LE VICE-ROI DE BRETAGNE
PIERRE-MARIE DESZOTEUX
BARON DE CORMATIN
(1753 - 1812)

1ère partie

La plaine, qui s'étend entre les collines du pays de Macon et celles du Charolais, est dominée par un éperon calcaire, portant à son sommet les ruines d'un château fameux dans l'histoire de la Bourgogne méridionale. Bâti vers 1050 par Bernard le Gros de Brancion, le château d'Uxelles se dressait, fier et redoutable, au-dessus de la forêt de Chapaize et commandait toute la vallée de Cluny à Châlon ; à l'est, les hauteurs du Mâconnais s'étagent gracieusement avec leurs petits hameaux aux toits pointus ; au sud, se montre Cluny, avec son vieux clocher, tandis qu'au nord, la grande plaine de Crosne s'étend mollement, un peu sévère et triste.

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Le 24 avril 1781, dame Geneviève-Henriette-Sophie Verne, veuve d'Antoine Viard de Sercy et fille du baron de Cormatin, seigneur d'Uxelles, épousait Pierre-Marie Deszoteux, connu déjà par sa vie aventureuse. Né, dit-on, à Paris, le 3 novembre 1753, il était roturier par son père, petit commissaire des Guerres, mais de sang noble, par sa mère, née Charlotte de la Félonnière, veuve du parquis de Lignage. Pierre Deszoteux avait l'esprit vif et décidé ; à l'âge de 16 ans, il entre dans le corps du Génie royal, devient capitaine de Dragons en 1779 et se fait attacher successivement à des missions diplomatiques, en Angleterre, en Irlande, en Espagne et même au Maroc. Au cours de ses voyages, il s'adonne à des études scientifiques et envoie, d'Afrique, à l'Académie des Sciences de Paris, des observations sur une éclipse de soleil. La contemplation du ciel ne lui suffit plus ; un beau jour, il se révèle juriste et suit à Heidelberg les cours de Müller. C'est, décidément, un homme universel. Désormais, l'ancien monde lui semble trop étroit ; en 1790, il franchit l'Atlantique, prend part à la Guerre de l'Indépendance et reçoit une grave blessure au siège de Yorktown, puis revient en Europe avec beaucoup de gloire et peu d'argent.

Il en trouve, - et même beaucoup, - dans la dot ou, plutôt, dans la fortune personnelle de la jolie veuve de M. Antoine Viard, dont les yeux noirs, la bouche petite et souriante, devaient être pleins d'attraits, à en juger par une miniature conservée à Uxelles.
Lors de son premier mariage, Mlle Verne avait reçu en dot plusieurs terres dans le Maconnais, un trousseau de 30.000 livres, bijoux non compris, et 40.000 livres en espèces ; les six années de son mariage n'avaient pas ébréché cette fortune ; elles avaient apporté aux époux trois enfants : Catherine, dite Mlle de Santilly, Gabrielle dite Mlle de Sercy et, enfin, Antoine, mort en bas âge.

Après avoir dressé, pour le voyage en Amérique de M. de Châtillon, une carte qui n'était pas sans valeur, Deszoteux navigua sur celle du Tendre avec la jolie veuve ; il délaissa son nom plébéien de Deszoteux et prit celui de baron de Cormatin, terre voisine du domaine d'Uxelles où, pendant les premières années de son mariage, il vécut en grand seigneur, chassant à courre dans les forêts et organisant d'aimables parties de pêche tout le long de la vallée de la Crosne, dont les truites étaient réputées. Il se rendait aussi, très-souvent, - trop souvent au gré de sa femme, - à Lyon et à Paris, fréquentant les théâtres et plus particulièrement les coulisses. Recherché dans les salons où l'on causait et d'où la galanterie et le jeu n'étaient pas exclus, il revenait à Cormatin les poches vides et l'estomac fatigué ; des nuages passèrent ; la venue de cinq enfants en dissipa quelques-uns ; trois filles moururent jeunes ; la quatrième, Nina, dont l'existence allait être agitée, mérite un souvenir en raison des pages qu'elle inspira à Lamartine.

Anne-Joséphine Deszoteux, dite Nina, avait reçu de sa mère une instruction solide et une parfaite éducation ; remarquable par sa beauté et son esprit, elle devait épouser, le 9 avril 1807, M. Guillaume Michon de Pierreclos, châtelain du voisinage. Ce mariage fut précédé d'une idylle : "Nina, dit Lamartine, était d'une rare beauté et était digne, par sa merveilleuse séduction, d'être l'héroïne de bien des romans. Le jeune amant possédait un admirable cheval arabe, nommé l'Eclipse ; quand M. de Pierreclos, père, avait terminé sa partie d'après souper, son fils s'échappait du château, sellait son cheval, allait à Cormatin par les ténèbres et par les montagnes, attachait l'animal à une grille du parc, franchissait la clôture pour obtenir un regard, une fleur tombée d'une fenêtre, quelques minutes d'entretien au vent et à la neige, qui emportaient ses soupirs ; puis il revenait au logis, après avoir parcouru seize lieues de pays ... Tant d'amour eut sa récompense ; les deux amants s'épousèrent ; la jeune comtesse Nina de Pierreclos, célèbre par sa beauté et ses talens, fit du château de Cormatin un séjour d'attraits et de délices ; je fus l'hôte assidu de cette belle demeure."

Comme son père, Anne devait avoir une vie aventureuse. Elle se rendit en Amérique en 1826, passa trois ans au Collège des Orphelins de Buenos-Ayres et devint receveuse des postes dans un petit bureau de la Dordogne, à Mareuil, près Pauillac ; elle mourut dans l'isolement à Montmorency, le 10 octobre 1865.

Après son retour d'Amérique et les premières années de son mariage, Deszoteux avait mené une existence agréable et facile ; mais les évènements de 1789 se répercutèrent en Bourgogne avec rapidité ; une bande de malfaiteurs ravagea le pays ; Deszoteux les dispersa, les armes à la main, et, tout aussitôt, il prit une part active aux évènements qui jalonnent d'une façon si tragique la fin de la Royauté et les débuts de la Révolution. Il se précipita dans la sanglante mêlée, beaucoup moins, sans doute, en raison de ses convictions personnelles que par son goût des aventures et sa passion pour le bruit. En 1791, on le trouve colonel sous les ordres de Bouillé ; condamné par l'Assemblée Nationale, le 13 septembre 1791, il est amnistié, rentre en France et est créé lieutenant de la Garde Constitutionnelle du Roi, y joue un rôle équivoque, devient suspect, émigre, passe en Angleterre et là, après une existence assez mystérieuse, au cours de laquelle on le voit s'insinuer adroitement parmi les chefs royalistes, il est nommé, le 15 octobre 1794, par les Princes, Major-Général de Bretagne et, presqu'aussitôt, en remplacement de Puisaye, obligé de se rendre à Londres, il prend le commandement des insurgés bretons.

Au physique, le baron de Cormatin était plutôt bel homme. Une gravure de Bonneville nous le représente, dessiné d'après nature, alors qu'il comparaissait devant le IVe Conseil de Guerre, à Paris, le 23 septembre 1795, c'est-à-dire un mois après le traité de la Mabilais, préparé par les conférences de la Prévalaye, où Cormatin avait joué un rôle considérable.

Le Vice-Roi de Bretagne, comme on l'appelait couramment dans son entourage, et à sa grande satisfaction, - Cormatin était le plus vaniteux des hommes, - il avait le front très large et très haut, peut-être même un peu trop découvert, ce qui au premier abord, faisait songer à une calvitie précoce ; ses yeux étaient grands, hardis, vifs, plutôt noirs ; ils s'animaient d'une flamme mauvaise dans la discussion ; le nez fort, presque droit, inspirait la volonté ; les lèvres étaient grosses et sensuelles ; le menton, un peu étroit, présentait un certain caractère de prognathisme, sans qu'on put, cependant le qualifier de "menton de galoche."
Aux avantages incontestables que la nature lui avait accordés, Cormatin savait ajouter les agréments de la toilette ; la chevelure, longue et assez molle sur les côtés, bouffante et poudrée, une longue redingote bien ajustée, une agréable cravate blanche, élégamment nouée sous le menton, le sabre au flanc, l'écharpe à la ceinture, Cormatin était plutôt un personnage séduisant. De ses succès auprès du beau sexe, une seule femme eut à se plaindre, la sienne ; il est vrai que cette excellente Geneviève-Sophie Verne paraît bien en avoir pris courageusement son parti !

Au point de vue moral, Cormatin est plus difficile à définir ; quand j'aurai un peu exposé sa vie à la lumière des faits consignés aux Archives du Tribunal Criminel de la Manche et analysé la curieuse correspondance que la procédure contient, peut-être, alors, sera-t-il possible de démêler quelques traits de ce caractère audacieux, ondoyant et divers, de ce jouisseur sans grands scrupules, qui était déjà une énigme pour les gens de son époque.

Il avait des ennemis dans les deux camps ; il était suspect aux républicains comme aux royalistes, antipathique à Puisaye et à Frotté : "C'était, dit d'Andigné, un homme vif et bouillant. Au premier abord, on était disposé à attribuer sa pétulance à une imagination trop ardente et à une surabondance d'idées ; mais on s'apercevait bientôt que le fond ne répondait pas aux apparences ; il traitait toute chose avec légèreté et d'une manière diffuse ; il n'obtient jamais des Blancs qu'une confiance médiocre."

L'endroit précis où Cormatin, accouru d'Angleterre, débarqua en Bretagne, est demeuré obscur, mais il y a lieu de croire que ce fut entre le cap Fréhel et la pointe de Cancale. De là, il gagna certainement une de ces maisons de confiance où les royalistes trouvaient des amis sûrs et dévoués et quelquefois aussi des traîtres ; il dut, tout aussitôt, se diriger vers Moncontour de Bretagne et engager, sans tarder, de sérieux pourparlers avec les Bleus ; il négocia alors le traité de la Jaunaye et amorçait les conférences de la Prévalaye, d'où sortit le traité de la Mabilais ; il comptait y trouver la gloire ; il y rencontra la prison.

Cormatin, bien informé, n'ignorait pas que la Convention désirait conclure, à tout prix, un traité pacificateur ; mais les royalistes irréductibles combattaient les idées du vice-roi ; ils dénonçaient même ce qu'ils appelaient l'imprudence de Cormatin, de Boishardy et de Béjarry, à ceux "qui s'aveuglaient sur la bonne foi républicaine et qui avaient la vanité de se croire plus fins que leurs adversaires."

Les évènements devaient bientôt prouver combien les pacifistes et pacificateurs se trompaient.
On ne parlait pas toujours politique aux conférences de la Prévalaye et Blancs et Bleus s'entendaient à merveille sur certains sujets qui n'avaient rien à voir avec la prise de la Bastille ou les droits du Trône et de l'Autel. Billard de Vaux, dont le Bréviaire n'est pas parole d'Evangile, mais qui a, parfois, le mérite de la franchise et le don d'observation, raconte dans quelles circonstances il fit, à Rennes, où il était descendu à l'Hôtel de la Corne de Cerf, la rencontre de Cormatin. "Il affectait, dit-il, une détermination qui n'était autre chose que jactance et vanité, affichant un luxe indécent, ce qui lui valut le surnom de Saigneur des Auteuils, village de la Marne dont son père était chirurgien-saigneur, avant la Révolution. A la Prévalaye, se passaient des choses écoeurantes ; le quartier général était encombré d'escrocs, d'intrigants et de femmes ; on dansait le jour, on dansait la nuit. Le Vendredi-Saint, le tourne-broche s'étant détraqué, on se rendit, en hâte, à Rennes, pour y chercher un serrurier afin de réparer le mécanisme. Les Rennais sont indignés ; il court, dans la ville, sous le manteau, une chanson dont le refrain est : Pour une troupe catholique, ça n'se peut pas ! ...
On parle peu de la pacification ; on attaque à belles dents les poulardes de Janzé ; on boit sec le vin d'Anjou et l'on conte fleurette à de charmantes citoyennes, anciennes prêtresses de la déesse Raison, que n'effarouchent pas les galants représentants des Princes ...
Cette conférence de la Paix devait avoir pour Cormatin de tristes lendemains ; une lettre adressée par lui au comte de Silz, commandant du Morbihan, fut interceptée par les républicains et la Convention estima que Cormatin devait être arrêté.

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Le Vice-Roi de Bretagne, qui avait des indicateurs et des espions, eut vent de la chose ; il aurait pu se sauver : il crâna ; il fut arrêté avec son secrétaire Dufour et cinq ou six autres blancs, au moment où il entrait dans un hôtel de Rennes. On les enferma à la Tour le Bât, et dès le soir même, Cormatin s'aperçut que le menu de la prison ne ressemblait en rien à ceux de la Prévalaye.
Le pauvre vice-roi, arrêté si subitement à l'instigation de Hoche, dont il s'était fait un mortel ennemi en l'éloignant de la Prévalaye, ne moisit pas longtemps à la prison de Rennes, la Convention estimant que son séjour dans cette ville pouvant être dangereux pour l'ordre public, un coup de force étant toujours possible dans ces localités, où les partis, très excités, ne reculaient devant aucun moyen violent.

Cormatin et ses compagnons prirent donc place le matin du 30 mai 1795 "dans deux méchants caissons à pain", qu'encadrèrent de nombreux soldats. Ils crurent, un instant, en passant par Combourg et Dol, qu'on les conduisait au Mont-Saint-Michel et cette perspective n'avait rien d'agréable ; mais, à Pontorson, ils apprirent qu'on les menait à Cherbourg. D'après Dufour, Cormatin et ses officiers excitaient la curiosité sympathique des populations : on se montrait le vice-roi de Bretagne.
A Carentan, un officier républicain demande d'un ton rogue : "Qui de vous, citoyen, a nom Cormatin ?"
- "Moi, Monsieur, répond le général avec dignité et, ajoute Dufour, "il fixa ce rouge dans toute sa longueur et sortit sans saluer ni dire un mot".

A son arrivée à Cherbourg, Cormatin se rengorge ; il de mande la parole au commandant de l'escorte qui va le remettre aux autorités et prononce une allocution emphatique. Il remercie les soldats de leurs prévenances et fait tinter joyeusement quelques louis d'or, tirés de la poche intérieure de son habit. Les rouges trouvent que "cet or impur" a une odeur plutôt agréable, et, d'un geste majestueux, Cormatin remet à l'officier 800 francs pour améliorer l'ordinaire ; puis d'un pied sûr, il s'embarque avec ses compagnons de captivité sur un canot à voile qui le conduit, en une demie heure, à l'île Pelée.
"L'île Pelée, "entièrement entourée par la mer" dit naïvement Dufour, est située à une lieue et demie de Cherbourg. Un fort, du type Vauban, y est construit ; on y enferme dans une étroite casemate, Cormatin, Jarry, Lanourais, Chabron de Solihac, Gazet, Boisgontier et Dufour. Le cachot ne recevait de lumière que par un créneau de quatre doigts d'ouverture ; huit lits de sangle, garnis chacun d'une mauvaise paillasse, étaient serrés les uns contre les autres. Pour nourriture, 25 onces de pain "avec breuvage à l'eau de la citerne ; une seule visite ; celle de l'officier, qui leur prend leur argent et leurs montres, en les assurant que tout leur sera rendu à la sortie".

Le vice-roi de Bretagne, qui regrettait les chambres et les menus de la Prévalaye, resta, ainsi que ses compagnons, à l'île Pelée, cinquante-huit jours. Ils furent, de là, dirigés sur Paris et incarcérés successivement aux Madelonnettes, à Bicêtre et à la Grande Force. Enfin, le 23 septembre 1795, ils comparurent devant le quatrième Conseil de Guerre, à Paris, sous la prévention "de s'être immiscés dans l'Administration, d'avoir continué à intriguer pour leur parti et d'avoir voulu rivaliser avec les autorités constituées."

Après neuf séances, le Conseil rendit, le 21 frimaire an IV (19 décembre 1795), un jugement condamnant Cormatin à la déportation, acquittant Dufour du chef d'intrigues, mais le condamnant à six mois de détention et à une surveillance administrative. Les autres prévenus étaient relaxés.

L'affaire Cormatin avait passionné le public ; elle était, cependant, de médiocre importance, mais la personnalité du principal accusé l'avait mise en relief. C'est ainsi que quelques jours avant le prononcé du jugement du 19 décembre 1795, Merlin de Douay, ministre de la justice, avait reçu d'un ancien capitaine d'infanterie à Nice, une lettre dont l'original figure au dossier de Coutances ; elle est datée du 24 frimaire an IV (14 décembre 1795). Elle dit en substance : "Cormatin a fait verser à flots le sang des patriotes ; c'est un ennemi soudoyé (sic) de la République ; c'est aussi un traître. Nous n'avons qu'à lire le "mémoire" ci-joint que le sieur Deszoteux, qui se fait appeler le baron de Cormatin, remit, le 1er mai 1792, au général de l'Armée Piémontaise. Deszoteux était déjà à la solde du tyran. Je crois servir ma patrie en vous envoyant directement cette pièce authentique ; informez-en le Corps Législatif et le Directoire : pas de pitié pour cet individu."

Cette pièce, non plus que le mémoire joint, ne semble pas avoir été versée aux débats ; on se contenta de l'annexer au dossier ; elle n'avait, d'ailleurs, qu'une importance relative ; les faits reprochés remontaient à plus de trois ans ; ils étaient prescrits.
Quelques jours après le jugement du IVe Conseil de Guerre, Cormatin, fut dirigé, à nouveau vers l'île Pelée, en attendant sa déportation. Il y fut incarcéré le 5 janvier 1796.

Mais un évènement s'était produit au cours de son transfert. Ecroué à la prison de Caen, à titre de passager, pendant 2 jours (31 décembre 1795 - 1er janvier 1796), Cormatin eut l'imprudence d'écrire plusieurs lettres, si longues, qu'on se demande comment il eut le temps matériel de les rédiger. Elles figurent au dossier. Dans quel ordre les écrivit-il ? Il est impossible de le dire.
La première, semble-t-il, est adressée à sa femme et à ses enfants. Il déclare à sa femme qu'il l'aime uniquement (sic), qu'elle est sa seule et véritable amie ; il recommande à sa fille, Mlle de Sercy, de prendre bien soin "du petit amour". Il faut que son fils suive toujours le sentier de l'honneur que son père n'a jamais quitté : "Ce cher enfant, écrit-il, devenu grand, vengera le crime et protègera l'opprimé". Il termine ainsi sa lettre : "A toi, Henriette, toi qui as fait mon bonheur, jamais autre femme que toi n'a régné sur mon coeur !"
Sa plume n'est pas encore sèche qu'il adresse ce billet à l'une de ses maîtresses : "Mademoiselle Adèle" Il envoie le poulet par l'intermédiaire de la citoyenne Cassin, artiste chez M. Bourdon, directeur du Théâtre de Rouen, Mlle Cassin, que Cormatin avait connue à Nantes "recevra son prix de sa commission un bon baiser." - "C'est moi, mon Adèle, écrit-il à la fin de sa lettre, qui ne t'oublierai jamais ; de ta vie n'oublie pas non plus Théobald qui t'aimera jusqu'au tombeau".
Théobald, autrement dit, Cormatin, n'a pas seulement pour "sensible amie" Mlle Adèle ; son coeur bat tout aussi fort pour Adélaïde. Adèle et Adélaïde c'est presque tout un, sont cependant, deux personnes distinctes, l'une brune, l'autre blonde. Il annonce doucement à Adélaïde, à laquelle il tient à parler "en termes distingués", qu'il va être exilé sur la terre étrangère. "Adieu, amante par caprice et royasliste pour la circonstance, écrit Cormatin dans un charabia inimaginable ; adieu, je meurs d'amour pour vous ! Je me suis expliqué très clairement avec vous sur le compte de votre mari qui préfère le champ clos de la course à celui de l'honneur. En vérité, c'est un pauvre hère ; vous-même, Adélaïde, vous me l'avez ainsi dépeint.
On voit qu'Adélaïde, femme mariée, ne travaillait pas pour rien et que son époux n'était pas si étranger que cela à l'opération.
A l'amoureux, fier de ses bonnes fortunes dans les coulisses et dans les boudoirs, succède, devant l'auditoire, l'homme politique. Voici une lettre qu'il envoie à un mystérieux correspondant, sous le couvert du citoyen Hervé, homme de loi :

"Tant qu'il me restera un souffle de vie, écrit Cormatin, tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines, je m'emploierai au service du roi ; mais faites dire au Sire de Frotté (sic) que ses chouans se déshonorent par ici ; ce sont des voleurs, non des royalistes. Il faut que Frotté répare ; il fait peu ; il fait mal ; sa conduite gène les honnêtes gens et plaît aux Jacobins. Faites, pour ma défense, de la publicité, il en faut ! (sic). Une petite femme a dû vous remettre un reçu de l'huissier Martin ; cet écrit prouve qu'il a mon pouvoir pour assigner Tallien et Sylès. Dites bien à l'Inconnue que les malheurs ne diminueront pas mon courage ; je puis revenir sur l'eau ; le feu et la chaleur s'accroissent par les soins qu'on prend de les étouffer. L'Inconnue vous a fait remettre par l'Intermédiaire un cent d'aiguilles. Voyez aussi Belletbonne. Réfléchissez sur ce que je vous ai dit, touchant le Commissaire de Marine de Cherbourg. Belletbonne sera-t-elle déportée ? Ne vous ouvrez pas à Soi ... il est dangereux. Mais moi, je pense surtout à ma femme, ma pauvre femme ; je pleure sur elle des larmes de sang. Je veux que mon testament politique soit envoyé au Roi et en Angleterre. Remettez aussi le billet cacheté à Madame de Bonain ; j'aime encore cette femme ingrate et barbare".

Enfin, il rédige un billet pour l'Inconnue : "Dites, s'il vous plaît, à ceux qui ont des oreilles pour entendre, que les chouans, de ce côté, ne sont ni des royalistes, ni des républicains, mais des voleurs, des assassins, des gens indignes du nom de chouan. Il faut l'oncle de Louis XVII pour roi. Le pays est mal conduit ; les louis d'or de l'Angleterre, changés à Caen, ne plaisent pas ; il seront mal distribués dans les campagnes. Je sais que ce billet compromet encore ma tête ; mais je dis la vérité ; je sers le roy ; voilà ma récompense ; pensez à moi ; écoutez le "médecin".

Ces lettres extravagantes, résumées aussi brièvement que possible et un peu dégagées de tout ce fatras grandiloquent et des allusions perfides à M. de Frotté, que Cormatin avait, sans doute, en horreur, ne devaient pas être remises "au citoyen Hervé, homme de loi, hôtel des Flandres, rue de Thionville, à Paris", chargé de les distribuer à leurs mystérieux destinataires. Huit jours après, Merlin, Ministre de la Police Générale de la République, les avait entre les mains. Elles avaient été interceptées dans des circonstances qui furent révélées seulement le 20 floréal an VII (15 mai 1796), au cours d'une enquête édifiée par M. Rioult de Montbray, directeur du Jury de l'arrondissement de Saint-Lô (Manche).

Le sieur Michel Duperrey était guichetier à la maison d'arrêt de Caen, lorsque Cormatin y était entré comme passager : "Ce particulier, déclara Michel Duperrey dans sa déposition, me demanda de lui procurer du papier, de l'ancre (sic) et des plumes. J'en fis part à Charbonnier, concierge de la maison, qui me permit de satisfaire le citoyen Cormatin, à condition que tout ce qu'il écrivait serait remis à lui Charbonnier. Dans la soirée du 1er janvier, le détenu me confia une lourde lettre cachetée, en me priant de la transmettre par la poste : elle était adressée à une citoyenne de Rouen ; je la remis au guichetier."
Entendu au cours de l'enquête, le guichetier Charbonnier confirma les dires de Duperrey et précisa le nom du destinataire, la demoiselle Cassin, artiste chez le sieur Bourdon, directeur du Théâtre de Rouen : "Toutes les lettres, dit-il, étaient sous la même enveloppe cachetée ; je l'ouvris ; j'en pris lecture et les communiquai au Commissaire du Directoire Exécutif près le Tribunal Correctionnel de Caen ; enfin, ma nièce me remit, le lendemain, une lettre à l'adresse de Mme de Meneslé (sic) à Caen ; je l'ouvris ; il y avait plusieurs lettres ; elles me parurent dangereuses ; je les fis copier par un détenu du nom de Bonnet, et j'envoyai les copies au Ministre de la Justice, l'avisant que je conservais devers moi les originaux ; mais je reçus, le 29 nivôse (19 janvier 1796), du citoyen Merlin, une lettre m'ordonnant de les lui faire passer ; je les lui envoyai le 3 pluviôse (23 janvier) et il m'en accusa aussitôt réception."

C'est dans ces conditions que le Ministre de la Police Générale de la République avait eu en sa possession toute la correspondance de Cormatin. On peut vraiment s'étonner de l'imprudence singulière du vice-roi de Bretagne, qui connaissait fort bien la pratique des maisons d'arrêt ; il se sent et se sait surveillé ; il proclame lui-même dans ses lettres que sa correspondance ne doit être confiée qu'à des personnes sûres et il remet des papiers très compromettants aux geôliers et aux guichetiers chargés de le surveiller et d'épier ses moindres gestes ! Le caractère léger, impulsif, de Cormatin ne se révèle-t-il pas encore dans ce fait extraordinaire ?

... à suivre ...