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Au temps où, dans ma jeunesse, j'habitais momentanément le Croisic, j'eus l'occasion d'entrer en relations avec un certain nombre de personnes appartenant aux anciennes familles notables du pays. Plus tard, j'y suis devenu possesseur d'un pied-à-terre où, chaque été, depuis trente-quatre ans, je vais passer la belle saison. Ce séjour, aussi intermittent que régulièrement répété, a transformé l'étranger des premières années en une sorte de concitoyen, et c'est à ce titre que j'ai pu recueillir certaines traditions, certains récits dont l'un, plus vivement que les autres, a piqué ma curiosité. C'est celui de la condamnation à mort et l'exécution, en 1793, de M. René David de Drézigué, ancien maire de cette ville. Le fait était bien établi ; les détails faisaient complètement défaut. Un jour qu'à un chercheur émérite je faisais part de mon désir d'être plus explicitement renseigné, il me conseilla de recourir aux collections qu'a léguées à la bibliothèque de Nantes notre ancien collègue M. Dugast-Matifeux, et dont le classement venait d'être terminé. Je me hâtai de suivre son conseil et, sans difficulté, on put me communiquer deux jugements dont on trouvera ci-après la copie, l'un concernant un ancien soldat du régiment de Bourbon, originaire de Gascogne, l'autre, M. David de Drézigué. J'ai su, depuis, que la famille de ce dernier possédait un double dudit arrêt, imprimé sous forme d'affiche.

D'un autre côté, mon ami et ancien condisciple, M. Augustin Maillard, actuellement sénateur de la Loire-Inférieure, a bien voulu me donner quelques détails sur son ancien prédécesseur à la mairie du Croisic. "M. David de Drézigué, me dit-il dans une lettre en date du 26 janvier 1899, a été fusillé au Croisic devant le mur de l'ancien cimetière, qui se profilait dans le sens de la grille de la cure actuelle, et près d'une petite porte touchant l'église et donnant accès dans le cimetière (Cette indication m'a été confirmée par le petit-fils de la victime, l'honorable abbé David de Drézigué). Il avait coutume de venir tous les soirs faire la partie, rue de l'Eglise, chez mon arrière-grand'mère du Châtelier. J'ai souvent entendu dire à ma grand'mère maternelle, alors âgée de 8 à 9 ans, qu'elle était postée derrière une fenêtre fermée, quand le tombereau, dans lequel on conduisait cet excellent homme au supplice, vint à passer. Il récitait des prières. En l'apercevant, il lui fit un signe d'adieu, et ce signe resta si profondément gravé dans la mémoire de l'enfant que, devenue vieille, c'était toujours avec une vive émotion qu'elle en entretenait ses petits-fils".

Nantes, 10 janvier 1900
A. DE VEILLECHEZE

JUGEMENT
QUI CONDAMNE DAVID DE DREZIGUE A LA PEINE DE MORT.

Extrait des Registres du Greffe du Tribunal Criminel du département de la Loire-Inférieure, séant à Guérande.

Du 29 octobre 1793, neuf heures du matin - Au nom du Peuple Français - L'an 2 de la République.

Le Tribunal criminel du département de la Loire-Inférieure séant à Guérande, après avoir entendu Dardel, faisant fonctions d'accusateur public, dans la répétition de son acte d'accusation contre René David, dit de Drézigué, assesseur du juge de paix du canton du Croisic, âgé de 69 ans, natif et domicilié de la commune du Croisic, marié, ayant trois enfans, présent ;
Pierre Brouard, âgé de 67 ans, négociant ; Yves-Marie Le Lyon, âgé de 50 ans, receveur principal des Douanes, et Marie-Anne Clochet, veuve de Pierre Cailleau, marchande, âgée de 48 ans, les trois domiciliés de la commune du Croisic, témoins assermentés, dans leurs dépositions orales, reçues en présence de l'accusé ; ce dernier dans ses interrogatoires, et Dardel dans ses conclusions.
Le Tribunal ordonne qu'il en sera délibéré en la chambre du Conseil et, après y avoir délibéré, le tribunal rentré, le Président a prononcé le jugement qui suit :

Le Tribunal, considérant qu'il est appris par les dépositions des témoins entendus le 19 octobre présent mois et ce jour, aveux et reconnaissance de René David accusé, que ce dernier a paru vouloir saper les fondements de la Constitution dès son origine ; qu'en 1789, lors de la tenue des derniers Etats de la ci-devant Bretagne, à Rennes, il fut élu député par les citoyens de la commune du Croisic pour s'y rendre ; qu'au lieu de prendre les intérêts du Tiers, il fut du nombre des seize qui signèrent une protestation contre le voeu général du ci-devant ordre du Tiers ; que ses commétants, indignés par sa conduite, le révoquèrent et en envoyèrent un autre pour le remplacer ; que, de retour au Croisic, il fut nommé par cabale procureur de la commune du Croisic et ensuite assesseur de Decombe, juge de paix de la dite ville et qui a toujours été reconnu pour l'ennemi juré de la Constitution ; que le dit René David avait d'étroites liaisons avec ce dernier et ne faisait sa société que d'aristocrates ; que lors de l'arrivée de Lannouan, chef des rebelles, au Croisic, et qui eut lieu dans le courant du mois de mars dernier, René David fut à sa rencontre sur le port où il débarqua, le complimenta et lui témoigna par un baiser la joie qu'il ressentait de le voir ; qu'il l'accompagna jusqu'à la Maison de Ville ; qu'il prit place au bureau et qu'après s'être faiblement excusé sur son âge, il accepta la place de procureur du roi-syndic dans la municipalité qu'établit alors le dit Lannouan ; qu'en cette qualité il a concouru à une proclamation faite par cette municipalité au nom du roi et du régent du royaume, portant défense à tout citoyen patriote de se trouver plus de trois ensemble ; qu'antécédemment ledit René David avait été maire, subdélégué et procureur de la commune du Croisic ; qu'enfin sa conduite a toujours été celle d'un contre-révolutionnaire bien caractérisé ; l'a déclaré atteint et convaincu des dits faits ; pour réparation de quoi et conformément aux lois du 19 mars et 5 juillet derniers, condamne le dit David à la peine de mort, et conformément à l'article VII de la dite loi du 19 mars dernier, a déclaré ses biens acquis et confisqués au profit de la République ; ordonne pour la conservation des dits biens, qu'il sera par l'accusateur public adressé au département de la Loire-Inférieur séant à Nantes, une expédition du présent jugement qui sera imprimé, affiché et exécuté sur la place du Croisic, de jour et dans les 24 heures, si faire se peut.
Fait en audience publique où présidait Savariau et assistaient Régnault, Bruneau et Mérot, juges du tribunal, qui ont signé.
Présent DARDEL, faisant fonctions d'accusateur public.

Pour copie conforme : RAMET

JUGEMENT
QUI CONDAMNE DOMINIQUE FRANCOIS DIT BITACLE A LA PEINE DE MORT.

Extrait des Registres du Greffe du Tribunal Criminel du département de la Loire-Inférieure, séant à Guérande.

Du 12 octobre 1793, l'an 2 de la République Française, avant midi - Au nom du Peuple Français.

Le Tribunal Criminel du département de la Loire-Inférieure, séant à Guérande, après avois entendu Bréger, faisant fonctions d'accusateur public, dans son accusation contre Dominique François, dit Bitacle, âgé de 62 ans, portefaix, natif de la paroisse de Pibrac, département d'Auch en Gascogne, et domicilié de la commune du Croisic, marié, ayant deux enfans, présent.
Renée Dubauchet femme de Heric Gardemann, négociant, âgée de 44 ans ; Augustin Dubauchet, âgé de 72 ans, négociant ; Mathurin Moriceau, âgé de 28 ans, volontaire ; Marie-Anne Clochet, veuve de Pierre Caillaud, âgée de 48 ans, marchande ; Marguerite Alusic, âgée de 25 ans, sans état ; Marie-Joseph Cordier, âgé de 35 ans, sans état ; Nicolas Cordier, âgé de 34 ans, marin ; Jean-Hugues Milon, âgé de 53 ans, marin ; François Mesnard, âgé de 25 ans, ferblantier et volontaire ; Pierre Juhel, laboureur, âgé de 54 ans et François Chelet, âgé de 37 ans, laboureur, les onze domiciliés de la commune du Croisic ; Etienne Tessier, âgé de 25 ans, marin, et Louis-Armand Mérès, âgé de 22 ans, commis à l'administration du district de Guérande, les deux domiciliés de la commune de Guérande ; et Raoul Prévôt, âgé de 45 ans, lieutenant des douanes, domicilié de la commune de Piriac, témoins assermentés, dans leurs dépositions orales, reçues en présence de l'accusé ; ce dernier dans ses interrogatoires, et Bréger dans ses conclusions.
Le Tribunal ordonne qu'il en sera délibéré en la chambre du Conseil et, après y avoir délibéré, le Tribunal rentré, le Président a prononcé, en présence de l'accusé, le jugement qui suit :

Le Tribunal, considérant qu'il est appris, par les dépositions des témoins, que Dominique François dit Bitacle, accusé, le jour qui précéda l'entrée des rebelles en la ville du Croisic, avait forcé un canot qui partait de la dite ville du Croisic pour Nantes, d'arborer le pavillon blanc ; que, sur ce qu'on lui présenta un mouchoir blanc ayant une petite raie bleue, il le refusa et exigea qu'on en mit un tout blanc, parce que, disait-il, il le fallait sans tache ; qu'armé d'un sabre et portant la cocarde blanche, signe de la rébellion, il a fait volontairement partie de l'attroupement de rebelles qui s'empara de la ville du Croisic sur la fin du mois de mars dernier ; qu'aussitôt l'arrivée des rebelles en cette ville, il courut prendre l'uniforme qu'il avait chez lui, étant soldat dans le régiment ci-devant Bourbon, se munit d'un tambour et les conduisit, tambour battant, à la Maison de Ville, pour prêter le serment d'être fidèles au Roi ; que lui-même n'a cessé de crier "Vive le roi", et de dire qu'en qualité d'ancien serviteur des Bourbons, il verserait son sang pour les Bourbons ; qu'à cette époque, il se porta avec une cohorte de brigands dans la cour du citoyen Hugues Milon ; qu'il y fit les plus exactes perquisitions, croyant trouver des armes et des munitions de guerre, pour les remettre aux brigands ; qu'aidé de ses complices, il vida un puits qui se trouvait dans la dite cour, dans l'intime persuasion qu'on y avait jeté des armes ; l'a déclaré atteint et convaincu des dits faits ; en conséquence et conformément aux articles 1ers des loix des 29 mars et 9 avril derniers, condamne le dit Dominique François dit Bitacle à la peine de mort ; conformément à l'article VII de la loi du 19 mars aussi dernier, a déclaré ses biens acquis et confisqués au profit de la République ; ordonne, pour la conservation des dits biens, qu'il sera par l'accusateur public adressé au département de la Loire-Inférieure séant à Nantes, une expédition du présent jugement qui sera imprimé, affiché et exécuté de jour et dans les 24 heures.
Fait en l'audience publique où présidait Savariau et assistaient Regnault, Bruneau et Mérot, juges dudit tribunal, qui ont signé la minute du présent.
Présent BREGER, faisant fonctions d'accusateur public.
Pour copie conforme : RAMET

Bulletin de la Société archéologique de Nantes et du département de la Loire-Inférieure - 1900