1ère partie

 

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Le 21 janvier 1793, une foule immense, silencieuse et comme frappée de stupeur, attendait le passage du cortège qui allait conduire Louis XVI à l'échafaud. Des mesures d'ordre très sévères avaient été prises par la Convention et par la Commune de Paris, en prévision d'une tentative d'enlèvement ; aussi, du Temple à la place de la Révolution (place de la Concorde), lieu de l'exécution, on avait échelonné sur deux rangs toute une armée de sans-culotte éprouvés, armés de fusils et de piques. Défense était faite à quiconque de traverser la chaussée, sous peine d'être déclaré conspirateur ; les enfants mêmes n'échappaient point à cette interdiction : en cas de désobéissance, leurs parents seraient poursuivis comme responsables.

Dans le brouillard épais de cette aube d'hiver, on vit d'abord paraître les gendarmes à cheval, puis les gardes nationaux, avec leurs buffleteries blanches en croix sur la poitrine, et leurs tricornes à plumets de crin rouge ; puis les pièces d'artillerie, deux par deux, cahotées sur les gros pavés inégaux ; puis les tambours ; enfin la voiture, dont les glaces, couvertes d'une buée opaque, ne laissaient apercevoir ni le roi, ni son confesseur, l'abbé Edgeworth de Firmont, ni les trois soldats qui l'accompagnaient, fusil chargé et baïonnette au canon ...

Soudain, à l'instant où le cortège défilait à hauteur de la rue de la Lune, là où le trottoir surplombe la chaussée du boulevard Bonne-Nouvelle, un homme se hisse sur une borne, lève les bras, et crie de toutes ses forces :

- A nous, mes amis, ceux qui veulent sauver leur roi ! ...

Aussitôt, la foule épouvantée s'écarte ; l'homme se jette en avant, son chapeau au bout de son bras levé, il répète :

- A nous ! sauvons le roi ! ...

Il s'efforce de rompre la haie de baïonnettes et de piques qui bordent la chaussée ; mais les rangs des curieux se referment sur lui. Il s'agite encore quelque temps, puis sombre dans ce remous, disparaît ... A peine a-t-on pu se rendre compte de ce qui se passait : la voiture ne s'est pas arrêtée ; elle poursuit sa marche vers la mort.

L'homme qui venait de jouer ainsi héroïquement sa vie pour sauver celle du roi était le baron de Batz.

 

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Né à Gouts, dans les Landes, en 1761, il sortait d'une très ancienne famille du Béarn. Un de ses ancêtres avait, au siège d'Eauze, en 1577, sauvé le roi Henri de Navarre, le futur Henri IV, blessé, en lui faisant un rempart de son corps.

(En fait Jean Pierre de Batz, est né à Tartas, le 26 janvier 1754)

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Admis, à douze ans, comme volontaire aux dragons de la reine, Batz obtenait, à quinze ans, le 8 décembre 1776, un brevet de sous-lieutenant, grade purement honorifique. En 1784, il passait au service de l'Espagne, avec l'agrément de Louis XVI ; trois ans plus tard, de retour en France, il était promu colonel à la suite. Il était grand Sénéchal du duché d'Albret quand la noblesse de sa province l'envoya aux Etats Généraux, en 1789. Emigré au début de 1791, il revenait à Paris le 1er juillet et, à cette même date, Louis XVI notait sur son carnet de comptes : "Retour et parfaite conduite de M. de Batz, à qui je redois 512.000 livres".

Dès ce moment, alors que la cour hésitait, se leurrait de vains espoirs, temporisait, Batz prévit quels malheurs menaçaient la royauté, et comprit que, pour lutter contre des adversaires sans scrupules, il fallait employer la ruse.

D'abord, pour se mettre autant que possible à l'abri des poursuites, il songea à se défaire, du moins en apparence, d'une maison qu'il avait acquise à Charonne en 1787. Il eut recours à l'entremise d'une pensionnaire du théâtre italien, la citoyenne Burette, dite Babin Grandmaison, sa voisine de palier, rue de Ménars n° 7. Le frère de la Grandmaison, directeur des postes à Beauvais, devint fictivement acquéreur de la propriété, moyennant dix mille livres, portées à l'acte de vente, mais qui ne furent jamais comptées. Batz, grâce à cet ingénieux subterfuge, conservait sa maison, qu'on ne pouvait confisquer comme bien d'émigré ; il ne risquait point d'y être inquiété et, bien qu'il eût un autre domicile ordinaire, rue de Ménars, c'est là qu'il avait préparé le complot du 21 janvier 1793.

Dès que l'heure de l'exécution avait été connue, le baron de Batz avait fixé rendez-vous à cinq cents royalistes à l'angle de la rue de la Lune et du Boulevard Bonne-Nouvelle, là où nous l'avons vu donner en vain le signal convenu. Dès sept heures du matin, après une nuit fiévreuse, Batz était à son poste avec deux fidèles : son secrétaire, Jean-Louis-Michel Devaux, commis à la Trésorerie nationale, et son ami, le marquis de La Guiche, qui cachait son nom sous celui de Sévignon ; enfin, le comte de Lézardière était exact, lui aussi. Il avait reçu, dit-on, de Dumouriez la promesse formelle de s'opposer à l'exécution du roi ; mais Dumouriez se souciait moins de fidélité que de popularité ; il ne fit rien ; d'autre part, la Commune informée qu'on projetait d'enlever le roi, avait envoyé, dès 3 heures du matin, un gendarme au domicile de chacun des conjurés, avec la consigne de les empêcher de sortir de chez eux avant midi, sous quelque prétexte que ce fût. Le baron de Batz, qui n'avait point couché chez lui, mais passé la nuit à Charonne, avec Devaux et la Guiche, avait échappé à cette mesure, qu'il ignorait et qui, jointe à la défection de Dumouriez, avait entraîné l'échec du complot.

Toutefois, le baron de Batz n'était pas homme à se laisser abattre. Le roi mort, restait à tenter de sauver la reine et sa famille. Ce fut vers le Temple que se tournèrent désormais tous ses efforts.

Déjà, de divers côtés, l'infortune de Marie-Antoinette suscitait des dévouements héroïques. Le chevalier de Jarjayes, d'accord avec les municipaux Toulan et Lepître, avait ménagé à la reine un moyen de sortir du Temple, moyen qu'elle avait refusé, ne voulant abandonner ses enfants ni sa belle-soeur. Une Anglaise, riche, ayant longtemps habité la France, Mme Atkyns, parvint à pris d'argent à pénétrer dans la prison et proposa à la reine de prendre le déguisement qu'elle portait et de sortir à sa place. La reine refusa, pour les mêmes raisons qui l'avaient empêchée d'accepter l'offre de M. de Jarjayes. Mme Atkyns la quitta, chargée de commissions, et repassa en Angleterre pour y faire de nouveaux fonds.

Il est certain que le baron de Batz entra en relations avec Mme Atkyns ; qu'elle fournit une partie des nombreux subsides dont disposa le conspirateur.

Le plan qu'il conçut, avec cette rapidité de décision qu'il avait en propre, était d'une extraordinaire hardiesse. Il consistait à recruter un nombre assez considérable de complices sûrs pour pouvoir en composer, au jour fixé, la garde du Temple et une patrouille qui, sous prétexte d'explorer les alentours de la prison, sortirait en emmenant dans ses rangs la reine, Madame Elisabeth et Madame Royale, dissimulées toutes trois sous des uniformes militaires, et le Dauphin, qu'on pourrait aisément faire passer.

Le baron de Batz avait à sa dévotion Devaux, son secrétaire, le marquis de La Guiche, le comte de Lézardière et les deux fils de celui-ci, Jacques et Charles. Il sut en outre gagner la cause qu'il servait le dévouement désintéressé d'un épicier, nommé Cortey, chef de la force armée de la section Lepeletier, chargé à ce titre, de commander parfois la garde du Temple, celui de Pottier de Lille, secrétaire de la même section, à qui ses fonctions permettaient de fournir les conjurés de laissez-passer et de cartes de sûreté ; de Balthazar Roussel, propriétaire, à Brie-Comte-Robert, d'une maison où l'on devait conduire les fugitifs ; de Biret-Tissot, domestique du baron de Batz, enfin, du banquier Benoît d'Angers. Les autres étaient achetés ; c'était l'officier de paix Burlandeux, qui prétendit plus tard - comme tout policier qui se respecte - s'être insinué dans la conspiration pour en surprendre les secrets et les dévoiler en temps opportun ; c'était le municipal Michoblanc, chef du bureau central de la police ; Maillard le terrible Tape-dur, l'homme des massacres de septembre, agent du Comité de sûreté général, chargé de la surveillance des suspects ; Senart, secrétaire du même Comité.

Ces précieuses collaborations assurées, ces silences complaisants acquis, le baron de Batz choisit, au mois d'avril 1793, un jour où Michonis est de service au Temple, où Cortey commande la garde de la prison, et s'introduit lui-même dans l'enceinte, sous un déguisement. Quelques dispositions préliminaires sont vite prises. Trente hommes dévoués occupent tous les services de la tour, composent les patrouilles. Michonis s'est arrangé pour monter seul la garde dans la chambre des princesses ; les autres municipaux jouent aux cartes dans la salle du Conseil. La famile royale est prévenue : chacun attend le moment convenu pour revêtir des habits d'emprunt.

C'est après minuit que l'enlèvement doit avoir lieu. Tout semble marcher à souhait ; dans les rues étroites qui bordent l'enclos du Temple, des hommes sûrs guettent la sortie de la patrouille, afin de recevoir la reine ... Cependant, l'attente se prolonge : "rien ne peut rendre l'anxiété des heures qui s'écoulent ainsi, et dont chaque minute emporte une espérance" ... Aux premières lueurs du jour, seulement les conjurés se découragent et s'éloignent, devinant l'affaire manquée.

Elle l'était, en effet, : la fatalité qui semblait s'acharner sur la famille royale avait voulu que, cette nuit même, le cordonnier Simon vint prendre possession de ses nouvelles fonctions au Temple. Il était un peu plus de 11 heures du soir. Les postes furent doublés ; on organisa dans l'enclos, une battue pour s'emparer du baron de Batz. Il avait disparu, et l'affaire ne fut point ébruitée, le gouvernement révolutionnaire se souciant peu de faire connaître que les prisonniers du Temple étaient à la merci d'un enlèvement.

Vaincu pour la seconde fois, mais non découragé, Batz dresse un nouveau plan, plus téméraire encore que le premier ; activer l'oeuvre néfaste des gouvernants ; semer la terreur, la défiance, au sein de la Convention ; amener ces loups à se dévorer entre eux. Il a de la bravoure et de l'argent ; il sait que les consciences s'achètent.

Si l'on doutait d'une pareille entreprise eût pu réussir, malgré les preuves qu'on en trouvera dans la suite de ce récit et que M. Lenôtre fut le premier à établir, on serait convaincu par le témoignage de Robespierre : "Il faut être aveugle - disait-il aux Jacobins, le 6 nivôse an II - pour ne point s'apercevoir que les aristocrates ont tendu un piège aux patriotes en les excitant les uns contre les autres". Et encore : "A la tête de la faction criminelle qui croit toucher au moment de se baigner dans le sang des fidèles représentants du peuple est le baton de Batz" (papiers trouvés chez Robespierre après sa mort).

Sa décision une fois prise, le baron de Batz mit tout en oeuvre pour réussir : point de pitié, point de scrupules avec des hommes qui, eux, n'avaient ni coeur ni conscience. Déjà, il possédait des collaborateurs dévoués, soit par conviction, soit par intérêt. On pouvait en acheter d'autres.

Il recevait chez lui, depuis quelque temps, deux des plus farouches jacobins de la Convention : Julien (de Toulouse) et Delaunay (d'Angers). Ce dernier avait été amené par son compatriote, le banquier Benoît ; il avait alors trente-deux ans ; très expert en matière de finances, il communiquait à Batz ses rapports, que celui-ci corrigeait. Delaunay n'ignorait point que son hôte conspirait ; mais il s'en souciait peu. C'était un homme d'intrigue, au courant de tous les secrets du gouvernement, et prêt à les dévoiler, s'il y trouvait son profit. Quant à Julien, c'était ce ministre protestant qui, le 7 novembre 1793, devait faire profession d'athéisme et abjurer sa foi religieuse à la barre de la Convention.

Le baron de Batz ne les mit pas au courant de ses projets. Ce qu'il leur montra, et qui suffit à les intéresser, fut la possibilité d'entreprendre, sous sa direction, et grâce aux facilités que leur donnait leur mandat de députés, de vastes spéculations financières où, certainement, ils ne pourraient manquer de s'enrichir. Cela leur plut et, comme il fallait s'assurer l'appui d'un député dont le nom fît autorité, ils proposèrent, après réflexion, Chabot ou Bazire.

Chabot était né en 1759 à Saint-Geniez, dans le Rouergue. Il avait, dès le début de la révolution jeté son froc de capucin aux orties, ce qui, à l'Assemblée législative, lui avait valu une popularité dont il s'était grisé. Volontiers, il se croyait apte à tout et fut de ces parlementaires médiocres qui effleurent les plus graves questions avec une incompétence égale à leur confiance. Le plus clair de sa réputation, il le devait à son cynisme et à l'affectation qu'il mettait à paraître à l'assemblée nu-jambes et les chausses en déroute. Parce qu'il avait traité d'incendent sans importance les horribles massacres de septembre, les électeurs de Loir-et-Cher l'envoyèrent à la Convention, où il se fit, par ses divagations, une place presque égale à celle de Robespierre.

Le baron de Batz, dès que le personnage lui eut été signalé, se mit à l'étudier. Il sentit qu'il en pourrait venir à bout. Delaunay et Julien se chargèrent de le lui amener. La première entrevue eut lieu à déjeuner, dans la maison de Charonne, qu'habitait l'actrice Grandmaison.

Chabot fut conquis par les grâces de cette jolie personne. Lui qui se piquait de grossièreté ne fut pas insensible à la délicatesse du menu, servi dans un pavillon construit par le Régent. Au retour, sa chambre meublée de la rue Saint-Honoré, en face de la rue de la Sourdière, lui parut bien misérable et la maritorne dont il avait fait sa compagne lui inspira le regret du luxe qu'il quittait. Du premier coup, sa vraie nature l'emporta sur son austérité de commande. Batz s'en rendit compte et chargea son agent, Junius Frey, d'entamer le siège du député.

Junius Frey, juif allemand, servait Batz par intérêt. Flairant une forte somme à gagner, il prodiguait son zèle. Il prétendait avoir quitté son pays pour fuir la tyrannie et admirer de près les héros révolutionnaires. En réalité, lui et son frère Emmanuel espéraient tirer de la Révolution un profit pécuniaire.

Chabot, qui les avait connus aux Jacobins, s'était pris, dès l'abord, d'une grande vénération pour Junius Frey.

Les deux frères habitaient, rue d'Anjou, un luxueux hôtel. Ils y invitèrent Chabot. Après souper, l'ancien capucin, complètement ivre, embrassa ses amis, jura de vivre et de mourir avec eux, projeta l'achat d'une maison de campagnes à Suresnes, où ils iraient "composer ensemble, dans l'intimité, des ouvrages propres à accélérer le bonheur du genre humain". Bref, Emmanuel Frey dut le reconduire chez lui.

Le baron de Batz se félicita d'un succès si prompt et décida, d'accord avec ses agents, de hâter les choses, en continuant de prodiguer à Chabot les plaisirs de la table, auxquels il se montrait si sensible. Le farouche jacobin ne se fit point prier ; il devint le commensal habituel de l'hôtel Frey ; il admira qu'on pût dépenser à faire bonne chère "deux à trois mille francs par mois". En échange de ces excellents procédés, il se laissa guider par Junius Frey.

A l'instigation de celui-ci - et par conséquent du baron de Batz - Chabot attaque les Girondins, qui ont eu la lâcheté de laisser mourir le roi, alors qu'ils avaient les moyens de le sauver et Chabot, sans s'en douter, devient l'instrument de vengeance d'un aristocrate.

Inconscient, Chabot ne le sera pas toujours ; il importe au contraire qu'on puisse user de lui plus ouvertement et le seul moyen d'y parvenir, c'est de l'attacher par des liens si solides qu'il ne puisse pas les briser et l'ingéniosité des frères Frey qui - ne l'oublions pas - voient dans toutes ces combinaisons de l'argent à gagner grâce au concours d'un aussi puissant associé, réserve à Chabot une surprise tellement singulière que pour y croire, il faut lire le récit que l'ex-capucin a pris soin de nous laisser.

... à suivre ...

Revue antimaçonique
Directeur : Commandant Cuignet