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La Chapelle-Seguin est aujourd'hui un hameau dépendant de la commune de l'Absie. En 1789, au contraire, cette localité était une paroisse, dans le ressort de laquelle figurait l'Absie, siège d'une abbaye bénédictine, jadis florissante, alors en pleine décadence. La mense conventuelle et les offices claustraux avaient été réunis en 1735 au chapitre de la Rochelle. La mense abbatiale était en commende et la célébration du culte était assurée à l'Absie, pour la commodité des quelques habitants de ce bourg et ceux des villages voisins, par un chapelain amovible présenté par l'abbé et nommé par l'évêque diocésain.

La Cure de la Chapelle-Seguin était à la nomination de l'abbé de Saint-Maixent.

 

signature Burnet-merlin

 

L'abbé Antoine Burnet-Merlin avait succédé dans les fonctions de prieur-curé de cette paroisse à l'abbé Tharreau, le 16 mai 1755. Ce prêtre, issu d'une famille bourgeoise, était néanmoins d'origine modeste. D'après E. Raison, qui a laissé une note manuscrite sur sa généalogie, il était le fils ou le petit-fils de Claude-Nicolas Burnet-Merlin, marchand, et de dame Marie Guiteaux. Les actes de l'Etat civil de la paroisse de la Chapelle-Seguin font mention à plusieurs reprises d'un autre fils de Claude-Nicolas : Hilarion Burnet-Merlin, frère du prieur-curé. Ces actes le qualifient tantôt d'honorable homme, tantôt de bourgeois. Ils font mention, en outre, de trois autres membres de la famille Burnet-Merlin, à savoir de Jacques-Jean Burnet-Merlin, qualifié d'écolier dans un acte du 18 novembre 1763, de René, étudiant, dans un acte du 4 janvier 1791, et de Charles, écolier, dans un troisième du 27 mars 1792. Ces jeunes gens étaient, semble-t-il, des neveux du prieur-curé et d'Hilarion, qui paraît être resté célibataire.

Les renseignements généalogiques ne permettent pas de conclure que les Burnet-Merlin étaient originaires de la paroisse de la Chapelle-Seguin ou des environs. Leur nom ne figure pas à l'État civil avant l'arrivée du prieur-curé et, après la mort de ce dernier, on n'en trouve plus trace. Ils témoignent néanmoins que cette famille était établie dans le pays depuis un certain temps quand éclata la Révolution. Les actes prouvent aussi que les Burnet-Merlin étaient en relations d'amitié avec les familles bourgeoises de la paroisse, notamment avec Me Bourdon, notaire, avec les Vandé de la Billière et peut-être aussi avec les Biraud de l'Etorière, notaires et officiers royaux et seigneuriaux de père en fils, notamment de l'abbaye de l'Absie.

Cette observation explique, dans une certaine mesure, la considération dont l'abbé Burnet-Merlin semble avoir joui dans sa paroisse et pourquoi il put exercer sans encombre ni trop de difficultés son ministère jusqu'à sa mort survenue en 1794. Comme il paraît avoir été vicaire avant d'avoir été pourvu du prieuré-cure de la Chapelle-Seguin en 1755, il devait avoir une trentaine d'années à cette époque et 65 ans environ quand la Révolution éclata.

L'Abbé Burnet-Merlin avait à ce moment-là pour confrères dans les communes voisines de la Chapelle-Seguin : l'abbé Jacques-Charles Alleaume à Vernou ; l'abbé Louis L'Agneau à Saint-Paul-en-Gâtine ; l'abbé Pierre Moreau à la Chapelle-Saint-Etienne ; l'abbé Louis Hullé à Largeasse ; l'abbé Gouecheau, ou Goischeau au Busseau.

Ces prêtres étaient-ils partisans des réformes réclamées par l'opinion et avaient-ils salué avec plus ou moins d'enthousiasme les débuts de la Révolution ? Nous l'ignorons.

Mais tous, à l'exception sans doute du curé de Vernou, l'abbé Alleaume, prêtèrent le serment à la Constitution civile du Clergé. D'après Jules Richard, la plupart des curés des districts de Niort, Melle, Saint-Maixent et Parthenay adoptèrent du reste cette attitude et furent maintenus curés par le voeu de leur concitoyens.

Le serment à la Constitution civile du Clergé ne préjuge, à notre avis, rien de défavorable contre les curés qui le prêtèrent. L'abbé F. Mouret, qui ne saurait être taxé de partialité en faveur du clergé constitutionnel, en a donné, à notre sens, une excellente explication. "La plupart des jureurs, a écrit cet historien, devaient se rétracter plus tard ; mais au début seul un canoniste consommé pouvait voir le fond schismatique de la Constitution, seul un politique avisé pouvait en prévoir les lointaines conséquences. Figurons-nous le curé de campagne, placé en présence d'un serment d'obéissance aux lois, voté par l'assemblée des représentants du peuple et sanctionné par le roi très chrétien. Il est mis en demeure de prêter ce serment sous peine d'abandonner son église, son presbytère, ses ouailles, d'être même poursuivi "comme perturbateur public". Dans bien des paroisses le bon curé n'hésite pas ; il jure sans aucun remords de conscience".

Ce fut vraisemblablement le cas de l'abbé Burnet-Merlin et de ses confrères des paroisses voisines. On sait qu'éclairés par les lettres pastorales de leurs évêques, beaucoup de prêtres jureurs rétractèrent leur serment. C'est ce qui semble avoir fait l'abbé Louis Hullé, curé de Largeasse, puisqu'il était remplacé dans sa paroisse par l'abbé Louis Vandé dès les premiers jours de juillet 1791. Il figure parmi les prêtres des Deux-Sèvres déportés dans la Charente-Inférieure. Il fut massacré par le peuple à la Rochelle le 21 mars 1794.

L'abbé Jacques-Jean Alleaume, curé de Vernou, suivit l'exemple de l'abbé Hullé. S'il prêta le serment, ce que rien ne prouve, il ne tarda pas à le rétracter. On voit, en effet, le Conseil du district de Parthenay prendre le 19 octobre 1791 la décision de dénoncer à l'accusateur public le ci-devant curé de Vernou, Alleaume, qui, en abandonnant son ministère, avait emporté les registres de baptêmes, mariages, sépultures de la paroisse, ainsi que les vases des saintes huiles, un calice et plusieurs autres ornements. Il comparut devant le tribunal de Niort le 16 septembre 1792, sous l'inculpation d'avoir troublé l'ordre public, manifesté des idées contraires à l'ordre établi, en particulier d'avoir empêché ses paroissiens d'aller à la messe du curé assermenté. Il nia tout et fut acquitté ? L'acquittement n'empêcha pas son embarquement pour l'Espagne sur le chasse-marée Le Mandé le 3 octobre 1792. Il fut remplacé, à la tête de la paroisse de Vernou, par un curé assermenté, l'abbé Benjamin-Joseph Guilmoteau (ou Guillemoteau). Mais celui-ci semble avoir abandonné ses ouailles à partir du mois de mai 1793, comme nous le verrons plus loin.

L'abbé Burnet-Merlin ne rétracta pas le serment qu'il avait prêté à la Constitution civile du Clergé. Il resta fidèle jusqu'au bout au nouveau régime et aux idées qui avaient inspiré son attitude, mais son zèle sacerdotal, loin de s'en trouver diminué, s'épanouit dans la tourmente révolutionnaire. Ces deux traits marquent fortement la physionomie de l'abbé Burnet-Merlin et le dernier permet de lui attribuer une place de choix parmi le Clergé constitutionnel et dans le Clergé tout court.

Il existe des preuves irrécusables qu'il fut du nombre des curés jureurs qui demeurèrent assermentés, bien qu'aucun document ne fasse état de sa prestation de serment. On les trouve dans son registre paroissial, dont plusieurs mentions ne laissent aucun doute sur sa qualité de prêtre assermenté et sur ses sentiments républicains. L'une des plus remarquables constate la soumission de l'abbé Burnet-Merlin à "l'intrus" de Saint-Maixent : "Joseph-Jean Mestadier, par la Miséricorde divine et dans la communion du Saint-Siège apostolique, constitutionnellement élu évêque du département des Deux-Sèvres". C'est à lui, en effet, qu'il s'adresse pour obtenir les dispenses de bans, comme en témoigne un acte de mariage du 9 août 1791. D'autres détails ne sont pas moins intéressants, tels que ses relations d'amitié avec son confrère constitutionnel de Largeasse : l'abbé Louis Vandé, successeur de l'abbé Hullé, prêtre réfractaire persécuté, et les rapports courtois qu'il entretient avec les agents municipaux de la Chapelle-Seguin : Bourdon et Guesdon-Poupardière. Notons encore le soin méticuleux avec lequel l'abbé Burnet-Merlin mentionne dans son registre paroissial, pour tous les actes dressés par lui, que les formalités requises ont été observées par l'officier de l'état civil et qu'il lui en a été justifié. A cet égard l'acte de mariage du 22 janvier 1794 figure parmi les plus significatifs : Aujourd'hui, deux "du mois de pluviose, vieux styme vingt-deux janvier 1794 et la seconde année de la République une et indivisible, après toutes les formalités de la loi du 20 septembre 1792 concernant les mariages observées par les officiers municipaux de la commune de Saint-Etienne, comme il nous a paru le certificat de publication et l'acte de mariage  cy-après dénoncés ... ont comparu devant moy prieur curé soussigné ... etc". A partir du 23 juin 1793, il adopte volontiers la formule : "ont comparu devant le citoyen" Burnet-Merlin, prêtre "curé de cette paroisse".

Le ministère de l'abbé Burnet-Merlin et la tenue de son registre paroissial furent interrompus au début du mois d'août 1793 par l'insurrection vendéenne. L' Administration centrale du département des Deux-Sèvres intima, en effet, l'ordre aux ecclésiastiques salariés par la Nation d'abandonner le pays occupé par les chouans. Le territoire de sa paroisse en faisait partie. L'abbé Burnet-Merlin obéit à l'autorité administrative et se retira à Niort et à Coulon. Mais ce fut pour peu de temps. Dès le vingt-trois novembre suivant il était de retour à la Chapelle-Seguin. Il demanda aussitôt aux officiers municipaux la communication de leurs registres d'Etat civil pour compléter les siens. La mention qu'il inscrivit, à cette occasion, sur son registre paroissial ne manque pas d'intérêt. Outre qu'elle constate les faits que nous venons de raconter, elle nous révèle son opinion sur les Vendéens soulevés contre le régime révolutionnaire. A ces yeux, ces rebelles aux lois sont ni plus ni moins que des malfaiteurs publics et des agents du désordre. On trouve, en effet, sous sa plume cette observation : "S'ensuivent les actes de sépultures et de baptêmes faits pendant mon absence à Niort et à Coulon depuis le 17 août jusqu'au 23 novembre, la dite "absence occasionnée par les troubles des brigands de la Vendée".

Pour être fermement attaché à la Révolution, l'abbé Burnet-Merlin n'en était pas moins pénétré au plus haut point de la sainteté de la religion catholique et des devoirs de son ministère. C'est sous l'aspect d'un prêtre assermenté, mais fidèle à son caractère sacerdotal, que nous le montre son registre paroissial. Les formules dont il se sert dans les actes qu'il dresse sont à cet égard éloquentes. Il écrit à propos d'une sépulture que "toutes les cérémonies de notre mère la sainte Eglise ont été observées". Il note que les comparants "comme bons catholiques" avaient demandé la bénédiction nuptiale en face de la sainte Eglise, ce que nous leur avons accordé sur-le-champ". Parfois, les circonstances, à une époque aussi troublée, s'étaient opposées à la présence du prêtre au chevet d'un mourant. En constatant l'inhumation faite dans le cimetière paroissial sans cérémonie religieuse, le plus souvent à l'occasion d'une messe célébrée pour le repos de l'âme du défunt, l'abbé Burnet-Merlin mentionne que celui-ci avait supplié ses proches de lui faire donner une sépulture chrétienne.

A coup sûr, ces constatations témoignent de son exactitude à remplir les fonctions du ministère paroissial. D'autres montrent qu'il avait l'âme d'un apôtre et que son courage brava la persécution religieuse dont il fut l'une des victimes. Revenu, comme nous venons de le voir, à la Chapelle-Seguin en novembre 1793, après les incursions des Vendéens, l'abbé Burnet-Merlin se trouva seul dans la région pour administrer les secours de la religion. Les curés voisins, ses confrères, avaient tous abandonné leur paroisse et laissé leurs ouailles sans pasteur. L'abbé Louis Vandé, curé de Largeasse, prêtre constitutionnel, acquis aux idées nouvelles, n'avait point attendu les injonctions du Directoire de département pour se mettre à l'abri des incursions des Vendéens, bien qu'il pût se croire suffisamment protégé par le camp établi par les patriotes à moins de deux kilomètres au sud de sa résidence. Le dernier acte de l'état civil qu'il signe à Largeasse porte la date du 29 décembre 1792. Le 18 mai 1793, il avait quitté sa paroisse. Il s'éclipsa pendant la tourmente de 1793-1794, et dut sans doute au civisme éprouvé de son frère Henri Vandé, un bon sans-culotte, administrateur de Bressuire, de n'être point inquiété. C'est également à partir du mois de mai 1793 qu'on perd la trace du curé assermenté de Vernou : Benjamin-Joseph Guillemoteau. Dans le même temps disparut l'abbé Louis L'Agneau, curé de Saint-Paul-en-Gâtine. Il est probable qu'il déserta son poste lors des mouvements des Vendéens, qui se concentrèrent à l'Absie en 1793, au moment des attaques dirigées sur Fontenay et Niort. Quant à l'abbé Pierre Moreau, curé de la Chapelle-Saint-Etienne, il fit mieux, il se déprêtisa.

On doit tous ces renseignements à l'abbé Burnet-Merlin, qu'on voit après la fuite ou la déprêtrisation de ses confrères vaquer intrépidement aux fonctions de son ministère, non seulement dans sa paroisse, mais aussi à Vernou, Largeasse, Saint-Paul-en-Gâtine, la Chapelle-Saint-Etienne et même au Busseau. Il créa, en effet, pour ses paroisses privées de pasteur, un registre particulier, conservé à la mairie de l'Absie, qui débute ainsi : "Registre des baptêmes administrés dans l'église Notre-Dame de la Chapelle-Seguin par nous soussigné, prieur curé du dit lieu, et sépultures faites au cimetière de ce lieu en l'absence de messieurs Joseph Guilmoteau, curé de Vernou, Louis Lagneau, curé de Saint-Paul, et Etienne Vandé, curé de Largeasse, etc ... depuis le 18 mai mil sept cent quatre vingt treize. Les dits actes j'assure sincères et véritables. (Signé) Burnet-Merlin, prieur curé de la Chapelle-Seguin". En compulsant ce registre, on constate que l'abbé Burnet-Merlin supplée également l'abbé Gouécheau, curé du Busseau, qui dut s'enfuir de sa cure, vraisemblablement lors de l'installation des Vendéens en juin 1793, et enfin le curé de la Chapelle-Saint-Etienne, l'abbé Pierre Moreau. Un acte de baptême dressé par lui le 6 janvier 1794 contient, en effet, cette mention remarquable : "Le citoyen Pierre Moreau, curé de Saint-Etienne, s'étant volontairement interdit."

Il fallait être à la fois courageux et pénétré des devoirs de la fonction sacerdotale pour être résolu dans ces circonstances à remplir son ministère. A la tête autrefois d'une seule paroisse, l'abbé Burnet-Merlin desservait maintenant une circonscription religieuse d'une superficie d'environ 13.600 hectares, c'est-à-dire dix fois supérieure à celle de la Chapelle-Seguin, désolée par la guerre civile. Les dangers qui le menaçaient étaient graves et imminents. Ce pays était parcouru constamment par des patrouilles des deux partis : des patriotes établis au camp de Largeasse à moins de deux kilomètres de la Chapelle-Seguin et des Vendéens campés à l'Absie, au Busseau et à Vernou.

Prêtre constitutionnel, l'abbé Burnet-Merlin était depuis longtemps en butte à l'hostilité des Vendéens qui le traquaient, mais cette qualité, autrefois une sauvegarde vis-à-vis des patriotes, ne suffisait plus, désormais, à le protéger. La Convention nationale venait de voter une loi terrible, celle des 29 et 30 vendémiaire an II, dont la grande nouveauté, la grande aggravation, est qu'elle visait le clergé constitutionnel comme le clergé réfractaire. Elle "mettait en état de suspicion légale tout le clergé catholique, aussi bien les assermentés que les insermentés, aussi bien les ecclésiastiques fonctionnaires que les ecclésiastiques non fonctionnaires. Elle ordonnait, en effet, la déportation de tous les ecclésiastiques, même assermentés, qui seraient dénoncés pour incivisme par six citoyens du canton, après que cette dénonciation aurait été "jugée par le Directoire du département sur l'avis du district".

Le retour du curé de la Chapelle-Seguin dans sa paroisse coïncidait donc avec l'entrée en vigueur des lois portées par la Convention contre les prêtres constitutionnels et réfractaires. Les terroristes songeaient dans le même temps à abolir le culte dans lequel ils voyaient un obstacle à la défense nationale et à la Révolution. L'actif des fabriques venait d'être déclaré propriété nationale, l'abdication des prêtres facilitée, la fonte des cloches ordonnée pour faire des canons, une seule devant être laissée dans chaque paroisse.

Dans la paroisse de la Chapelle-Seguin il semble bien qu'à cette époque les patriotes exaltés l'avaient emporté sur les modérés. Ils avaient formé une compagnie de chasseurs sans-culotte, qui fut incorporée dans le bataillon de la Châtaigneraie par un arrêté du 20 vendémiaire an III (11 octobre 1794). L'abbé Burnet-Merlin paraît néanmoins avoir continué d'exercer son ministère sans trop d'obstacles jusqu'au 26 janvier 1794, comme en témoigne son registre paroissial. Cependant il ne prend plus la qualité de prieur de la Chapelle-Seguin dans les deux derniers qu'il rédigea. C'était le moment où, suivant les ordres du général Turreau, les colonnes incendiaires, commandées par le chef de bataillon Prévignaud, dévastaient le pays (17-27 janvier 1794). La première, partant de Saint-Maixent, opéra notamment à Secondigny et la Chapelle Saint-Etienne, la seconde, partant de Parthenay, se rendit en particulier à la Chapelle-Saint-Laurent, à Moncoutant et à la Chapelle-Saint-Etienne, où Prévignaud se trouvait le 25 janvier. les gardes nationaux et les patriotes des localités étaient requis de prêter aide et main forte à ces colonnes contre les ennemis du régime, parmi lesquels on comptait désormais les prêtres constitutionnels, surtout quand ils exerçaient leur ministère.

 

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Suivant la tradition, l'abbé Burnet-Merlin dut, devant ce péril, abandonner son presbytère et se cacher aux environs du village de la Baraudière, à quelques centaines de mètres du bourg de la Chapelle-Seguin, probablement chez un sieur Pierre-Philippe Denis, son sacristain, qui exerçait, en outre, la profession de tisserand et qu'on voit, en qualité d'officier public de la Chapelle-Seguin, dresser la plupart des actes de l'Etat civil, depuis le retour du curé. Il fut abattu au mois d'avril 1794, d'un coup de fusil tiré par un jeune homme nommé T..., à qui il avait fait faire la première communion. C'était le domestique d'un sieur M...., l'instigateur du crime, qui l'accompagnait.

 

la chapelle-seguin

 

Suivant la tradition, l'abbé Burnet-Merlin avait été prié d'aller à Vernou pour administrer les derniers sacrements à un malade. Pour s'y rendre il avait laissé, à peu de distance, au sud du village de la Baraudière, la route allant de la Chapelle-Seguin à la Morinière et pris un sentier filant à travers champs vers le Moulin-du-Bois puis de là coupant le bois de Vernou. Ce sentier, qui existe toujours, part à angle droit de la route de la Morinière au milieu de la haie la séparant de la pièce dite "la Grande Grenouillère" (n° 71, section B du cadastre), puis, arrivé au centre de cette pièce, il tourne brusquement au sud pour atteindre en son milieu la haie séparant la Grande Grenouillère d'un champ auquel les indicateurs, lors de la levée du cadastre, ont donné le nom caractéristique de "Champ du Malheur" (n° 72, sect. B). Continuant dans la même direction, il entre dans la pièce suivante, dite "l'Ébaupin Simonet" (n° 73, sect. B). C'est au point où le chemin passe du Champ de Malheur dans l'Ébaupin Simonet que serait tombé l'abbé Burnet-Merlin.

L'instigateur du crime était-il au courant de l'appel fait au dévouement du curé ? ou bien surveillait-il ses allées et venues ? Dans tous les cas il était accompagné d'un domestique et tous les deux, armés de fusils, étaient bien décidés à tuer l'abbé Burnet-Merlin. Cependant seul le domestique tira. Au dernier moment le maître, effrayé du crime qu'il se disposait à commettre, jeta son arme et s'enfuit. Dans l'oratoire de la Chapelle-Seguin une petite verrière, placée au-dessus de l'autel, reproduit cette scène telle que la décrit la tradition. Jusqu'à la veille de la guerre de 1914, les fermiers qui exploitaient le Champ de Malheur avaient laissé inculte l'endroit où était tombée la victime.

L'abbé Jouneau, prêtre assermenté, qui desservait l'église de l'Absie, eut comme l'abbé Burnet-Merlin une mort tragique. Il avait succédé, en 1791, au dernier chapelain de l'Absie mentionné dans les actes de l'État civil de la Chapelle-Seguin : Messire Pierre-Augustin Cailleteau, dont on perd la trace à partir du 20 juillet 1791. On ne saurait dire à quel titre l'abbé Jouneau remplit son ministère, l'Absie dépendant de la Chapelle-Seguin et les biens de l'abbaye ayant été vendus nationalement le 31 mars 1791, à l'exception de la chapellenie aliénée seulement en l'an V (18 vendémiaire - 9 octobre 1796) au sieur Maupetit. Toujours est-il qu'il fut massacré par les Vendéens, probablement en juin-juillet 1793, lors de l'occupation de l'Absie par les bandes Joffreau et de Godillon. La tradition précise que l'abbé Jouneau fut tué d'un coup de fusil un soir qu'il prenait le frais sur le pas de la porte de la chapellenie.

Le décès de l'abbé Burnet-Merlin ne figure pas aux actes de l'État civil de la commune de la Chapelle-Seguin. Mais on ne serait pas fondé pour ce motif à révoquer en doute les circonstances de sa mort si fidèlement conservées par une tradition ininterrompue. Le décès de l'abbé Jouneau n'y est pas constaté davantage. Et cependant c'est une pièce émanant de la Municipalité qui nous fait connaître le lieu précis de sa mort et comment il succomba. La minute d'une lettre de janvier 1810, inscrite sur le registre de correspondance du maire de la Chapelle-Seguin, prouve que, pour les morts violentes, on se dispensait parfois, sinon toujours, de dresser l'acte prescrit. Elle est ainsi conçue : "Au Commissaire Impérial à Parthenay. - Il se présente un mariage à faire ... La future est veuve d'un premier mari trouvé mort sur le chemin. L'acte de décès n'a pas été rédigé. Le procès-verbal de levée de corps peut-il en tenir lieu ?"

A partir du meurtre de l'abbé Burnet-Merlin en avril 1794, la Chapelle-Seguin, comme les paroisses voisines, demeurèrent privées pendant plus de deux ans de pasteur et des secours de la religion. L'évènement avait-il mis le christianisme en péril dans cette région ? Appréciant l'oeuvre de déchristianisation entreprise par la Révolution française, Aulard s'est demandé si cette oeuvre poursuivie plus longtemps n'eût pas été fatale à la religion catholique. Cet historien a écrit que "la plupart des Français s'étaient mis à se passer de religion et que l'habitude de plusieurs siècles se trouva rompue, sans que l'histoire, si attentive que soit son oreille, puisse percevoir un gémissement général des Français d'alors, un grand cri populaire de plainte et d'angoisse". Cette opinion ne nous paraît pas fondée. A vrai dire les catholiques, n'en déplaise à Aulard, souffraient d'être privés des secours religieux et de l'exercice du culte. C'était à coup sûr le sentiment des habitants de la paroisse de la Chapelle-Seguin et ils surent le manifester quand l'occasion s'en présenta. On les voit, en effet, comparaître au nombre de cent sept, hommes et femmes, devant François-Jacques Biraud, vice-agent de la commune de la Chapelle-Seguin, le onzième jour du mois de fructidor, quatrième année républicaine (26 août 1796), pour demander à l'Administration départementale des Deux-Sèvres que l'église de l'Absie fut distraite des biens nationaux et affectée aux besoins religieux de leur commune au lieu et place de celle de la Chapelle-Seguin qui tombait en ruine. Ils proclamaient dans cette pétition rédigée par ledit Biraud, notre trisaïeul du côté maternel, que leur "plus ardent désir était d'avoir un ministre pour exercer leur culte".

L'arrêté de l'Administration du département des Deux-Sèvres du 3 prairial an V fit droit à la requête des pétitionnaires.

Marcel GARAUD - Bulletin de la Société des antiquaires de l'Ouest - 1940

 

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