PAR L'ABBÉ VICTOR GRÉGOIRE

Le mois de mars 1794, qui avait vu tant de victimes aux Echaubrognes, fut signalé par deux victoires que Stofflet remporta au fief des Oulleries, à quelques jours seulement d'intervalle. Le 11, il venait d'ordonner une levée générale de tous les hommes de 15 à 50 ans ; six jours après, voyant la constance de ses soldats un peu ébranlée par son échec de la veille à Chanteloup, où, inférieurs en nombre, ils avaient été repoussés par Grignon, les réunit autour de lui, et leur demande s'ils préfèrent la guerre de partisans à la guerre régulière contre les républicains. Ses soldats, voyant que le premier mode, quoique de nature à faire plus de mal à l'ennemi, à l'inconvénient de laisser le pays et les personnes à la merci des républicains, s'écrient : "Nous mourrons s'il le faut, mais nous n'abandonnerons pas à la cruauté des Bleus, ceux que nous avons le devoir de protéger". - "Hé bien, répond Stofflet, marchons contre les Bleus campés au fief des Ouleries !" Arrivé en vue de cette lande, Stofflet range sur une seule ligne les 1880 hommes qui l'ont suivi, et les espace le plus possible, pour en imposer davantage à l'ennemi ; il leur défend de faire de faire feu avant d'être arrivés à demi-portée de fusil. Grignon, qui a 2000 hommes sous lui, prend de son côté des dispositions de combat. Des Mayençais, des Chasseurs de la Mort de Cassel, et deux bataillons de Parisiens, nouvellement arrivés en Vendée, composaient son armée. Les vieux soldats, chargés de butin, se montraient peu disposés à se battre ; les Parisiens qui n'avaient pas encore vu d'ennemis, se promettaient d'anéantir les Vendéens jusqu'au dernier. Grignon, pour leur donner une leçon, les place en avant de ses lignes. Bientôt décimés par les soldats de Stofflet qui les visent à l'oeil, ils se troublent et reculent ; ils vont être enfoncés, lorsque tout à coup les munitions font défaut aux royalistes. Stofflet ne se déconcerte pas, il fait replier ses ailes derrière son corps de bataille, forme avec sa petite troupe une phalange compacte, et aborde le centre de l'ennemi à l'arme blanche. Sous l'effort des Blancs, les Bleus se rejettent en arrière, mais, reprenant presque aussitôt courage, ils repoussent à leur tour les soldats de Stofflet. Pendant plusieurs heures les deux petites armées s'avancent et reculent. Les royalistes toutefois gagnent toujours du terrain. Dans un dernier retour offensif, un peloton de braves s'empare des caissons ennemis, et vont remplir les poches de leurs camarades des cartouches qu'ils ont prises. Pourvus de munitions, les soldats de Stofflet poursuivent leur avantage, néanmoins la victoire hésite encore à se déclarer. Mais tout à coup des cris de "Vive le Roi !" se font entendre sur les derrières des républicains. C'étaient les cavaliers de Richard et de l'un des frères Texier de Courlay, qui accouraient de leur camp du Bois-Boissière. Pris entre deux feux, les vieux soldats de Grignon se déconcertent et se débandent, lui-même prend la fuite un des premiers : il sait tout ce qu'il doit craindre des Blancs, s'il vient à tomber entre leurs mains. Les Parisiens ne veulent pas fuir devant les brigands, ils se forment en carré. Malgré leur attitude menaçante, ils succombent tous sous les balles des royalistes. Après la bataille, on remarquait encore aux lignes de cadavres, la forme de leur carré. Stofflet s'était vengé de la défaite de Chanteloup. (Voir Deniau).

Capture plein écran 14022013 150631Grâce à la trahison de l'infâme Porcher, les quartiers de Stofflet dans la forêt de Vezins sont envahis par les colonnes de Crouzat et de Grignon, et près de 3000 personnes désarmées sont massacrées, le 26 mars. Le lendemain, les Bleus, les mains et les habits tout imprégnés de sang, les sacs pleins de toute sorte de bijoux qu'ils ont enlevés aux victimes, vont camper au fief des Ouleries, dans la paroisse des Echaubrognes ; à cette nouvelle, l'exaspération de Stofflet et de ses volontaires ne connaît plus de bornes. Dès ce jour-là, 27, le général court aux Aubiers pour chercher du renfort, puis vient tomber avec fureur sur les colonnes d'assassins campées autour des ruines d'un vieux manoir. Des deux côtés le nombre des combattants est à peu près égal, sept à huit mille environ, un peu moins cependant du côté des Vendéens. Les derniers évènements rendent de toute nécessité la lutte plus terrible et plus acharnée. D'une part, les républicains, dont les mains sont encore teintes du sang innocent qu'ils viennent de verser, sentent bien qu'ils n'ont aucun quartier à espérer ; de l'autre, les royalistes brûlent de venger les malheureuses victimes de la forêt de Vezins ; ils ont juré de vaincre ou mourir. Une fusillade des plus vives s'engage, et se continue pendant une heure, sans que personne recule ; les deux cavaleries ennemies s'entrechoquent dans une mêlée affreuse ; enfin, par une charge à la baïonnette, exécutée avec rage, Stofflet rompt les rangs des républicains. Dès lors commence une désastreuse déroute. Les royalistes pourchassent les fuyards durant plusieurs lieues jusqu'à Somloire. Ils sont sans pitié. Plusieurs centaines de républicains tombent sous leurs coups vengeurs, et la victoire est complète. La terreur que subirent alors les républicains fut si grande, qu'à partir de ce jour, ils redoutèrent plus que jamais la rencontre des Blancs. Ils ne voulurent, à l'avenir, sillonner le pays qu'en colonne considérables. Ceux qui osèrent encore faire quelques patrouilles furent souvent victimes de leur imprudence : les paysans épiaient leurs démarches et les massacraient sans pitié. (Voir Deniau).

P1140438J'ai connu quelques-uns des survivants de ces luttes terribles, entre autres un certain père P... qui, à ce même combat des Ouleries, avait assommé, à coups de marteau de charrue, un fuyard républicain qui lui demandait - mais bien inutilement - grâce. En une autre circonstance, notre homme s'était porté en embuscade derrière un arbre, et il attendait patiemment l'arrivé d'un républicain qu'il savait devoir passer par là, porteur de dépêches, et aussi d'une somme importante, - cette dernière considération ne le laissait point insensible - Un ennemi apparaît en effet ; il le met en joue, et le tue ; en le dévalisant, il s'aperçoit que ce n'était pas l'homme qu'il attendait ; il recharge prestement son fusil et se met en observation. Un autre bleu se montre, nouveau coup de fusil de la part de notre Vendéen ; mais, contre son ordinaire, cette fois, il n'a pas visé juste. Pour éviter son agresseur l'autre se précipite dans un champ voisin dont la claie se trouvait être ouverte. P.... se met à sa poursuite, ne tarde pas à l'atteindre ; il le saisit à bras le corps, le terrasse et le renverse à terre sous lui, et lui mettant le genou sur la poitrine : "Allons ! pataud, tu vas mourir, lui dit le terrible Vendéen, fais vite ton Patri" (ton signe de croix) ; puis, avec sa propre épée qu'il lui avait arrachée des mains, il lui tranche la gorge.

Le bonhomme avait sur la conscience plus d'un fait de cette nature, et peut-être de plus graves encore ; ces souvenirs ne laissaient pas de l'inquiéter, aussi, dans sa vieillesse, éprouvait-il de terribles remords. Souvent on le voyait se rendre de grand matin à l'église ; et là, se croyant seul, sans qu'il le fut toujours, il se frappait la poitrine et demandait à haute voix pardon à Dieu.

Un autre, le sieur G.... travaillait au ravitaillement des troupes, soit républicaines, soit royalistes, peu lui importait, pourvu que le tout lui fut payé à beaux deniers comptant. On le prisait à sa valeur, aussi ne figure-t-il point sur la Liste de 1816 (liste de ceux qui sont portés pour une gratification).

J'ai connu également, venant de je ne sais où, à physionomie inquiète et cauteleuse. Il traîna sa misérable existence jusqu'à un âge très avancé : c'était un ancien espion à la solde des républicains ; mais ses délations ne l'avaient point enrichi. La nuit il se réfugiait sous une hutte de paille qu'il s'était faite dans les ruines du logis de Livois, et le jour, porté sur ses deux béquilles, il errait de village en village, mendiant souvent aux enfants de ses victimes, le pain amer dont il se nourrissait. Mais ce sont là des exceptions, heureusement bien rares, car la sainteté de la cause qu'ils défendaient préserva presque toujours les Vendéens des tentations de délation et de cupidité.

TEMPS QUI PRÉCÉDERENT LE RETABLISSEMENT DU CULTE

Les ordres du général Caffin n'avaient été que trop fidèlement exécutés ; ce qui reste encore des ruines des logis de la Renaudière et de Livois, est la pour attester que l'oeuvre de destruction ne fut pas faite à demi. Les quelques débris que l'incendie avait pu respecter, et les toitures que les habitants, après le départ des incendiaires, avaient à la hâte remises sur les pans de mur restés debout, furent une seconde fois livrés aux flammes par une colonne mobile.

Mais, chose merveilleuse, cette croix que nous avons vu inaugurer si solennellement en 1785, traversa les plus mauvais jours de la Révolution sans éprouver d'atteintes. Un groupe de N.-D. de Pitié, placé d'une façon très apparente, dans une grotte, au pied de cette même croix, à deux pas de la route que parcoururent tant de fois les hordes républicaines, fut également respecté. Je me trompe, car, un jour, il fut dépouillé du grillage de fer, en forme de coquille qui le protégeait. Une bande de soldats pillards passait par là ; ils détachèrent cette grille et s'en servirent en la suspendant sur les flammes, pour faire rôtir, en son entier, un porc qu'ils avaient dérobé dans une ferme du voisinage.

Après le 18 fructidor, an V (4 septembre 1797), la persécution ayant recommencé avec une violence nouvelle, les habitants, d'après le conseil des prêtres réfugiés au milieu d'eux, craignant une profanation, retirèrent avec précaution la croix du bloc de maçonnerie qui la maintenait debout, et elle fut transporté dans le choeur de l'église Saint-Pierre, sous la voûte, que les supports de Caffin n'avaient point pris le temps de détruire lorsqu'ils avaient incendié le reste de l'église. La croix demeura là jusqu'au rétablissement du culte. La grande du logis de Livois n'avait été que légèrement atteinte par l'incendie, lorsque le calme revint, on put la réparer promptement, et, à cause de sa dimension assez vaste, l'approprier à l'exercice du culte. C'est là que les vénérables confesseurs de la foi dont j'ai parlé précédemment, réunirent les fidèles, afin de les catéchiser et de leur faire entendre cette parole de Dieu dont ils étaient avides, après en avoir été privés depuis si longtemps. Toutefois, même dans les plus mauvais jours, les prêtres fidèles avaient pu, de temps en temps, communiquer avec l'autorité ecclésiastique qui leur conférait la juridiction, pour l'exercice du saint ministère. De sa retraite de Guadalajara en Espagne, M. V. de Courcey ne cesse pas d'administrer son diocèse de la Rochelle, et à cet effet, il avait conféré à M. Supiot, son vicaire général, les pouvoirs les plus étendus. A son tour, celui-ci, non sans danger pour lui et pour ses intermédiaires, leur faisait parvenir ses instructions, soit par l'administration ordinaire, soit pour les cas particuliers et difficiles, devenus plus nombreux que jamais dans ces jours néfastes. La pièce suivante nous en donne une preuve et elle est en même temps une pièce curieuse de notre histoire locale. Nous y voyons la preuve que certains de nos prêtres, tout en ayant un titre paroissial particulier, avaient cependant parfois une juridiction plus étendue sur les paroisses du voisinage, quand la nécessité le demandait.

Enquête faite par Monsieur Bernier, curé du Gué-de-Velluire, mais présentement à Izernay.
"Le 7 janvier 1797, ont comparu devant nous : François Chiron, tailleur d'habits, âgé de 50 ans, Pierre Pasquier, métayer, âgé de 35 ans, et Pierre Grolleau, sabotier, âgé de 25 ans, tous du bourg de Saint-Pierre des Echaubrognes, lesquels nous ont déclaré qu'en l'année 1793 au mois d'octobre, ils se sont embarqués avec l'armée royaliste et catholique, sous les chefs qui la commandaient, qu'ils avaient avec eux le nommé Mathurin Fabien, métayer à la Haute-Remousinière, aussi de la dite paroisse d'Echaubrogne ; qu'ils se sont combattus ensemble environ deux mois et demi, dans ladite armée ; qu'ils ont laissé très mal de la dyssenterie à Baugé ledit Mathurin Fabien. Que ledit Fabien a dit au nommé Pierre Pasquier, qu'il était hors d'état de le suivre, qu'il voyait bien que son dernier moment approchait, qu'il lui faudrait un cheval pour le tirer du grand danger où il était, et qu'enfin lesdits Pasquier et Grolleau l'ont laissé au dit Baugé au moment, à peu près, que les républicains y entraient ; qu'ils y ont même couché, et qu'ils croient avec raison que ledit Mathurin Fabien y a péri avec plusieurs autres qui y ont perdu la vie et que le lendemain de l'entrée des républicains à Baugé, l'armée royaliste et catholique les avait attaqués et chassés dudit Baugé, que néanmoins ils n'y avaient point retrouvé ledit Fabien, qu'ils y avaient laissé la veille, et que depuis ils n'avaient point entendu parler de lui. C'est toute la déclaration qu'ils nous ont faite, signée de l'un d'eux et les deux autres ont déclaré ne savoir signer, les même jour et an que dessus.
A Izernay, signé : François Chiron, R. Bernier desservant d'Izernay, et une autre signature illisible.

Ordonnance de M. Supiot ; vicaire-général du diocèse de la Rochelle
Monsieur. D'après l'information et l'enquête exacte que vous avez faite, datée du 7 février 1797, lesdire de plusieurs témoins de probité et dignes de foi qui vous ont été présentés, et que vous avez bien voulu écouter, selon que nous vous en avions prié, pour constater et prouver la mort de Mathurin Fabien, métayer à la Haute-Remousinière, et époux de Marie Landré, laquelle désirant convoler en secondes noces, vu la longue absence de son mari, et la tendre amitié qu'il portait à l'enfant et à la mère, son épouse, supplie qu'on pèse les raisons qu'elle a de croire son mari mort ; et que, après, l'on juge si elle est libre de se remarier. Tout vu et bien considéré, nous croyons la mort de Mathurin Fabien suffisamment prouvée, quoique les preuves n'aient pas la certitude à désirer et exigée autrefois, mais dont l'ensemble nous paraît présenter une certitude morale propre à nous déterminer à croire à la mort dudit Mathurin Fabien. En conséquence, nous permettons à Marie Landré son épouse, la déclarant libre de se remarier, si elle le juge à propos, tout autre empêchement cessant, et sauf les lois de l'Eglise préalablement observées.
Le 11 février 1797, Signé V. SUPIOT, vicaire-général.
A Saint-Laurent sur Sayvre.
Après avoir assuré de mon profond respect MM. Bernico et Perrault, je les prie, s'ils trouvent imprudent le certificat ci-contre de ne le point délivrer : je m'en rapporte à leur prudence et à leurs lumières, car je serais fâché de faire de fausses démarches, etc."
(L'original est à la mairie des Echaubrognes).

Tandis que grâce à sa constitution divine, l'Eglise après cette terrible tourmente rajeunissait et se réorganisait peu à peu et sans secousse, le pouvoir civil, au contraire, instable comme toutes les institutions humaines essayées en dehors de la religion, oscillait de plus en plus et s'agitait stérilement, et toutes choses, dans notre pays surtout, étaient en un complet désarroi. Les efforts du gouvernement pour constituer les autorités locales, dans les cantons des Aubiers, de Châtillon et des Echaubrognes, de l'an VI à l'an IX (Saint-Pierre des Echaubrognes fut en effet chef-lieu d'un canton dont ressortissaient, outre le territoire de cette paroisse, celle de Saint-Hilaire, de Tout-le-Monde, et de la Chapelle-Largeau), n'avaient fait que raviver d'anciennes plaies et avaient été complètement inutiles.

La Vendée était toujours frémissante, prête à se cabrer sous le joug ; elle s'obstinait à ne pas vouloir jouir des prétendus bienfaits de la Révolution. Elle avait assez de clairvoyance pour s'apercevoir que toutes les belles promesses du gouvernement, au sujet de la liberté du culte, n'étaient encore que pure hypocrisie.
Pour ranimer la vie politique dans notre contrée, toujours réfractaire à ces institutions nouvelles, on nomma donc des commissaires de canton, ayant pour mission de réunir les habitants en assemblées communales, pour élire les agents municipaux. Chez nous, ce commissaire fut M. de Camont, et l'agent municipal élu fut un certain François Fabien, dont les registres relatent quantité d'actes, vrai chef-d'oeuvre de cacographie, qui tendent à prouver que nos gens étaient plus habiles dans le maniement du fusil que de la plume. Le pauvre "ofisier municipaux", ancien soldat vendéen, ayant fait toutes les guerres, semble du reste être peu fier de la haute dignité qu'il exerce si laborieusement. Mais malgré tout, l'agitation se propageait, et Chauvin Boissarit écrivait qu'il l'attribuait à l'arrestation des prêtres et au paiement exigé des contributions, et il terminait son rapport en demandant l'envoi de forces militaires à Châtillon, aux Aubiers et aux Echaubrognes.

L'échec subi par d'Autichamps, aux Aubiers, où les républicains retranchés dans l'église et le clocher, eurent le dessus, et lui firent perdre une vingtaine d'hommes, fut, dans nos contrées, le dernier fait d'armes dont il est fait mention. La guerre prit fin là où elle avait commencé. La Vendée était écrasée mais non vaincue. Le premier Consul le comprit, et il acheva la pacification surtout en lui rendant le libre exercice du culte catholique.

C'est vers cette époque, le 24 août 1801, que s'éteignit, à la ferme du Vivier, le bon père Devanne, à l'âge de 72 ans. Homme aux moeurs patriarcales, simple cultivateur, il est vrai, mais à mes yeux, et d'après le portrait qui m'en a été tracé, il réalisait l'idéal du parfait chrétien. Combien de fois ma mère m'a répété que, pour elle, les plus éloquents, les plus beaux sermons qu'elle avait pu entendre dans le cours de son existence, n'avaient jamais pu la toucher et l'attendrir autant que le simple souvenir de la piété et des exemples de ce vénérable aïeul. Il avait remplacé pour elle le père et la mère qu'elle avait eu le malheur de perdre si jeune.

"Aujourd'hui, dit M. Bélisaire Ledain, en terminant son Histoire de Bressuire, les souvenirs de cette terrible époque sont pour ainsi dire effacés. Les descendants des laboureurs "géants" de 1793, n'ont plus conscience de l'héroïsme de leurs pères. Héritier de la sincérité, sinon de l'énergie de leur foi religieuse, ils n'apprécient pas comme ils le devraient le mérite des souffrances qu'ils ont généreusement endurés pour la défendre. Sans doute la grand'guerre n'est point sortie complètement de la mémoire des habitants du Bocage, mais depuis la disparition des derniers acteurs ou témoins, les épisodes dramatiques, objets des récits du foyer domestique, sont passés à l'état de légendes vagues et lointaines dont on ne parle que rarement. Un grand nombre d'écrivains et d'érudits en ont tracé le tableau plus ou moins complet, malgré tout, le champ des recherches ne semble pas épuisé et il surgira certainement de nouveaux pionniers qui retrouveront d'autres détails oubliés ou obscurs de cette histoire si palpitante d'intérêt et si fertile en enseignements salutaires".

SOUS L'EMPIRE

Les temps d'épreuve et de deuil de l'Eglise prenaient fin : "Dieu s'était levé et il avait vengé sa cause." Et voilà qu'une fois encore sa parole s'était accomplie. Après avoir vu leurs sanctuaires abattus, les prêtres proscrits et égorgés, nos gens ayant enfin recouvré le libre exercice du culte, éprouvèrent une joie immense, que ceux-là seuls peuvent comprendre qui ont été torturé dans leur conscience, ce dernier asile de la liberté et de la dignité humaine. On était au lendemain du 18 brumaire, la Révolution, lasse d'elle-même avait trouvé son maître. Le premier Consul crut avoir beaucoup fait pour l'Eglise, en lui rendant, dans une mesure restreinte, un peu de cette liberté qui est sa force et sa vie. Le Concordat venait d'être signé. Mgr Luc Bailly, chargé de réorganiser le diocèse de Poitiers dans la circonscription duquel nos deux paroisses des Echaubrognes se trouvaient de nouveau comprises (ainsi que 65 autres, elles en avaient été distraites pendant 484 ans), eut l'heureuse inspiration de mettre ou plutôt de confirmer et maintenir à la tête de notre population de la paroisse de Saint-Pierre un des confesseurs de la foi qu'elle avait abrités pendant les jours mauvais : c'était la plus belle récompense qu'il put lui accorder. M. François Huet fut reçu comme l'envoyé du ciel, par toute cette population à laquelle il s'était depuis si longtemps dévoué sans mesure. Entouré du respect et de la vénération de tous, jouissant d'une influence sans borne sur l'esprit de ses paroissiens, il fut pendant vingt-trois années leur pasteur, en même temps qu'il était leur ami, et, au besoin, l'arbitre de leurs différends. L'esprit de la foi de nos populations s'était vraiment retrempé dans la grande lutte ; et malgré quelques misères, quelques scandales même, entre autres celui d'une union libre qui s'affichait sans honte, et dont les nombreux produits ne furent légitimés que plus tard, ce quart de siècle n'en fut pas moins une époque excellente pour notre paroisse.

A Saint-Hilaire, le nouveau curé fut ce même M. Robin, que nous avons vu être, sous la Révolution le premier vicaire de Saint-Pierre sous M. Roy dont il n'avait pas suivi les errements. Plus heureuses que plusieurs paroisses voisines, les deux nôtres eurent le bonheur de voir leurs prêtres éviter de tomber dans les écarts de la dissidence. M. Huet et Robin furent des premiers à envoyer leur acte de soumission, et M. Dauzy, à Loublande, et M. Bodi, à Tout-le-Monde, les imitèrent. - Mais les prêtres de notre contrée avaient besoin d'user de la plus grande circonspection pour ne pas froisser les populations en prêtant trop ostensiblement le serment à la fois politique et religieux exigé alors par l'Etat de la part de tous ceux qui étaient dans le ministère. Aussi, lorsqu'il s'agit, en 1804, d'aller à Thouars pour y accomplir cette cérémonie, nos deux curés, bien qu'ils eussent déjà fait leur soumission, s'excusèrent de ne pouvoir s'y rendre pour divers empêchements ; imitant en cela plusieurs de leurs confrères, et Monsieur l'archiprêtre de Thouars, tout le premier. Un certain couplet, évidemment d'origine dissidente, n'en disait pas moins que "c'était le curé d'Echaubrognes qui avait gâté la besogne" ; mais, toujours d'après la chanson, M. Texier venait à propos pour tout réparer. Une lettre inédite jusque-là, et citée par le R.P. Drochon dans son livre sur la dissidence, fait le plus grand honneur à la droiture et aux sentiments orthodoxes de notre curé de Saint-Hilaire dans la circonstance, et elle dépeint, d'une façon touchante, dans sa naïveté, les angoisses d'une âme vraiment sacerdotale. Elle est adressée à Monsieur de Beauregard, une des gloires de notre clergé poitevin dans ces temps exceptionnellement difficiles.

"Monsieur, je prends la liberté de recourir à vos lumières dans les circonstances critiques où nous nous trouvons. Isolés et presque entièrement livrés à nous-mêmes, nous ne sçavons à quoi nous décider aux affaires actuelles. D'un côté, nous avons la décision de l'église prononcée dans le Concordat par la voix de son chef visible ; d'autre part on nous dit que la majorité des évêques est opposante (cette majorité prétendue n'était que la minorité de l'épiscopat, 36 contre 55). La situation où nous nous trouvons est d'autant plus embarrassante que Mgr de la Rochelle, auquel je suis fort attaché par les bontés qu'il m'a toujours manifestées soit en Espagne, soit depuis mon retour, paroît être du nombre des opposants. D'après l'ancienne démarcation j'étois de son diocèse ; par la nouvelle je me trouve de celui de Poitiers. Je suis entièrement de bonne foi, et je serois bien mortifié de me tromper. Le peut-on avec le chef de l'Eglise ? Des faibles lumières me disent que non, car que deviendroient alors les promesses de notre divin Maître à son Eglise.
Mais serait-il possible que d'illustres prélats qui se sont si bien montrés, et dont la fermeté a sauvé l'Eglise gallicane, se laisseroient aveugler ? ... Plus j'y réfléchis, plus mon indécision augmente.
Tout ce que votre courage vous a fait supporter pour notre sainte religion, m'a inspira la plus grande vénération pour vos vertus, et la plus entière confiance en vos lumières. C'est ce qui m'a engagé à vous exposer mes doutes, persuadé que vous voudrez bien avoir la charité de les éclaircir, et de me tracer une ligne de conduite que je puisse suivre en sûreté de conscience.
Je prie d'agréer, etc.
ROBIN, curé
A Saint-Hilaire d'Echaubrognes, proche Châtillon-sur-Sèvre, ce 18 juin 1802."

Nous n'avons pas, ajoute le R.P. Drochon la réponse de M. l'abbé de Beauregard, mais il est aisé de conjecturer ce qu'elle dut être, émanant d'un esprit si judicieux, si éclairé, et droit.

M. Robin était originaire de Fontenay, ses habitudes citadines dont il n'avait pu qu'imparfaitement se défaire, jointe à sa taille imposante, et à un air un peu hautain, le firent plutôt craindre qu'aimer de ses paroissiens : pour lui, ce fut avec regret qu'il les quitta, lorsque la question du transfert de la majeure partie de sa paroisse sur celle de Maulévrier l'eut contraint, en l'année 1809, à accepter sa nomination à l'importante cure de Nueil sous les Aubiers ; il y mourut peu de temps après.

Naturellement, le premier soin de nos deux curés fut de s'occuper à réparer les ruines de leurs églises ; si ces réparations furent faites avec parcimonie, il n'y a certes pas lieu de s'en étonner. C'est alors aussi que M. Huet fit solennellement replacer la vénérable croix de mission à son ancien calvaire. Vers l'année 1837, cette même croix, menaçant ruine, fut remplacée par une autre que vint bénir M. Cousseau, depuis évêque d'Angoulême ; peu après cette croix, ayant été frappée de la foudre et mal réparée, disparut à son tour ainsi que le calvaire. L'arbre de l'ancienne croix, que, non sans raison, les habitants vénéraient à l'égal d'une véritable relique, qu'on aurait pu placer en un autre endroit du bourg, au lieu de cela, fut relégué parmi les matériaux qu'on employa quelques années plus tard pour les échafaudages servant à la construction de la nouvelle église.

On pourrait croire, sur la foi de la tradition, que le rétablissement du culte eut lieu partout sans difficulté, sitôt après la signature du Concordat ; les choses ne s'y firent point aussi vite que chez nous, grâce à la dissidence, et plus de quatre à cinq années s'écoulèrent avant que le culte fut complètement réorganisé. Notre évêque, Mgr Bailly, mourut à la peine pour en arriver là. Au reste, malgré leur zèle apparent, les employés de l'Etat n'avaient qu'un médiocre souci de cette question religieuse ; c'étaient pour la plupart de vieux républicains ayant pour la circonstance retourné leur casaque, ils se prêtaient d'assez mauvaise grâce à cette besogne qu'on leur imposait. Et ainsi faisant, ils accomplissaient peut-être les intentions secrètes de plusieurs de leurs chefs. La ligne de conduite de notre premier préfet des Deux-Sèvres n'est-elle pas une preuve de ce que nous venons de dire ? Adressant un rapport à l'ex-oratorien régicide Fouché, nous le voyons tourner en dérision ces prêtres du Bocage qui "imaginent les cérémonies les plus ridicules, mais le peuple enchanté de les revoir, et d'exercer librement son culte. C'est, ajoute-t-il, de tous les bienfaits du gouvernement, celui qui les touche le plus. Le peuple leur accorde une grande confiance. Toutefois ce crédit peut s'user de soi-même par la tolérance de jour en jour plus grande dont on fait profession à leur égard et encore par l'argent qu'ils coûtent ..."

Nos gens ne s'y trompaient pas, aussi tout en jouissant du calme relatif et de la liberté limitée qu'il leur accordait, ils ne pouvaient vouer une complète sympathie à ce gouvernement aux allures louches et hypocrites. En 1801, cinq individus des Echaubrognes furent exceptés d'un dégrèvement d'impôts, parce qu'ils avaient tenté d'exciter des troubles, et méconnu l'autorité locale.
Le maire, dont on méconnaissait ainsi l'autorité, était le sieur Bouchère, homme au tempérament cauteleux, tel qu'il le fallait alors dans cette position. Tout en semblant prendre en mains les intérêts de ses concitoyens, il savait aussi, à l'occasion, favoriser l'oeuvre si chère à ce gouvernement, le recrutement des soldats à l'aide de cette conscription qui dévorait tout et que notre Vendée ne sut jamais pardonner à l'Empire. Aussi les réfractaires, au temps dont nous parlons, furent-il nombreux. Traqués de toutes parts, souvent ils ne durent qu'à la sympathie secrète des habitants de pouvoir s'échapper, mais tous, hélas ! ils payaient par une vie malheureuse, et plusieurs même, par la perte de l'existence, leur refus de s'enrôler sous les drapeaux. Témoin un pauvre jeune domestique du village de la Roche-Bonneau ; on venait de le dénoncer, et une patrouille s'était mise à sa poursuite, elle se présenta inopinément dans le village afin de se saisir de lui. Notre homme, toujours un peu sur le qui-vive, entend venir les soldats au moment où il entrait dans la cour. Sans délai, par une porte dérobée, il se sauve, passe la Moine, et se met à gravir le coteau d'en face. Quelques pas encore, et il pouvait se croire hors d'atteinte, mais il avait été vu ! ... et au lieu de se mettre à sa poursuite, un soldat qui le suivait de l'oeil, épaule froidement sa carabine, et abat le malheureux au détour du sentier qui longe la rivière.
Entre temps, arrivaient des actes de décès de nos pauvres jeunes gens, morts l'un à Turin, un autre à Girone, un autre à Valladolid, et que nous trouvons encore transcrits sur nos registres paroissiaux.
A tort ou à raison, on soupçonna aussi notre maire de n'être pas absolument insensibles à ces malheureux pots-de-vins, qui, de notre temps, ont encore un si grand regain de faveur.

Une pauvre veuve entendit un jour, cachée derrière une cloison, conclure certain marché ayant pour but de délivrer du service militaire un jeune homme, à la place duquel son fils, à elle, plus pauvre, et partant moins généreux envers monsieur le maire, fut obligé de partir.

Plus heureux que son collègue de la Chapelle-Largeau, vers la même époque, M. Bouchère ne fut pas dénoncé pour ce fait odieux, et il put continuer tranquillement à faire du zèle. Nous le voyons, lors de la déclaration de guerre à l'Angleterre amener les gens de sa commune à souscrire patriotiquement pour 835 fr. somme considérable, et que dépassèrent seules, dans notre département, les villes de Niort, Saint-Maixent et Thouars.

... à suivre ...