Par M.G. BREGAIE

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1ère partie

On sait que toute la période qui correspond au gouvernement du Directoire fut particulièrement troublée dans le Gers. Elle fut marquée par trois importants soulèvements : l'insurrection de l'an IV dans l'ancien district de l'Isle-Jourdain, l'insurrection de l'Armagnac, provoquée par le curé de Margonët, et enfin l'insurrection de l'an VII qui fut la plus longue, la plus étendue et la plus grave dans ses conséquences. C'est de la première qu'il s'agit ici.

De toutes les régions du département, celle de l'Isle-Jourdain était sans conteste celle qui s'était laissé le moins pénétrer par l'esprit révolutionnaire. Les "patriotes" y étaient si rares qu'il était presque impossible d'y recruter des magistrats municipaux et des fonctionnaires publics imbus des idées nouvelles et dévoués au gouvernement républicain. D'autre part, le mouvement de déchristianisation y avait été beaucoup moins violent et beaucoup moins profond que dans les anciens districts d'Auch, de Condom et de Lectoure. Les paysans de cette région étaient restés fidèles intérieurement aux pratiques culturelles, même quand la Terreur avait en apparence déchristianisé la France. Prêtres insermentés, émigrés et déserteurs y pullulaient ; ils avaient la sympathie du peuple, qui les honorait et qui les protégeait contre la sévérité des lois. Dans chaque chaumière, dans chaque ferme ou dans chaque maison du village et du bourg ils étaient toujours assurés de trouver cordial accueil et bon gîte.

La sécurité relative dont ils jouissaient finit par les enhardir, et bientôt ils se crurent assez influents pour provoquer un soulèvement contre le gouvernement révolutionnaire. D'ailleurs, dans le courant de l'année 1795, ils avaient très habilement préparé le terrain ; à leur instigation, en effet, les citoyens de cette région avaient profité des dernières assemblées primaires pour essayer d'écarter tous les "patriotes" des fonctions d'agents municipaux et de juges de paix. Dans la plupart des cantons, leurs efforts furent couronnés de succès, et de ce fait, dans le mouvement insurrectionnel, ils allaient avoir de précieux alliés parmi les agents du pouvoir central eux-mêmes.

Dans le courant d'octobre 1795, des troubles commencèrent à se produire. Un jour, la municipalité de l'Isle-Jourdain ayant été instruite que des volontaires de cette ville avaient déserté, elle les fit prévenir de son intention de mettre la loi en vigueur, s'ils ne s'empressaient de rejoindre immédiatement leurs régiments respectifs. Aussitôt, il se produisit une manifestation violente au cours de laquelle l'agent municipal et son adjoint furent injuriés ; deux jours après, comme ces deux citoyens rentraient chez eux, vers dix heures du soir, ils furent atteints par un coup de feu qui les blessa grièvement.

Le soir du 25 octobre 1795 (3 brumaire an IV), il se forma un attroupement sur une place de l'Isle-Jourdain. Celui qui paraissait en être le chef proposa d'enlever le juge de paix de sa maison pour le conduire en haut du clocher et le jeter en bas.

La même nuit, une trentaine d'hommes armés se transportèrent dans la commune de Castillon, canton de Monferran. Ils se dirigèrent vers le domaine de Lagarrière, qui avait appartenu précédemment au duc d'Esclignac, émigré. Ce domaine avait été vendu, comme propriété nationale, à un pharmacien de Toulouse nommé Gaspard Grimaud. Il était environ une heure du matin lorsque la petite troupe arriva chez Grimaud. Celui-ci, ayant entendu les chiens aboyer, se leva et parut sur le seuil de la porte. Ayant aperçu quelques ombres à travers l'obscurité, il dit à haute voix : "Bonsoir, citoyens !" - Aussitôt, on lui répondit par deux coups de fusil qui ne l'atteignirent pas, mais qui l'obligèrent à rentrer précipitamment dans sa maison. Dès lors, il eut à soutenir un véritable siège. Terroriste ! Coquin ! Buveur de sang ! lui criait-on. En même temps, la fusillade crépitait et les balles s'aplatissaient sur les murs ou s'enfonçaient bruyamment dans les volets et les portes de l'habitation. L'acharnement de ces hommes était extrême. Les portes n'ayant point cédé à leurs coups, ils réussirent à percer la muraille. Par l'ouverture ainsi pratiquée, ils braquèrent leurs fusils sur Grimaud ; mais sa femme se plaça courageusement devant lui et lui fit un rempart de son corps. Grimaud, voyant que toute résistance était impossible et voyant sa femme en danger, consentit à laisser les agresseurs pénétrer dans sa maison. Ceux-ci firent irruption en poussant des cris de mort. Devant les sollicitations réitérées de Grimaud et devant les supplications éplorées de sa femme, ils consentirent à épargner leur vie ainsi que celle de leurs enfants et de leurs serviteurs. Toute leur maison fut bouleversée afin de s'assurer qu'elle ne renfermait pas des armes ; des papiers furent brûlés, des grains et des farines répandus à terre. Les perturbateurs se mirent ensuite en devoir de manger un demi-sac de noix ainsi que les raisins suspendus au plancher ; puis ils obligèrent Grimaud et sa femme à boire avec eux à la santé des émigrés. Enfin, ils se retirèrent après leur avoir affirmé que s'ils n'avaient pas quitté la maison avant le troisième jour, ils seraient impitoyablement tués le quatrième.

La même nuit, deux autres habitants de Castillon, Charles Grimaud, cultivateur, et Jean Allemand, garde des bois nationaux, furent également assaillis par les mêmes hommes armés, et il se reproduisit chez eux des scènes analogues à celle qui vient d'être contée.

Quelques jours après (25 brumaire an IV - lundi 16 novembre 1795), le président de l'Administration départementale reçut une lettre du citoyen Sol, général de brigade à Toulouse. Elle lui annonçait que des "brigands" s'étaient réunis en grand nombre dans la forêt de Castillon et qu'ils s'étaient violemment opposés à la coupe des arbres nécessaires au parc d'artillerie établi à Toulouse. Le général annonçait qu'il avait donné l'ordre à cent hommes de la garnison d'Auch de se rendre immédiatement à Castillon pour protéger les ouvriers chargés de la coupe et du transport des arbres. Ce détachement de cent hommes était commandé par le capitaine Schramm ; il appartenait à la 22e bis demi-brigade d'infanterie légère. Le Directoire du département autorisa le capitaine à loger ses hommes dans le château national de Castillon ; il lui confia le soin de maintenir la tranquillité publique dans la région environnante et de protéger l'exécution des mandats que les pouvoirs publics pourraient donner à leurs agents.

Les administrateurs, fort inquiets de la fréquence des troubles, résolurent de se renseigner aussi exactement que possible sur la cause des attroupements. Ils s'adressèrent, à cet effet, à deux hommes de confiance habitant la région de l'Isle-Jourdain. Les renseignements, qui leur parvinrent le 27 brumaire an IV (18 novembre 1795), confirmèrent leurs soupçons. C'étaient bien des prêtres réfractaires qui étaient les provocateurs des troubles. Le plus actif d'entre eux était l'abbé Darolles, fils du juge de paix de Monferran, un juge de paix que les influences contre-révolutionnaires venaient de faire élire et qui succédait dans cette magistrature à un ardent républicain nommé Villemur. Le prêtre Darolles excitait journellement le peuple contre les acquéreurs de biens nationaux ; dans la commune de Cazaux, il était allé jusqu'à prêcher publiquement la résistance aux lois.

Les prêtres qui fomentaient ces troubles étaient d'anciens prêtres réfractaires ayant refusé de prêter les serments exigés en 1790 et en 1792. Depuis cette époque, la loi du 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795) n'avait plus exigé des ministres du culte qu'une promesse de soumission à la République. Cette promesse était ainsi formulée : "Je reconnais que l'universalité des citoyens français est le souverain, et je promets soumission et obéissance aux lois de la République".

Les prêtres émigrés, sujets à la déportation, étaient rentrés en foule, mais un à un, furtivement, pour faire cette promesse. Bientôt, il y eut deux organisations parallèles : celle du clergé réfractaire et celle du clergé constitutionnel, celle des papistes et celle des gallicans. Dans la région de l'Isle-Jourdain, et particulièrement dans les campagnes, les sympathies populaires allaient aux anciens prêtres réfractaires, tandis que l'ex-clergé constitutionnel avait plutôt pour clientèle la bourgeoisie et les habitants des villes ; c'est à celui-ci également qu'allait la bienveillance des autorités, bien qu'il n'eût plus d'existence légale.

Mais tandis que les prêtres gallicans se renfermaient dans l'exercice de leur ministère sacerdotal, les prêtres papistes se firent les agents de la monarchie et de la réaction. Dans toute la France, ils faisaient une incessante propagande contre les principes de la Révolution, et dans presque tous les troubles qu'on avait eu à réprimer, on avait trouvé la main d'un prêtre réfractaire.

Irritée et inquiète, par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), la Convention avait décidé de remettre en vigueur les décrets de 1792 et 1793 contre les prêtres sujets à la réclusion ou à la déportation. Or, ces décrets étaient terribles, trop terribles, car dans le Gers, comme partout ailleurs, les tribunaux ne les appliquèrent pas, bien que par une circulaire du 3 nivôse an IV (24 décembre 1795) le Directoire en eût impérativement recommandé l'application.

La loi du 3 brumaire an IV était donc une loi de circonstance qui abrogeait en quelque sorte la loi du 7 vendémiaire an IV, si favorable aux prêtres réfractaires.

Les administrateurs du Gers résolurent de s'appuyer sur cette récente loi du 3 brumaire pour mettre un terme aux troubles nombreux provoqués par le clergé papiste. A la date du 11 frimaire an IV (2 décembre 1795), ils prirent un arrêté prescrivant l'arrestation des prêtres insermentés qui leur avaient été désignés comme les promoteurs des troubles. Cet arrêté devait être exécuté secrètement le 22 frimaire, dès quatre heures du matin (dimanche 13 décembre 1795). Les maisons qui leur servaient d'asile devaient être simultanément entourées de troupes, et, sitôt leur arrestation opérée, ils devaient être conduits à Auch sous bonne escorte. L'Administration départementale ne doutait pas du succès de cette opération de police, et elle en espérait d'excellents résultats. Mais les prêtres réfractaires échappèrent habilement à travers les mailles du filet qui devait les saisir, le secret n'ayant pas été gardé. Il n'y a pas lieu d'en être surpris, car nous savons que les prêtres poursuivis avaient des amis et des protecteurs parmi les agents du pouvoir exécutif eux-mêmes. Au lieu de trouver des prêtres, les soldats chargés de leur arrestation eurent la désagréable surprise de rencontrer partout des masses compactes de gens armés, surexcités, farouches et menaçants. Les agents municipaux eux-mêmes étaient à la tête des insurgés ; ils prétendaient que l'Administration départementale ne les avait pas prévenus, et ils considéraient l'arrivée des soldats comme une violation du territoire communal. Ces soldats étaient d'ailleurs peu nombreux, car les détachements qui participèrent à l'opération se subdivisèrent en autant de groupes qu'il y avait de prêtres à arrêter. D'autre part, les officiers qui les commandaient se plaignaient de n'avoir pas des pouvoirs assez étendus.

Le détachement de vingt-cinq hommes envoyé dans les régions de Mauvezin, de Monferran et de Castillon s'aperçut que le secret avait été éventé. Les habitants déclarèrent aux soldats qu'ils avaient connaissance depuis deux jours du projet d'arrestation des prêtres réfractaires.

A Mombrum, à Encausse et à Beaupuy on sonna le tocsin à l'approche du détachement commandé par le sous-lieutenant Scorbiac. A mesure que Scorbiac et ses soldats avançaient, ils se voyaient suivis par une foule de gens armés, de plus en plus nombreux, car les habitants de chaque commune se joignaient à ceux des communes déjà traversées. Lorsque le détachement arriva à Beaupuy, il se vit entouré par quinze cents hommes ou femmes, armés de fusils, de sabres, de pistolets, de faux ou de simples bâtons. L'officier fut injurié et fort maltraité. On lui arracha ses épaulettes et son épée. Quant aux soldats, harcelés de tous les côtés par les paysans, ils durent leur abandonner les armes et les cartouches. Du tumulte assourdissant s'élevaient des cris de colère et des imprécations : "Au feu la République et de la nation !" s'écrièrent les insurgés. "Elles ne sont pas assez puissantes pour descendre nos cloches. Nous voulons nos prêtres et un roi ! ... Les administrateurs du département et votre chef sont de f.... gueux ; si vous voulez déserter, nous vous donnerons du pain et de l'argent ; mais si vous persistez à vouloir emmener nos prêtres, nous avons des renforts à l'Isle-Jourdain, à Toulouse et dans les environs ; nous vous hacherons !!"

La nouvelle de cet insuccès et la perspective de ses conséquences probables consternèrent les administrateurs du Gers. D'autre part, des renseignements complémentaires leur apprirent que la plupart des agents municipaux agissaient de concert avec les prêtres insermentés, lesquels continuaient à assembler le peuple dans les églises et à célébrer les offices divins. Dans un rapport du président de l'administration départementale au ministre de l'Intérieur on lit, en effet, les lignes suivantes :

Je reçois quelques procès-verbaux qui décèlent la perfide et astucieuse connivence de quelques agents municipaux de ce pays avec les prêtres qui l'ont soulevé. Il paraît que ces agents vont dans les églises au moment de la messe, somment le prêtre de la discontinuer et d'exécuter les lois de 1792 et 1793. Sur ce, le prêtre se tourne vers le peuple et le consulte. Le peuple invoque la liberté des cultes, fait des rapprochements de la loi du 3 brumaire avec la Constitution qu'il a acceptée, qu'il aime et qu'il veut soutenir ; il argumente longuement, et la rédaction de tout cela paraît être de la façon et du prêtre qu'on somme et de l'agent municipal qui l'a sommé (25 frimaire an IV - 16 décembre 1795).

La situation était donc très embarrassante pour les administrateurs, et les nouvelles qui leur arrivaient quotidiennement de la région insurgée ne faisaient qu'accroître leurs inquiétudes. Ainsi à la date du 26 frimaire an IV (17 décembre 1795), voici ce qu'écrivait, dans un rapport, le capitaine Schramm, commandant le détachement d'infanterie cantonné à Monferran et à Castillon :

... Les communes qui environnent Encausse et Beaupuy ont convenu de sonner le tocsin à la première force armée qui paraîtra. Leur force ne serait rien si, en partie, elle n'était composée de militaires armés (déserteurs) ; le pays en regorge et ils sont l'appui des méchants. Le peuple est si fanatisé et le mal si extrême qu'il n'appartient plus à une force de cents hommes à lui résister et surtout devant se diviser comme nous fîmes. La conduite qu'a tenue l'attroupement qui est tombé sur le détachement commandé par Scorbiac a fait bien des contents ; elle a enhardi si fort les scélérats qu'ils croient avoir toujours le même succès ... - Darolles, fils cadet, est un de ceux qui dirigent tout et un chef dudit attroupement ; l'affaire dernière finie, il s'en est allé à Razengues crier victoire et faire voir à grosses poignées les cartouches qu'il avait prises au détachement ... D'après tous les renseignements que j'ai eus, je crois qu'il convient de les laisser faire jusqu'à ce qu'on aura des forces suffisantes, ce qui sera difficile car il faudrait un détachement dans chaque village. Si, malheureusement, on fait une sortie qu'on ne puisse pas soutenir, la troupe est écrasée et Monferran incendié, parce qu'il loge des troupes et qu'il ne se jette pas dans leur parti. On ne croira jamais au désordre qui est dans ce pays. La religion a causé bien des maux et elle est à la veille d'en causer de nouveaux. Mais encore un coup n'exposez pas la troupe si elle ne peut se suffire par ses forces.

Peu de jours après l'échec de l'opération de police rapportée plus haut, il se produisit à l'Isle-Jourdain une importante manifestation. Bien qu'elle eût un caractère exclusivement religieux et que l'ordre public n'eût point été troublé, les administrateurs du Gers durent s'en alarmer. Ils en furent informés par un procès-verbal que leur adressa la municipalité de l'Isle-Jourdain : l'agent municipal et son adjoint rapportaient ce qui suit :

Le 22 frimaire an IV (dimanche 13 décembre 1795), étant occupés à la maison commune, seraient comparus en masse, environ six à sept cents hommes ou femmes habitants de cette commune (l'Isle-Jourdain) demandant à grands cris à nous parler. Etonnés d'un pareil mouvement bien inattendu nous avons déclaré à tous les comparants, autant qu'il a été possible de nous faire entendre, que nous étions surpris d'une pareille démarche de leur part, qu'ils ne pouvaient ignorer que la loi défendait les attroupements ... En conséquence nous leur avons ordonné, au nom de la loi, de se dissoudre sur le champ et de se retirer, sauf à eux à se conformer aux lois, s'ils avaient quelque pétition à présenter.
A l'instant, diverses voix se sont faites entendre et s'écriaient : "Nous n'avons ni armes ni bâtons, nous n'avons aucune idée de violer les lois ni de troubler la tranquillité publique ou particulière, mais ayant accepté la Constitution, nous voulons, à quelque prix que ce soit, jouir de la liberté du culte et nous demandons l'ouverture d'une église." En disant cela tous se retiraient.
Un instant après, sont revenus une vingtaine de citoyens se disant envoyée par une assemblée générale de la commune composée de la plus grande partie des gens de la campagne et formée aux environs de la ville. Nous ayant prié avec toute sorte d'honnêteté, de les entendre, ils nous ont dit qu'ils avaient juré le maintien de la Constitution, qu'ils viennent d'accepter depuis peu de temps ; que cette même Constitution leur promettant liberté des cultes, ils voulaient exercer le leur par le ministère d'un prêtre soumis aux lois de la République, et qu'en conséquence ils nous priaient de leur faire ouvrir l'église, parce qu'ils allaient chercher un prêtre qui avait, depuis longtemps, fait sa soumission. Sans nous occuper de bien d'autres représentations que nous aurions pu leur faire sur l'illégalité de leurs démarches, nous leur avons fait lecture de la loi du 3 brumaire ainsi que d'un arrêté du ci-devant district, du 12 du même mois, pris pour la prompte exécution d'icelle. A suite de cette lecture nous leur avons encore observé que les prêtres réfractaires étaient sujets à la déportation, conformément aux décrets de 1792 et 1793 renouvelés dans ladite loi. Sur cela un des comparants nous a répliqué, quoique dans son jargon patois, que les soumissionnaires aux lois de la République n'étaient point des réfractaires et qu'ils ne voulaient que de ceux-là.
... Voyant qu'ils insistaient avec chaleur et opiniâtreté, nous leur avons dit que nous allions consulter le département à ce sujet ; que d'ici à dimanche, nous aurions une réponse et que nous les engagions à se retirer, ce qu'ils ont fait sans plus insister en criant : Vive la Constitution et le culte avec des prêtres soumissionnaires, nous n'en voulons point d'autres !

Dans leur manifestation du 13 décembre 1795, les habitants de l'Isle-Jourdain demandaient, en somme, que leurs églises fussent rouvertes aux anciens prêtres réfractaires qui s'étaient conformé à la loi du 7 vendémiaire an IV ; ils ignoraient, ou feignaient d'ignorer, la loi du 3 brumaire an IV qui abrogeait celle de vendémiaire. Consultés par la municipalité de l'Isle-Jourdain sur la réponse à faire aux exigences des habitants de cette ville, les administrateurs du département lui adressèrent de sévères prescriptions qui peuvent se résumer ainsi :
1° Les articles 365 et 366 de la Constitution déclarent que tout attroupement, armé ou non, trouble la tranquillité publique et qu'il doit être dissipé par la force, "si la voie du commandement verbal est insuffisante" ;
2° Le libre exercice du culte doit être protégé par les autorités constituées et l'on doit faire l'ouverture des églises aux citoyens qui la réclament ;
3° Toutefois, si, dans une église ou dans une maison particulière, le culte est célébré par des prêtres n'ayant pas prêté serment prescrit par la loi du 14 août 1792 (remise en vigueur par la loi du 3 brumaire an IV), ces prêtres doivent être immédiatement arrêtés.

A ces prescriptions, les administrateurs ajoutèrent cet énergique commentaire : "Tel est le devoir des autorités constituées. La ferme, l'irréfragable volonté du département est qu'il soit rempli. Si dans les coopérateurs que le peuple lui a donnés il s'en trouvait un qui par infidélité ou lâcheté s'en écartât, le département prendra contre lui les mesures qui sont en son pouvoir ... La multitude agit toujours avec impulsion, aveuglément et sans intention de nuire. Recherchez les moteurs des troubles ; ils seront dénoncés au tribunaux. Si la multitude persiste à demeurer en attroupement, dissipez-la en vous conformant aux articles de la Constitution".

Comme les évènements prenaient une tournure inquiétante les administrateurs du Gers jugèrent prudent d'avoir à leur disposition des forces militaires assez importantes pour étouffer toute vélléité d'insurrection. Le président de l'administration départementale écrivit, dans ce but, au général Moncey, commandant la 11e division militaire : "Lors de votre passage à Auch", lui disait-il, "vous offrîtes au département du Gers de lui envoyer, en cas de besoin, la force armée placée sous votre commandement. Or la tranquillité publique est sérieusement menacée dans une partie du département ; des perturbateurs attroupés se sont joués du détachement de la 22e bis demi-brigade d'infanterie légère envoyé, pour exécuter la loi du 3 brumaire, contre des prêtres moteurs de troubles, très sérieux ; ce détachement a été indignement désarmé. Je vous rappelle les offres que vous nous fîtes, et nous vous prions de donner des ordres pour faire arriver et demeurer à Auch, jusqu'à nouvel ordre, deux cents cavaliers du meilleur escadron" (24 frimaire an IV - 15 décembre 1795).

Fidèle à sa promesse, le général Moncey donna l'ordre à deux cents cavaliers du 24e régiment de chasseurs à cheval de partir promptement d'Agen pour se rendre à Auch. Toutefois, comme Auch se trouvait compris dans la 10e division militaire, il recommandait aux administrateurs du Gers, s'ils avaient besoin de renfort, de s'adresser au général Lannes, qui commandait la 10e division militaire à Toulouse (26 décembre 1795).

Les députés du Gers au Conseil des Anciens et au Conseil des Cinq-Cents faisaient également des démarches auprès du Directoire, afin que des mesures énergiques fussent prises pour arrêter les progrès de l'insurrection. La nouvelle des troubles qui s'étaient produits dans le département les avait beaucoup émus, et l'un d'eux, Joachim Pérez, écrivit aux administrateurs une lettre encourageante et qui était ainsi conçue :

"Nous avons appris, par les pièces que vous nous avez transmises, que la partie de votre département qui dépend du ci-devant district de l'Isle-Jourdain commence à se chouanner. Nous nous sommes déjà rendus auprès du ministre de l'Intérieur pour lui demander qu'il déploie toute son autorité à l'effet de réprimer, dans leur principes, les excès qui, s'ils restaient impunis, fomenteraient bientôt une nouvelle Vendée. Que le ciel nous préserve d'un pareil fléau.
Des ordres sont donnés pour faire extirper ce nouveau cancer. Nous comptons sur votre activité et sur votre surveillance qui doivent, dans ce moment, concourir avec la rapidité de l'éclair, si je puis m'exprimer ainsi, à l'effet de museler les royalistes et les contre-révolutionnaires de toutes les couleurs qui essayaient d'établir dans votre département ce système de carnage et d'assassinat à l'aide duquel on dévaste plusieurs cantons de la République. Que le sol du Gers, qui depuis la Révolution n'a jamais été souillé par aucune de ces scènes atroces qui déshonorent l'humanité et le caractère loyal des vrais citoyens français, soit préservé par vos soins d'un pareil fléau."

Entre temps, les désordres ne faisaient que s'accroître : le dimanche 20 décembre 1795, les habitants d'Escorneboeuf s'étaient réunis en grand nombre dans l'église pour assister à une cérémonie religieuse célébrée par un prêtre réfractaire. Tous les assistants étaient en armes, ce qui indiquait évidemment leurs intentions hostiles à l'égard des représentants de la loi.

Le 23 décembre 1795, à Monferran, une foule considérable se présenta devant l'agent municipal de cette commune et lui demanda les clefs de l'église pour pouvoir y entendre la messe dans la nuit du 24 au 25 (messe de Noël). Le magistrat municipal accueillit ses administrés avec bienveillance et leur expliqua les circonstances impérieuses qui avaient obligé la Convention à voter la loi du 3 brumaire an IV. Mais, les esprits s'exaltant, l'agent municipal dut céder à la colère du peuple en faisant ouvrir les portes de l'église.

Pendant les mêmes fêtes de Noël, l'abbé Darolles, fils du juge de paix de Monferran, avait célébré les offices divins à Frégouville, tantôt à l'église, tantôt à la maison commune, tantôt dans la maison du citoyen Vidal. Des rassemblements considérables se produisirent dans ce village. Ces rassemblements étaient protégés par un grand nombre d'hommes armés, à tel point que Lacaze, commissaire du gouvernement près l'administration municipale du canton de Monferran, ne crut pas prudent de compromettre son autorité et de mettre des soldats en danger en employant ceux-ci à dissiper les insurgés. L'abbé Darolles s'enhardissant finit par célébrer impunément la messe en plein air. Sous l'impulsion de ce prêtre, la commune de Frégouville devint un ardent foyer d'insurrection. Malheureusement, on ne se contentait pas d'assister paisiblement à des offices religieux célébrés par un prêtre insermenté ; souvent, après les cérémonies, des désordres graves se produisaient. Ainsi, le 3 janvier 1796, un certain nombre d'habitants de Frégouville, armés de fusils, allèrent incendier des meules de paille appartenant au citoyen Riscle, agent municipal de cette commune. Ce citoyen était l'objet de la haine populaire pour cette double raison qu'il était le représentant d'une loi détestée et qu'il était propriétaire d'un bien acheté à la nation.

Lacaze, commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Monferran, écrivait à son collègue près le département du Gers : "Si l'on ne prend des moyens efficaces pour changer l'opinion publique et la disposition des esprits, la troupe fera ici plus de mal que de bien ; elle ne fait qu'augmenter le mécontentement et irriter le peuple contre les patriotes qui sont accusés d'en avoir provoqué l'envoi ; l'insubordination va croissant, et les lois sont sans force. Si l'on n'emploie simultanément des mesures de répression et d'instruction, le mal deviendra à son comble."

Telle était, en effet la situation ; ajoutez à cela que la plupart des agents municipaux et des juges de paix étaient dévoués aux prêtres réfractaires et qu'ils s'efforçaient de favoriser secrètement leurs desseins. Ainsi, le 12 nivôse an IV (2 janvier 1796), les deux fils du citoyen Darolles, juge de paix à Monferran, furent arrêtés par la gendarmerie, au marché de l'Isle-Jourdain. On sait que l'aîné était prêtre insermenté et un royaliste militant ; le cadet avait déserté les armées. Tous les deux étaient connus comme chefs de l'insurrection. Or, quelques instants après leur arrestation, leur père se présenta à la gendarmerie et demanda leur élargissement immédiat. Les gendarmes, considérant surtout la qualité de juge de paix du citoyen Darolles, s'inclinèrent devant sa volonté en mettant les prévenus en liberté. D'ailleurs, à la nouvelle de l'arrestation des fils Darolles, un rassemblement considérable s'était formé et ceux qui le constituaient avaient pris l'énergique résolution d'obtenir, par la force, la mise en liberté de leurs deux jeunes chefs.

Un autre jour de marché (19 nivôse an IV - samedi 9 janvier 1796), on vit arriver à l'Isle-Jourdain trois cents hommes armés appartenant à la commune d'Encausse. Le citoyen Bacon, commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale du canton de l'Isle-Jourdain, les somma vainement de se disperser ; ils n'en firent rien, et ils prétendirent venir chercher une cloche qu'ils présumaient être renfermée dans le local précédemment occupé par l'administration du ci-devant district. Il contraignirent le citoyen Cornac, propriétaire de l'immeuble, a leur laisser visiter une chapelle désaffectée dépendant de son habitation, mais leurs recherches furent infructueuses. Ils se rendirent alors dans les magasins des équipements militaires, sous prétexte d'en retirer du fil que leur commune avait fourni par réquisition. Le garde-magasin Barbe feignit de leur résister, mais il les laissa pénétrer dans les locaux dont il avait la garde et il leur permit d'emporter une cloche. Puis, avec une lenteur calculée, il alla instruire la municipalité de ce qui venait de se passer. Ordre fut immédiatement donné à la gendarmerie d'aller prendre possession de la cloche enlevée, mais le commandant observa que les cinq hommes de sa brigade allaient exposer inutilement leur vie en essayant d'arrêter trois ou quatre cents hommes armés. Il fut alors décidé qu'on emploierait la voie de la persuasion. A cet effet, l'agent municipal et son adjoint, ceints de leur écharpe, s'efforcèrent en toute hâte de rejoindre les insurgés qui étaient déjà loin sur la route d'Encausse. Ils les atteignirent enfin, et, les devançant, ils se trouvèrent en face de quatre cents hommes armés de bâtons, escortant une charrette traînée par deux paires de boeufs sur laquelle était chargée une cloche de moyenne grandeur. L'agent municipal les pria de s'arrêter et, dans un langage empreint de bienveillance et de douceur, il essaya de leur faire comprendre qu'ils venaient de commettre un vol au préjudice de la nation. Mais la cloche ne fut pas restituée ; triomphalement escortée, elle continua sa route vers le village d'Encausse.

Il est nécessaire de savoir qu'un arrêté de l'Administration départementale, daté du 27 avril 1793, avait prescrit la fonte des cloches et leur transformation en canons ; il ne devait rester qu'une cloche par municipalité, toutes les autres devant être envoyées à la fonderie de Montauban. Or, soit que l'on eût manqué de moyens de transport, soit qu'il y eût plus de cloches qu'on n'en avait besoin, bon nombre d'entre elles étaient restées en dépôt dans les magasins nationaux de l'Isle-Jourdain. Quand aux cloches qui avaient été laissées dans les communes, elles continuaient d'appeler les fidèles aux offices religieux, en dépit de la loi du 3 ventôse an III, qui interdisait de les sonner autrement que pour le tocsin. C'est en vain que la loi du 22 germinal an IV édicta des peines sévères, les cloches ne cessèrent de se faire entendre dans la région de l'Isle-Jourdain. Pour les paysans d'alors, il n'y avait pas de religion sans sonnerie de cloches ; pour les républicains de l'époque, ces sonneries étaient le tocsin de l'insurrection contre la République.

Après les habitants d'Encausse, ce fut le tour de ceux de Mombrun et de Cassemartin de venir, attroupés et en armes, pour réclamer leurs cloches. Le lendemain même (20 nivôse an IV - dimanche 10 janvier 1796), deux cents d'entre eux se présentèrent à la maison commune de l'Isle-Jourdain. Ils y trouvèrent Dominique-Joseph Raymond, agent municipal, et Guillaume Riscle, sont adjoint, auxquels ils réclamèrent une cloche, enfermée, disaient-ils, dans les magasins du ci-devant district. L'agent municipal leur conseilla d'abord, puis les somma ensuite de se retirer. Mais, au lieu d'obéir à cette sommation, ils se disposaient à enfoncer les portes du magasin du fer. La municipalité fit alors sonner le tocsin et battre la générale ; le tambour qui la battait fut menacé et obligé de fuir en toute hâte. Néanmoins, un certain nombre de citoyens armés se joignirent aux gendarmes et se groupères autour de l'agent municipal pour défendre l'entrée du magasin du fer. Mais la nuit arriva, et le rassemblement se dispersa peu à peu.

... à suivre ...