eut la chance de leur échapper par la présence d'esprit dont il fit preuve. Croyant donner le change il s'enfuyait dans la direction de Cholet d'où venait la colonne ; arrivé au bas du village de la Richardière, il entendit les républicains accourant au galop de leurs chevaux. Un instant encore, et, au détour que fait le chemin en descendant au ruisseau, ils vont l'atteindre quand, soudain le jeune homme se jette à l'eau, et se blottit sous le pont. Quelques minutes plus tard, la troupe tout entière passe au-dessus de sa tête, et continue de courir à sa poursuite ... Mais pour un qui leur échappait, combien d'autres succombaient ! ...

"Malheureusement le nombre des crimes de toute nature commis sur tous les points de la Vendée, principalement à cette époque, est tellement considérable, qu'on est obligé de les considérer comme le résultat du système d'extermination sauvage décrété par le Gouvernement Conventionnel. Quand on songe que c'est là l'oeuvre d'une armée française, luttant pour une prétendue liberté contre de courageux compatriotes qu'on flétrissait du nom de "Brigands", on bondit d'indignation, et l'on se prend à regretter, malgré soi, que la Vendée n'ai pas été aussi impitoyable que ses ennemis" (Ledain)
Donc le général Caffin avait quitté Cholet pour aller promener l'incendie et la dévastation sur les campagnes de Mazières, de Maulévrier, d'Yzernay, etc. Il fut secondé activement dans cette besogne par l'homme néfaste, qui fut, un peu plus tard, choisi pour être maire de Maulévrier, et qui introduisit lui-même les soldats dans les maisons où se trouvaient les royalistes. Il fit prendre ainsi vingt-cinq hommes qui furent conduits et fusillés dans un champ de genêts. Ces pauvres gens reçurent le coup de la mort, sans proférer une seule plainte. Plusieurs même paraissaient heureux de quitter une terre si désolée pour monter au ciel.

Fier de ces infâmes exploits, Caffin écrivait, le 21 janvier 1794, à Turreau : "Point de métairies, bourgs ou villages, sur la droite et sur la gauche, à une lieue de Maulévrier, où je suis, qui n'aient été visités. Partout on y rencontre des grains et des fourrages en quantité. Ne trouvant pas suffisamment de charrettes, pour en faire l'enlèvement, je n'ai pu incendier. Je fais ici charger tous les grains, foins et subsistances qui, je crois, seront évacués demain. Je n'attends que le moment pour incendier tout. (Il incendia effectivement tout, maisons, blés, fourrages qu'il ne put enlever). En attendant, je purge le pays de tout ce qu'il peut y avoir de gens suspects, sans en ménager aucun".

Le 23, il lui écrivait encore : "Je t'observe que Maulévrier, Yzernay, les Echaubrognes, et quelques villages à un quart de lieue l'un de l'autre, composent plus de quinze cents maison, sans y comprendre les métairies. Lorsque tout sera évacué, je ne veux pas qu'il en reste un vestige, et le pays sera purgé par le fer et par le feu. Il n'échappera pas un brigand. Ce matin je commence par faire incendier les églises et les chapelles ; je fais fusiller quatorze femmes et filles."

Voici la rédaction officielle : donnons maintenant, à titre d'échantillon, ces quelques mêmes phrases, non retouchées, du rapport de Caffin : on verra que chez lui la connaissance de la grammaire égale celle de la géographie : "Tu ne pance peut-être pas que Maulévrier, les Chambrouille (les Echaubrognes) et Hyzerné (Yzernay) distante d'un quart de lieue l'un de l'autre composent plus de quinze cents maisons sans conter les métairies. Lorsque incendiray, je veux pas qu'il reste vestiges, et je commance ce patin par les églises et chapelles, et les maisons évaquées. Je fait fusiller ce matin quatorze ou quinze femmes etc ... S'il ne restait que les brigands, je partirais de suite pour suivre ma course, car je les ai bien éclaircis, et si je n'en avais pas besoin pour conduire les charrettes, je ferais tuer le reste ... Je crains de ne pouvoir tout incendier, voulant suivre les ordres strictement." Il ajoutait : "Pour le bien de la république, les Echaubrognes ne sont plus ; il n'y reste plus une seule maison. Rien n'a échappé à la vengeance nationale. Le bourg de Tout-le-Monde a été incendié hier ; enfin pour seconder tes désirs, je pars aujourd'hui pour Saint-Laurent-sur-Sèvre, que j'espère brûler demain ; pour me rendre après demain à la Verrie. J'ai fait brûler ce matin toutes les maisons qui restaient à Maulévrier, sans en excepter une seule, si ce n'est l'église où il y a beaucoup d'effets emmagasinés". (Savary)

On pourrait croire, après cela, que tout était fini, mais non ; si le misérable, exécuteur trop fidèle des ordres de son chef, incendiait les demeures ; malgré les perquisitions, le plus grand nombre des habitants lui avaient échappé. Il n'avait pu atteindre surtout les hommes armés, qui s'étaient ou retirés dans les bois, ou abrités dans des retraites sûres. Les persécuteurs toutefois ne se découragèrent pas ; leurs colonnes mobiles continuèrent encore, dans les temps qui suivirent, cette chasse aux hommes, et ce n'est guère que vers les mois de mai ou de juin 1794, que la Vendée eut un peu de relâche.

J'aurais voulu, comme l'a fait l'auteur d'Une paroisse vendéenne sous la Terreur donner, famille par famille, village par village, la liste des malheureuses victimes de la Révolution, comme aussi celle de nos braves combattants qui ont survécu à ces grandes luttes. Vains regrets : pour cela il m'aurait fallu recueillir ces notes quarante à cinquante ans plus tôt, car alors les contemporains de nos guerres vendéennes étaient encore nombreux. Maintenant, je suis réduit au rôle de simple glaneur, et je dois me contenter de transcrire les quelques noms relatés sur nos registres paroissiaux. J'y ajoute, il est vrai, la liste laborieusement recueillie par l'auteur d'Un canton du Bocage vendéen, liste précieuse assurément, et cependant, au dire de l'auteur lui-même, très incomplète. Il ne faut pas perdre de vue que nos deux paroisses avaient au commencement de la guerre une population de 4000 âmes, et que, dès le mois d'octobre 1793, cinq cents habitants de ces même paroisses avaient déjà été mis hors de combat. Disons encore que dix ans après, le citoyen préfet Dupin, dans son dictionnaire géographique des Deux-Sèvres, ne trouve plus à Saint-Hilaire qu'une population de 435, et à Saint-Pierre, 664 habitants, soit en tout 1099 ! ... Quelle éloquence a le simple rapprochement de ces chiffres ! Près des trois quarts de nos gens avaient donc succombé ! Mais tandis que le pauvre Vendéen fait généreusement, silencieusement à Dieu le sacrifice d'une existence dont souvent il n'a guère connu que les amertumes, le républicain compte pour si peu de chose la mort de ce pauvre brigand qu'il ne songe même pas à en dresser l'acte ...

REGISTRES PAROISSIAUX DES ECHAUBROGNES
ANNÉE 1794
"Les premiers actes de ces registres ont été écrits par un commissaire et non signé de lui, après le passage de la Loire, temps où il ne paraissait aucun prêtre. Il n'y a aucun ordre et les noms sont altérés comme il arrive lorsque le rédacteur n'est pas du lieu". (Archives de la Mairie)

3 mars 1794, a été tué Mathurin Bellouin, de la Petite-Jahandière, 50 ans
Dans le moi de mai 1794, a été tué René Bellouin, des Jahandières, 60 ans.
Décembre 1793, a été tué au delà de la Loire, dans la grande armée, le nommé Jacques Reneau.
25 janvier 1794, a été tuée par les républicains Michelle Fleurance Fonteneau de ce bourg, âgée de 30 ans environ, épouse de Jean Proust, et Jean Proust son fils.
Aux environs du mois de mars 1794, a été tuée la nommée Angélique Guéret, de Châtillon, fille callemélique (carmélite).
13 mars, a été tué, par les Bleus, Louis Brosset, de la Petite-Nillière, ainsi que sa femme, Jacquette Cousin, tuée par les citoyens.
Au mois de mars 1794, a été tué, Pierre Tricot, au Grand-Préavrin ainsi que Jeanne Roi, par les Bleus.
Le 5 juin 1794, a été tuée par les Bleus la nommée Françoise Perrine Emery, âgée de 16 ans, fille de Pierre Emery, tailleur au bourg.
Le 4 mai 1794, les Bleus ont tué Jean Roi, aux Grands Pins.
Le 12 mars, Jean Rocher a été tué par les Bleus, à la métairie de la Touche Richard, âgé de 40 ans.
Au premier de l'an, ou environ, 1794, est mort le nommé Louis Bouin, dans l'embarquement de la Loire.
Octobre 1793, est mort Louis Ménard au delà de la Loire, blessé au choc de Laval, âgé de 21 ans, fils de Hilaire Ménard, du bourg et de Jeanne Chassériau ; Rigaudeau, son cousin, Recotillon, son beau-frère.
Janvier 1794, tué par les citoyens, Jean Beaufreton, métayer à la Guionnière, 60 ans, ainsi que son fils, Jean, 35 ans, tué par les citoyens, décembre 1793.
Au mois de mars 1794, Jacques Cochard, tué par les républicains à la Renaudière, 65 ans. Inhumé par M. Jarry qui dessert les deux paroisses. - janvier 1794, a été tué par les citoyens, M. Pierre Charrier, à la Guichardière. (Ici s'arrêtent les registres).
Fabien Mathurin, laissé à Baugé (Voir plus loin). Cousinet de Lala, tué outre-Loire, et son fils massacré dans les bras de sa mère au village de Lala.
Deux frères David, fusillés aux Echaubrognes.
Bellouin François, bordier aux Echaubrognes, 45 ans, tué le 24 juillet à Vihiers "enterré par nos soldats catholiques". Onillon, né aux Echaubrognes, mort de ses blessures dans la première guerre.

(L'auteur d'Un canton du Bocage a trouvé les noms de 55 victimes de cette paroisse, autres que celles citées plus haut, et ceux de 85 Vendéens, nés aux Echaubrognes, s'étant battus en 1793, et vivant encore en 1816. Voir ces listes complètes dans l'ouvrage cité ci-dessus, p. 240 et suivantes).

Ne figurent pas sur ces listes ceux qui sont morts depuis la pacification jusqu'à la fin de 1815, et ils sont très nombreux. Un certain nombre de ceux-là étaient passés de la paroisse de Saint-Hilaire en celle de Maulévrier, lors du démembrement de notre paroisse, en 1809.

Aux noms cités plus haut, on pourrait encore joindre les frères Louis et Jacques Equipé. Ce dernier était beau-frère de Jean Bourasseau, et exerçait aux Venelles l'état de voiturier. Baron, de Lala ; Baron, de Louisière ; Roy, de Loublande ; les frères Dumesnil ; Ambroise Moreau, du bourg, qui, de concert, avec l'instituteur Brandy, composa, après la guerre, une histoire de ce qu'ils avaient vu. Les enfants de l'école s'en servaient pour apprendre à lire, et ont, malheureusement, détruit le manuscrit.
Nicolas Barbot que nous avons vu ; plus courageux que ses collègues, prendre la parole hardiment au nom des conseillers municipaux des Echaubrognes, à l'enquête du 3 mars 1791, à Châtillon, fut plus tard une des nombreuses victimes qu'on passa par les armes aux Champs des Martyrs d'Angers ; un de ses collègues, Vincent Hérault, est au nombre de ceux qui sont portés pour la gratification, en 1816 (Un canton du Bocage). C'est à tort qu'on y voit figurer Jean Tremblay, de Saint-Porchaire ; cet homme, excellent du reste, avait fait, il est vrai, les anciennes guerres, mais c'est dans les rangs des républicains, et parmi les "Vengeurs de Bressuire". Ce n'est qu'à partir de 1815, qu'étant venu habiter les Echaubrognes, on le fit figurer dans les revues, parmi les soldats vendéens.

Parmi les victimes du tribunal révolutionnaire de Nantes se trouve Jean Bourasseau de Saint-Hilaire des Echaubrognes (dit l'annotateur des Mémoires de Mme de la Rochejaquelein) et qui fut condamné à mort, comme "brigand de la Vendée" le 13 nivôse, an II (2 janvier 1794). C'est vraisemblablement le même que notre capitaine de paroisse. Avant la Révolution, il exerçait la profession de maréchal, et demeurait aux Venelles sur la route de Châtillon.

Les dernières victimes de la Révolution semblent avoir été, chez nous, François Izambard et Baptiste Dumesnil, son beau-frère. Saisis au Echaubrognes le 26 février 1800, on les dirigeait sur Châtillon, mais ils furent mis à mort en chemin, par les soldats qui les escortaient et qui, après les avoir dépouillés de leurs vêtements, les abandonnèrent en cet état sur le bord du chemin, près du ruisseau de la Picoulée.

... à suivre ...