EXTRAITS (1ère partie)

... Après la révolution de juillet, les journaux organes du gouvernement nouveau, annoncèrent qu'il avait été salué avec empressement par les provinces de l'Ouest ; ils louaient le bon esprit de leurs habitans, exaltaient hypocritement leur vieux courage, et répétaient chaque jour que les partisans de la dynastie déchue n'éveilleraient désormais aucune sympathie dans ces contrées, grâces aux "progrès des lumières" et au besoin de la paix qui se faisait vivement sentir. Ils nous représentaient chaque jour les conscrits de la Vendée et de la Bretagne partant avec enthousiasme aux cris de "vive la liberté !" et portant des drapeaux tricolores : ils répétaient avec affectation que "presque tous devançaient l'appel, qu'il n'y avait pas parmi eux un seul réfractaire, et que jamais ces jeunes gens n'avaient montré autant d'empressement à rejoindre les corps qui devaient les recevoir." (Voir les journaux de ce temps.)

Cependant, sans qu'il y eût aucun motif apparent qui pût justifier cette mesure, sans qu'il fût survenu aucun changement dans l'état du pays, dès les derniers jours de mars 1831, le gouvernement y dirigea des troupes nombreuses ; on plaçait des garnisons dans les villes et dans les bourgs.

Tandis qu'on organisait, dans tout le reste de la France, la garde nationale avec une incroyable ardeur, dans l'Ouest, par une injurieuse défiance, on enlevait arbitrairement aux habitans les armes qui leur appartenaient, pour les confier à un petit nombre d'individus privilégiés, qui se recommandaient seulement par la violence de leurs opinions et leur haine pour ceux qu'on appelait les vaincus.

Et comme si on eût craint que ce désarmement ne blessât pas encore assez la fierté de ces courageux paysans, on y procédait par des fouilles, des visites domiciliaires, où tout ce que l'illégalité et la violence peuvent imaginer de plus monstrueux était mis en pratique.

Toutes les administrations, toutes les fonctions publiques furent confiées aux hommes les plus antipathiques à la population du pays. Les départemens de l'Ouest furent mis "en état de prévention", et placés sous la surveillance spéciale d'une haute police soldée à grands frais, et pour laquelle M. Casimir Perier est venu plus tard demander à nos faciles députés un modeste supplément d'un million cinq cent mille francs ! ...

On avait promis de faire respecter la religion ; et dès les mois d'août et de septembre des prêtres furent insultés, des croix abattues. Des maires refusaient grossièrement et illégalement aux curés les mandats pour toucher leurs traitemens, à moins qu'ils ne changeassent la liturgie au gré des caprices de ces réformateurs d'un nouveau genre.

Cependant le pays était calme, les impôts se payaient exactement, l'impôt même du sang, le plus dur de tous ; les proclamations des préfets à cette époque en font foi.

Le général Lamarque, commissaire extraordinaire du gouvernement dans l'Ouest, avait été autorisé à laisser dans leurs foyers les jeunes gens de la classe de 1824 qu'on rappelait alors, et par-là avait évité de faire des mécontens. Un grand nombre de ces jeunes gens, qui se croyaient définitivement libérés, s'étaient mariés depuis long-temps, et se seraient difficilement éloignés de leurs familles.

L'arboration forcée des drapeaux tricolores eût pu être une occasion de troubles ; pour d'autres parties de la France, ce drapeau peut rappeler des souvenirs glorieux ; mais pour la Vendée, il n'est entouré que de crêpes funèbres. Chez elle, il n'a flotté que sur des monceaux de cadavres et de ruines ; il guidait les colonnes infernales de la Convention, lorsqu'elles portaient l'incendie dans les châteaux du riche et dans la chaumière du pauvre ; il présidait aux massacres de Quiberon, aux noyades de Nantes. Dans ces contrées il n'y a pas une famille qui n'ait été décimée sur les champs de batailles, ou par la hache révolutionnaire. Faut-il donc s'étonner de l'aversion du Vendéen pour un signe qui lui rappelle tant de malheurs ?

Aucune loi n'ordonnait de le planter jusque sur les plus humbles clochers. Tout était abandonné à la prudence de l'administration locale, et une politique sage lui prescrivait de ne pas heurter violemment l'opinion du pays. On sembla d'abord vouloir suivre cette marche, et le gouvernement ainsi que les habitans s'en fussent bien trouvés. Il était de l'intérêt du pouvoir d'habituer lentement ces hommes généreux à un état de choses qui pouvait bien blesser leurs vieilles affections, mais auquel ils s'étaient soumis sans résistance, réclamant seulement pour leur religion et pour leurs personnes, l'exercice de cette liberté que la révolution promettait à tous les Français.

Les conseils de la sagesse n'ont pas été suivis ; ceux qui devaient calmer les peuples ont tout fait pour les troubler ; il semble qu'un esprit de vertige, si ce n'est une combinaison infernale, ait dirigé la conduite du gouvernement, et qu'on ait pris à tâche de mécontenter des hommes généreux.

Des ordres plus rigoureux furent donnés pour presser le départ de tous les conscrits sans exception, et quatre levées successives ne pouvaient manquer de produire quelques réfractaires. Les drapeaux tricolores furent plantés dans les moindres villages. Là où il ne se trouvait pas un habitant qui voulût l'arborer, on envoyait des gendarmes, des gardes nationaux et des soldats ; il semblait qu'on prît à tâche de procéder à cette opération de la manière la plus propre à irriter les esprits. Ordinaire c'était le dimanche, pendant les offices, qui ne pouvaient manquer d'être troublés par le bruit qui en résultait ; et dans plusieurs paroisses, l'impiété commit à cette occasion les plus grands désordres, et même quelquefois d'horribles profanations.

On a souffert avec résignation ces affronts de plus d'un genre, supporté le poids de l'occupation militaire, si dure pour un pays pauvre, occupation que rien ne justifie. Le pays a été couvert de soldats pour arrêter quelques réfractaires, et on cherche à exciter la haine des militaires contre leurs compatriotes, en leur répétant sans cesse les plus absurdes calomnies. Les soldats ont été ravalés au rôle d'agens de police ; on les emploie journellement à fouiller les maisons, à tourmenter en toutes manières de pauvres cultivateurs. L'uniforme français n'avait pas encore été employé à un pareil métier.

Chaque village de la Vendée et de la Bretagne est occupé par un cantonnement dont les soldats vivent aux dépens des habitans ; et quand il prend fantaisie aux commandans des garnisons des villes, voire même à MM. les gardes nationaux de faire ce qu'ils appellent "la chasse aux conscrits", hommes et chevaux se font héberger aux dépens des pauvres villageois. D'indemnité, il n'en est pas question le plus souvent ; ou si parfois un commandant de détachement signe un bon à acquitter par l'administration, il y manque toujours quelque formalité qui ne permet pas au porteur d'en poursuivre le remboursement. Nous en citerons un exemple entre plusieurs :

A Ménéac, arrondissement de Ploërmel, le fermier du domaine de Lasalle avait été forcé deux fois d'héberger des détachemens d'infanterie et de gendarmerie, hommes et chevaux ; il n'avait reçu pour indemnité qu'un bon du lieutenant de gendarmerie, que ni le percepteur de la commune, ni le receveur particulier de Ploërmel n'ont voulu acquitter. Sur la fin d'avril, un troisième détachement le somme de fournir du cidre et des vivres. Sur son refus, la troupe fait main basse sur des canards de la basse-cour, débonde les fûts, boit avec des tuyaux, et bouleverse toute la maison, sous prétexte de chercher des chouans. Un jeune enfant qui était couché a été tellement effrayé du tumulte et des menaces dont son père était l'objet, qu'il a eu une attaque présentant tous les symptômes de l'épilepsie, et depuis ce temps sa santé est dans un état déplorable.

A Gesté, Boismé, La Chapelle-Aubry, Jallais, etc., et une foule d'autres villages aussi peu considérables, il n'y a pas moins de 80 et 100 soldats logés chez les habitans et y vivant à discrétion. Quelques mauvais sujets les excitent à vexer et tourmenter ces pauvres gens en toute manière, et les militaires tiennent des propos affreux.

Dernièrement le capitaine qui commande à Boismé, dit que si on tirait seulement un coup de fusil dans la paroisse, il brûlerait le village. Au hameau des Gats de Boimé, des soldats arrivent un dimanche pendant la messe sans avoir prévenu personne. Toutes les portes étaient fermées ; ils les enlèvent de dessus les gonds, entrent dans les maisons, ouvrent les coffres, les armoires, prennent les coiffes des femmes, qu'ils mettent au bout de leur baïonnettes, et saccagent tout.

Dans l'arrondissement de Beaupréau, les habitants jusqu'à présent ont été obligés de nourrir à leur frais, non seulement les soldats cantonnés, mais encore les détachemens envoyés à la poursuite des réfractaires. On voit souvent 40, 50 soldats arriver à l'improviste dans un village, y séjourner et y vivre à discrétion aux dépens des malheureux villageois, qui presque tous tisserands, et occupés autrefois pour le compte des manufactures de Chollet, se trouvent aujourd'hui sans ouvrage. Il faut que ces pauvres gens donnent, sans mot dire, le pain destiné à leur subsistance et à celle de leur famille. Ce n'est pas tout encore, il faut acheter du vin aux soldats, qui exigent une bouteille par homme ; il faut leur abandonner le seul lit qu'il y ait souvent dans la maison, et que père, mère et enfans couchent sur le carreau.

On annonce que M. le sous-préfet de Beaupréau va faire cesser cet indigne abus de pouvoir. Il serait bien temps : mais qui réparera le dommage ? Comment couvrir l'illégalité de ces mesures irritantes et tortionnaires ? La conduite de son collègue des Deux-Sèvres n'est pas de nature à nous faire espérer cette réparation.

"Nous avons peine à en croire nos yeux, à nous croire Français, dit à ce sujet la Gazette de France, lorsque nous lisons l'arrêté du préfet des Deux-Sèvres qui oblige les habitans des communes à fournir aux détachemens de troupes, des locaux et des effets de coucher, par voie de réquisition, sauf, s'il y a lieu, telle indemnité que de droit."

Le même arrêté met aussi en réquisition des vivres et des fourrages, en échange desquels il sera délivré des bons, qui seront acquittés plus tard, s'il y a lieu ! ...

La Charte de 1830 est-elle donc une vérité, lorsque des préfets peuvent disposer ainsi des propriétés privées ?

L'indemnité préalable est due d'après la loi, et une formule insolente de "s'il y a lieu", ne peut laisser dans le vague le droit des citoyens, droit acquis et dont la violence et la tyrannie pourraient seules les dépouiller. ...

Ce que les armées de la restauration victorieuses n'ont pas fait en pays conquis et étrangers, les préfets de juillet et les soldats de Louis-Philippe osent le faire à l'égard de leur concitoyens.

Requerir sans indemnité "convenue et fixée d'avance" est déjà un excès de pouvoir ; mais quel nom donner à un acte qui contient implicitement la faculté de se soustraire à toute obligation ?

Les citoyens connaissent leurs droits, qu'ils les mettent sous la sauve-garde des tribunaux. Un pays qui acquitte seize cents millions d'impôts, sans examiner comment et par qui ils ont été votés, ni "s'il y a lieu" de les refuser, ne devrait pas être traité en pays conquis.

Le mot odieux de réquisition avait été rayé pendant quinze ans du vocabulaire administratif. Une révolution faite au nom de la liberté n'aurait pas dû le faire revivre. ...

Il y a dérision à parler encore d'ordre et de liberté, quand une partie de la France est ainsi traitée et semble placée sous le régime du bon plaisir des employés civils ou militaires.

A la fin de mai, un des plus honorables habitans de l'Anjou, M. le baron de La Haye, ancien colonel de gendarmerie, arrive à son château de La Haye, commune de Saint-Maurice-la-Fougereuse, arrondissement de Bressuire. Quel est son étonnement de le trouver occupé par un détachement de 40 soldats, qui s'y étaient établis militairement ! Non contens de cette étrange invasion, et sans doute par ordre supérieur, ils s'y sont retranchés, ont bouché des ouvertures, fait et défait des murs, et employé une grande quantité de planches que M. de La Haye avait en réserve.

Une violation si flagrante de la propriété appelle toute l'attention du gouvernement. Si elle restait impunie, le ministère ne pourrait se dérober au reproche d'une odieuse complicité ou d'une honteuse impuissance.

... à suivre ...

Juin 1831

(Pas de nom d'auteur)