2ème partie

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"Un cousin de Chabot, nommé Glandy, fut envoyé, en 1793, à la Convention par le département de la Lozère, pour négocier une question d'indemnité de guerre. Chabot, désireux de lui montrer qu'il avait de belles relations, le présenta chez ses amis Frey. Pour la première fois, la soeur de ceux-ci parut au salon et joua du piano-forte à ravir. Chabot, qui la connaissait seulement par ouï dire, la croyait mariée. C'était une toute jeune fille de seize ans, fort séduisante, mais beaucoup moins ingénue que jolie : les mauvaises langues assuraient qu'elle avait eu, en Autriche, des aventures très profitables à ses frères. Glandy tomba éperdument amoureux de Léopoldine Frey et pria Chabot de faire en son nom des ouvertures. "Je demandais à Junius Frey, raconte Chabot, s'il veut marier sa soeur ; il me dit qu'il a déjà pensé à me la donner. Je ne répondis rien. Je fis part de cette réponse à notre amoureux. Il insista pour que je fisse une demande explicite pour lui. Je la fis. Voici la réponse de Frey : - "Ma soeur a été demandée par des millionnaires ; je l'ai refusée. Elle me serait demandée par le ci-devant duc de Chartres, et celui-ci serait patriote, que je la refuserais. Si vous ne la prenez, personne ne l'aura en France."

Chabot fut étourdi, il l'avoue : Quoi ! une riche héritière à lui qui ne possède "que sa pension capucinale qui branle au manche". Mais Junius Frey a réponse à tout :
- Si tu en avais davantage, tu n'aurais pas ma soeur, car tu serais un fripon et un contre-révolutionnaire. Je te la donne avec 200.000 livres pour te récompenser de ton civisme. Mais si tu venais à manquer au peuple, tu peux renoncer à mon amitié et à l'espérance du reste de ma fortune ; car, si tu prends ma soeur, je renonce au mariage et du seras le seul chef de ma famille en France.

"Je lui observai - ajoute Chabot, qui conservait un sentiment très net de ses intérêts - que ma femme pourrait mourir sans enfant et qu'habitué au luxe de sa maison, il me serait dur de me retirer dans ma famille pour gratter les jambes d'une vigne ... Il me dit que je serais content des articles du mariage et qu'on me ferait une part de mort ou de divorce de la part de ma femme. Il me fit voir les articles du mariage ; j'en fus étourdi et j'avoue que je craignis ce mariage par les avantages mêmes qui m'y étaient faits. Je demandai vingt-quatre heures pour réfléchir."
Le résultat de ces réflexions fut, on le devine, tout à fait favorable à un projet si séduisant. Pourtant, Chabot eut encore un scrupule : il observa que, peut-être, il serait bon de consulter Léopoldine et d'obtenir son agrément.
- Je l'ai, répliqua le frère ; pour mon bonheur, il faut que j'assure le tien et celui de ma soeur. Si je ne savais qu'elle est amoureuse de ta réputation et qu'elle le sera davantage de ta personne, je ne te l'offrirais pas. Va-t'en la voir.
Il y fut et demanda à Léopoldine son opinion sur tout cela.
"Elle répondit - poursuit ingénument Chabot - qu'elle serait enchantée d'être mon épouse : "Après Robespierre, vous êtes, ajouta-t-elle, le plus grand des Français ; je vous veux et j'espère que vous m'aimerez, car je suis bonne enfant, point vaine, aimant le travail, mes frères et la retraite, et je vous aimerai bien". Ses yeux m'en dirent davantage ..."

Le contrat fut signé le soir même et, le 7 octobre 1793, à l'heure où Marie-Antoinette prenait place pour la première fois sur la sellette du tribunal révolutionnaire. Chabot épousait "sa chère Poldine". Triste présage ! Paris trouva tout de suite un surnom à Léopoldine ; il la baptisa : l'Autrichienne de Chabot.

Sur ces entrefaites, le 30 septembre, une dénonciation avait été portée non pas au Comité de Sûreté générale, où Senard l'eût classée, mais directement au Comité de la section Lepeletier. Elle y parvint à minuit, alors que les commissaires Vergne et Péron, qui n'étaient point des "amis" de Batz, s'y trouvaient de service. Elle émanait de Maillard - dit Tape-dur - malade et probablement désireux de gagner quelque argent ; elle révélait "un conciliabule de gens suspects et d'émigrés, ordinairement tenu chez Cortey".

Vergne et Péron réveillèrent les gardes nationaux de la section et se mirent aussitôt en campagne.

Cortey habitait, à l'angle de la rue des Filles Saint-Thomas et de la rue de la Loi (Richelieu), une maison qui porte aujourd'hui le numéro 63, rue Richelieu. Vergne et Péron la parcoururent en tous sens, de la cave au grenier, sans rien découvrir, et se retirèrent assez penauds.

Ils savaient que le baron de Batz se rendait souvent à Charonne. Bien que la distance à parcourir fût assez grande, leur récente déception leur donna l'ardeur de s'y transporter sur le champ.

Après une longue attente, la lourde porte s'entrebailla. Vergne, suivi de ses hommes, traversa le jardin, pénétra dans la maison. Huit personnes s'y trouvaient : la citoyenne Grandmaison, le marquis de La Guiche, Sartiges, homme de lettres, et cinq domestiques. Tous furent emmenés à Paris et comparurent le lendemain devant le Comité de surveillance de la section Lepeletier, lequel, au lieu d'envoyer ces suspects en prison, donna l'ordre de les relâcher sur l'heure. Seuls La Guiche et Babin Grandmaison furent écroués à Sainte-Pélagie. Le même jour, 1er octobre, on procédait à l'arrestation de Balthazar Roussel, que plusieurs des personnes arrêtées à Charonne avaient nommé dans leur interrogatoire. Il avoua sans hésitation connaître Batz, lui avoir donné asile dans son logement de la rue Helvétius et l'avoir aidé à obtenir un certificat de civisme. Malgré ces réponses audacieuses, on le laissa libre, sous la surveillance de deux gendarmes, "par mesure de sûreté, disait le procès-verbal, et pour avoir un moyen de découvrir Batz". De même, La Guiche, marquis, fils d'émigrés, suspect, arrêté dans la maison d'un conspirateur, obtint huit jours plus tard la même faveur. N'est-ce pas la preuve de l'influance occulte du baron de Batz ?

Le 16 octobre, à l'heure même où la reine montait à l'échafaud, Biret-Tissot, valet de chambre du baron de Batz, se trouvait à Saint-Germain, en conférence secrète avec un citoyen. Leurs allures éveillèrent les soupçons d'une patrouille, qui les arrêta. Biret-Tissot fut prolixe en paroles et fit l'idiot ; quant à son compagnon, il feignit une telle ébriété qu'on l'enverma au violon où on l'oublia. Puis un cabriolet fut attelé et Biret-Tissot y prit place, à côté d'un gendarme chargé de le remettre aux commissaires de la section Lepeletier. Chemin faisant, on lia conversation ; Biret-Tissot obtint qu'avant d'aller à la section, on passerait rue Montmartre, pour prendre son frère, qui répondrait de lui et le ferait élargir. La voiture s'arrêta devant un café. Biret-Tissot y pénétra vivement et en ressortit aussitôt ... par la rue Montorgueil, laissant son naïf gendarme l'attendre rue Montmartre.

Quant au baron de Batz, il ne semblait pas se soucier le moins du monde de ces divers évènements. Il se savait inattaquable. Il avait des alliés partout ; au Comité de sûreté générale, à la Convention. Par l'entremise du banquier Benoît, il tenait Danton, Lacroix, leur groupe ; Hérault de Séchelles et Luillier avaient été chargés par le Comité de Salut public de se concerter avec lui au sujet de la loi sur les étrangers ; - il est vrai que, quand il voulurent, plus tard, rappeler ce fait devant le tribunal, on leur coupa la parole ; leurs nombreux complices avaient trop à craindre de leurs révélations. Toutefois cette inquiétude et ce silence n'étaient qu'apparants ; Batz, dans l'ombre, tendait un nouveau piège à l'intégrité des Conventionnels.

On avait peine à reconnaître dans le mari de Léopoldine Frey le farouche jacobin Chabot. Le luxe où il vivait maintenant, dans l'hôtel de la rue d'Anjou, l'avait gâté, et ses anciens admirateurs commençaient, sans qu'il s'en doutât, à murmurer.
Son compère Delaunay se chargea de l'avertir ; il lui révélé qu'on lui reprochait, au Comité de Sûreté générale, son mariage avec une Autrichienne ; qu'on était très monté contre lui et qu'on parlait de le mettre en accusation ... Pourtant, tout n'était point désespéré : un homme pouvait encore le sauver et cet homme, c'était le baron de Batz ; mais, pour acquérir sa protection, il fallait l'aider dans une combinaison qu'il venait d'entreprendre : le baron spéculait en ce moment sur les actions de la Compagnie des Indes. Si l'affaire échouait Chabot perdrait son plus puissant défenseur. A lui de manoeuvrer habilement. Il y gagnerait d'ailleurs, de toute manière, puisqu'on lui donnerait cent mille francs pour sa part : un joli denier. Chabot se laissa tenter.
A la séance du 8 octobre, le lendemain même du mariage de Chabot, Delaunay avait prononcé devant la Convention un discours très violent contre la Compagnie des Indes. Il démontrait que la Compagnie, afin d'éviter le paiement des droits fixés par les lois du 27 août et du 28 novembre 1792 pour l'enregistrement des mutations, substituait à ses actions une simple inscription sur un registre où l'on prenait note des changements de propriétaires. Ce ce chef, en moins d'un an, l'Etat s'était trouvé frustré de 2.249.786 livres.
Ces abus signalés, Delaunay déposa un projet de décret ordonnant la mise en liquidation de la Compagnie des Indes, et spécifiant que ses Administrateurs actuels seraient chargés de cette liquidation, ce qui n'était qu'un tour de passe-passe.
L'Assemblée allait voter le décret, quand une voix - celle de Fabre d'Eglantine - s'éleva pour protester et demander la suppression pure et simple de la Compagnie.
Delaunay fut atterré : c'était la ruine de son artifice. Heureusement la Convention renvoya le projet devant la commission des finances, composées de Delaunay, Chabot, Cambon, Ramel et Fabre d'Eglantine.
Delaunay, après la sénce, vint en rendre compte au baron de Batz. Celui-ci ne s'émut point :
- Fabre d'Eglantine ? Soit, dit-il, j'achèterai aussi celui-là ..., qu'on porte cent mille francs à cet historien !
Il rédigea lui-même un projet de décret, qu'il chargea Chabot de soumettre à Fabre, en lui glissant les cent mille francs.
Chabot fut chez Fabre, qui lut le projet, vit qu'il était contraire à son amendement et le corrigea au crayon, séance tenantes. Chabot ne souffla pas mot des cent mille francs.
Julien et Delaunay attendaient Chabot. Ils furent consternés en apprenant que Fabre n'avait pas approuvé le projet de décret.
- Mais les cent mille francs, il les a donc refusés ? demandèrent-ils.
- Point du tout ; il est a pris, affirma Chabot.
- Alors ?
- Fi veut aller prudemment ; mais du moment qu'il a pris l'argent, c'est qu'il consent tacitement à marcher avec nous. On peut agir en conséquence.

Aussitôt, Delaunay et Julien, de concert avec le banquier Benoît, examinèrent le projet corrigé par Fabre et virent qu'en le modifiant un peu, on pourrait facilement en changer le sens. Ils le donnèrent donc à copier dans les bureaux : Chabot le fit signer par Fabre qui, reconnaissant son texte, n'opposa aucune objection ; Chabot rapporta le projet signé ; Delaunay, Benoît, Julien et le baron de Batz y firent quelques adroites corrections, effacèrent les mots "projet de" pour ne laisser subsister que le mot "Décret" ; le tour était joué.

Ceci se passait dans les premiers jours de novembre 1793. C'est alors que la répartition eut lieu, non sans soulever entre les complices certaines difficultés. Delaunay offrit à Chabot de partager avec lui la maison de Charonne, devenue inutile au baron de Batz, parce que trop étroitement surveillée. Chabot, qui avait déjà touché deux cent mille francs : cent mille pour sa part et les deux mille destinés à Fabre d'Eglantine, refusa. Il préférait des espèces. Et puis, il commençait à trembler pour la conséquence de ses spéculations ; il demanda, pour se rassurer, qu'on mît Bazire dans l'affaire. Restait à savoir si Bazire, qui jouissait aux Jacobins d'une réputation d'intégrité, accepterait. Il accepta. Chabot se crut désormais en sûreté. Il comptait sans le baron de Batz.
En effet, le 10 novembre 1793, Philippeaux montait à la tribune de la Convention et prononçait ces paroles :
- Que les masques tombent, que la vertu se montre toute nue ! Je demande que chacun des membres de la Convention soit tenu de présenter, dans l'espace d'une décade, l'état de sa fortune avant la Révolution et, s'il l'a augmentée depuis, d'indiquer par quels moyens il l'a fait.

Grand émoi sur les bancs : Bazire prend la parole. Chabot lui succède. Tous deux éprouvent le besoin de se défendre. Des voix, dans la tribune du public, les rappellent à l'ordre.

Le 15 novembre, après un nouvel assaut livré contre lui et contre Bazire aux Jacobins, Chabot, résolu à jouer son dernier atout, court chez Robespierre, qui l'accueille froidement. Il a pris sur lui les cent mille francs. Il annonce qu'il tient le secret d'une vaste conspiration de l'Etranger ; il lui offre de fournir des preuves.
- Va les porter au Comité de Sûreté générale, répond Robespierre.
Chabot, un peu déçu, s'y rend le lendemain. On écoute dans un silence glacial sa dénonciation. Il a beau vanter sa finesse, exalter son dévouement, ses collègues demeurent impassibles ; ils lui refusent le sauf-conduit qu'il demande "pour suivre l'affaire" - ou pour gagner la frontière.
Alors il offre de faire arrêter les conspirateurs, chez lui, le lendemain soir, à 8 heures.
- Demain, chez toi, à 8 heures du soir ? C'est entendu, on vous surprendra tous ensemble.
Et Chabot, rassuré, fier de son habileté, rentre triomphant rue d'Anjou.

Dès qu'il a quitté le Comité de sûreté générale, un membre dévoué à Batz, Lavicomterie, court avertir le baron :
- On doit vous surprendre demain, chez Chabot, à 8 heures du matin.
Et le 17 novembre, à 8 heures du matin, le Comité de Sûreté général faisait arrêter, rue d'Anjou, tout seul, Chabot qui n'y concevait rien. Le même jour, Delaunay et Julien étaient conduits comme lui au Luxembourg et l'on y écrouait également Bazire qui, le 10, à la Convention, s'était associé à la démarche de l'ex-capucin.

Quant au baron de Batz, non seulement on ne l'inquiète aucunement - quoi qu'on connaisse sa retraite et qu'on le sache caché chez un membre de la Convention - mais encore on met en liberté son domestique Biret-Tissot, arrêté pour la seconde fois faubourg Saint-Martin.

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Le 18 novembre, à la Convention, Amar, dans un discours virulent, dévoile les intrigues du baron de Batz, la complicité de Chabot, Bazire, Delaunay et consorts. Le 21, on apprend l'évasion de Julien, favorisée par l'ex-abbé d'Espagnac, directeur de l'administration des charrois, tout entière à la dévotion de Batz. On arrête d'Espagnac ; le 23 novembre, on arrête Junius et Emmanuel Frey, Devaux, secrétaire du baron, le prince de Rohan, le jeune de Lézardière, Roussel ; on ordonne, le 2 décembre, l'arrestation de Benoît et de Batz. Or, celui-ci, loin de se cacher, faisait des démarches pour obtenir l'élargissement de la Grandmaison et l'obtenait, en effet, sans trop de peine ; puis, pour remplacer sa propriété de Charonne, il achetait le domaine de Chadieu, dans le Puy-de-Dôme, en ayant soin, pour échapper à la confiscation de faire figurer au contrat passé devant Me Cabal, notaire, un prête-nom : Nathey, horloger suisse.

Cependant, une fureur de dénonciation sévissait à la Convention. Robespierre profitait de l'occasion qui s'offrait pour frapper ses ennemis : Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Lacroix, Philippeaux, Westermann, Disdericksen et Gusman, deux étrangers accusés d'être les agents de Pitt et Cobourg, furent condamnés à mort en même temps que Chabot, Delaunay, Bazire, les deux Frey et d'Espagnac, coupable d'avoir fait évader Julien. Ils montèrent sur l'échafaud le 5 avril 1794.

Rassurés par la mort de ces compromettants témoins, ceux des conventionnels qui n'avaient pas la conscience fort nette n'hésitèrent plus à poursuivre le baron de Batz. D'ailleurs, il devenait impossible de temporiser davantage : Robespierre, aux Jacobins, dès le soir du 5 avril, avait dénoncé la conspiration de l'étranger ; il demandait qu'elle fût portée à l'ordre du jour et l'émotion commençait à se répandre au dehors. Batz était un danger public : il fallait l'arrêter à tout prix et la Convention promit une prime de trois cent mille francs à qui livrerait "l'infâme Batz". Mais le moyen de le découvrir ? ... Ses agents étaient, pour la plupart, sous les verrous ; Biret-Tissot repris une troisième fois, la Grandmaison réincarcérée aux Anglaises, quelques nobles qu'on pouvait soupçonner de regretter l'ancien régime, emprisonnés, ainsi que l'épicier Cortey, Pottier de Lille, Devaux, secrétaire de Batz, Balthazar Roussel, le municipal Michonis, l'officier de paix Burlandeaux, Jardin, accusé d'avoir aidé à l'évasion de Julien, le banquier Jauge, dont le nom figurait dans les comptes du baron de Batz, mais tous ces personnages n'étaient point disposés à dénoncer la retraite de Batz, si même ils la connaissaient, et Batz demeurait introuvable.

Avait-il quitté Paris ? non point ! il se chargea lui-même de donner aux Comités de ses nouvelles, d'une manière imprévue.

Dès le lendemain de la mort de Chabot, on avait apposé les scellés dans son entresol, rue d'Anjou, et notamment sur la porte d'un cabinet où se trouvaient ses papiers. Or, cinq jours plus tard, les citoyens Nice et Laporte, se disant commissaires du département et de la municipalité, procédaient à l'enlèvement des scellés et de tous les papiers. Ils étaient accompagnés dans leur besogne d'un troisième personnage, qui n'était autre que le baron de Batz.

A cette nouvelle, la terreur fut à son comble. On prétendit que Batz voulait faire égorger la Convention. Pour être aussi puissant et insaisissable, il fallait qu'il eût des milliers de complices. Nul doute qu'il ne parvînt à ses fins. Et ce fut bien pis quand, le 23 mai, on apprit que Collot d'Herbois et Robespierre venaient d'être victimes d'un double attentat. Il n'y eut qu'un cri dans Paris : - La conjuration a éclaté !
En effet, par une coïncidence singulière, deux évènements s'étaient produits, que les Comités se hâtèrent de mettre à l'actif du baron de Batz, bien que celui-ci y fût totalement étranger.

Le 22 mai, un nommé Admiral, habitant la même maison que Collot d'Herbois, 4 rue Favart, croisait le député dans l'escalier, vers une heure du matin, et lui déchargeait un pistolet dans la figure. L'arme fit long feu ; Collot en fut quitte pour la peur.

Au moment où les Parisiens apprenaient cet attentat, une jeune fille de vingt ans, Cécile Renault, se présentait, vers deux heures, chez Robespierre et, comme on lui répondait que celui-ci n'était point visible, elle observa "que c'était bien étrange et que, sous l'ancien régime, lorsqu'on se présentait chez le roi, on était reçu tout de suite."
- Tu regrettes donc l'ancien régime ?
- Ah ! je donnerais tout mon sang pour avoir un roi ...

Bien qu'elle n'eût point d'armes, il n'en fallait pas davantage pour que le bruit courût aussitôt, habilement exploité, qu'elle en voulait à la vie de Robespierre. On arrêta Cécile, son père, son frère, sa tante, religieuse, qu'on supposait lui avoir inculqué des sentiments monarchiques. On prétendit établir un lien de complicité entre la jeune fille et Admiral, absolument étrangers l'un à l'autre, et le baron de Batz qui, cette fois, n'était pour rien dans aucun des deux évènements, mais déjà naissait dans l'esprit des Jacobins, désireux d'assurer leur pouvoir par la terreur, l'idée d'un "amalgame". Sous le nom de conjuration de l'étranger, ils imaginèrent de toute pièce un grand complot, dans lequel ils englobèrent, outre les agents de Batz que nous avons nommés plus haut, le vicomte de Pons, Rohan-Rochefort, Sombreuil père et fils, Mlle de Sombreuil, M. d'Eprénmenil, Mme de Sainte-Amaranthe, sa fille, son gendre Sartines, son fils Louis, âgé de dix-sept ans, la femme Grivois, propriétaire de la maison habitée, 7 rue Ménars, par la Grandmaison et la domestique de celle-ci, la petite Nicole, qui avait seize ans ; au total cinquante-quatre victimes, qui montèrent à l'échafaud le 17 juin 1794. Le trajet des huit charrettes qui les emmenaient du Palais de Justice à la place de la Révolution dura trois heures et l'exécution vingt-huit minutes. L'effet fut terrible, mais non point dans le sens où l'espérait Robespierre.
- Quoi, murmurait la foule, tant de victimes pour venger Robespierre ! Et que ferait-on de plus s'il était roi ? ... Ah ! maudit cet homme et ce jour !

Cependant, logé chez des amis, le baron de Batz sortait en plein jour, se rendait à la Convention, et manquait même s'y faire arrêter.

Après le 9 thermidor, il écrivait ses mémoires, attendant une occasion favorable de reprendre la lutte. Il la trouva, à la fin de septembre 1795. Il fit voter par la section Lepeletier l'établissement d'un Comité central qui, le 2 octobre, publia l'appel au peuple, préliminaire de l'insurrection du 12 vendémiaire (4 octobre), qui échoua grâce à l'intervention de Bonaparte. De tous les chefs du mouvement, seul un nommé Lafond fut exécuté, le 13 octobre. Quant à Batz, on le chercha sérieusement et activement.
Il habitait alors hôtel de Beauvais, 31 rue des Vieux-Augustins. Dès le 8 octobre, le commissaire de police du Mail s'y présentait pour l'arrêter ; mais Batz, naturellement, n'était pas chez lui. Il parcourait Paris, se montrait dans les quartiers les plus fréquentés ; seulement, par crainte de perquisitions dans quelqu'une des nombreuses retraites qu'il avait su se ménager, il portait constamment sur lui tous les papiers relatifs à la conjuration avortée de vendémiaire.

Le 10 novembre, dans l'après-midi, comme il passait rue de Choiseul, il aperçut un nommé Klotz, lequel s'était compromis autrefois pour le servir et avait même poussé le zèle jusqu'à donner asile au marquis de La Guiche. Bats, tout joyeux de cette rencontre, traversa la chaussée, vint serrer la main de Klotz ; mais celui-ci, le saisissant brusquement par le bras, se mit à crier, en tournant vers quelques individus de fâcheuse mine :
- Arrêtez cet homme ! c'est le baron de Batz ! ...

Batz, furieux, se jeta sur Klotz, le piétina et prit la fuite ... Par malheur, une patrouille de dragons passait, qui barra la rue, entoura le fugitif que Klotz poursuivait en criant : "A l'assassin !" et le conduisit au comité de police de la Convention.

Voilà Batz aux mains de ses pires ennemis, qui depuis deux ans le cherchent sans relâche ; il porte sur lui son arrêt de mort : les papiers compromettants.
Klotz, qui n'a pas quitté son prisonnier, le confie, dans l'antichambre du Comité, à la garde de quelques gendarmes, pendant que lui-même pénètre dans la salle des commissaires, pour établir son droit à la prime. Batz, pendant ce temps, marche de long en large pestant contre le traître, puis se laisse tomber dans un fauteuil.
Soudain paraît l'un des commissaires, Gauthier (de l'Ain) : "Nous vous tenons enfin !" crie-t-il, triomphant ; puis "Qu'on fouille cet homme !"
Batz se laisse faire de bonne grâce, en assurant qu'il ne porte sur lui aucun papier. En effet, on ne trouve rien ... Pendant qu'il était resté assis, ce diable d'homme avait eu le temps et la présence d'esprit de faire disparaître sous le coussin du fauteuil la liasse de papiers qui ne le quittait jamais.

Emprisonné au Plessis, il fut mis au grand secret ; mais cela n'empêchait pas "un ami" de le tenir au courant de ce qui se disait à son sujet à la Convention. On y avait d'abord résolu de le mettre solennellement en jugement et de le condamner à mort ; puis une réaction se produisit : en somme, Batz avait été l'ennemi de Robespierre et tout le monde feignait d'ignorer son rôle dans l'affaire de vendémiaire.
Mais Batz ne l'entendait pas ainsi. Il réclama des juges ou la liberté ; il promit de faire sur la soi-disant conjuration de l'étranger de sensationnelles révélétions ; enfin, comme la Convention hésitait encore, il lui envoya sommation par huissier d'avoir à le traduire en jugement. La Convention préféra le relaxer : elle agonisait et n'était plus de force à lutter contre ce terrible adversaire.

Ici finit le rôle politique du baron de Batz. Jusqu'à la Restauration, on le perd complètement de vue.

En 1814, au retour du roi, il fut fait chevalier de Saint-Louis (17 septembre) ; puis, par décision royale du 18 mars 1815, maréchal de camp, pour tenir rang à partir du 20 mars 1797. Deux jours plus tard, Napoléon rentrait aux Tuileries et Louis XVIII retournait en exil. Batz le suivit à Gand et son nom figure en tête de la liste des officiers "les plus propres à combattre l'usurpateur". Sa nomination de maréchal de camp fut confirmée le 2 novembre 1815 et, le 9 mars 1816, il était promu au commandement du département du Cantal.

Il se maria à cette époque et c'est sans doute pour cette raison que, le 1er août, il n'avait pas encore rejoint son poste.

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Le baron de Batz revint à Paris, en avril 1817, pour un procès important ; il y resta jusqu'au 13 novembre et, mis en non-activité, se retira dans son domaine de Chadieu. Il y mourut d'apoplexie, le 10 janvier 1822, sans postérité.

GUSTAVE HUE
Revue antimaçonnique
Directeur : Commandant Cuignet
1911