EXTRAITS (2ème partie)

Dans toute la Vendée, la Bretagne et le Bas-Maine, les champs sont clos de haies vives et de barrières. Cette précaution est indispensable pour mettre les récoltes à l'abri des ravages des bestiaux, qu'on élève en grand nombre dans ce pays. Sous prétexte de chercher des chouans ou des conscrits, on fait des battues dans les blés, on dévaste les récoltes, on détruit les clôtures et les barrières, et jusqu'à présent les pauvres paysans n'ont opposé qu'une patience admirable aux menaces et aux violences dont ils sont chaque jour les témoins et les victimes.

La liberté des personnes n'est pas plus respectée que les droits sacrés de la propriété. Les habitans ne peuvent s'éloigner de leurs demeures, sans s'exposer à toutes sortes d'avanies. On les arrête comme suspects, et les détachemens qui couvrent le pays semblent vouloir en interdire la libre circulation à tout ce qui n'est pas gendarme, garde national ou soldat ; on demande des passeports à de pauvres villageois qui n'ont pas perdu de vue le clocher de leurs paroisses, et il suffit du caprice d'un homme vêtu d'un uniforme pour le priver de sa liberté. Nous citerions des exemples multipliés de semblables excès.

Dans les premiers jours d'avril, un jeune homme de 17 ans, qui se rendait d'un village à l'autre par un chemin de traverse, près de Saint-Julien (Deux-Sèvres), fut assailli par cinq coups de fusil, qu'un officier fit tirer sur lui, et qui heureusement ne l'atteignirent pas. Ce jeune homme ayant été rejoint par le détachement qui avait fait feu sur lui, et ayant demandé la cause d'une conduite si barbare, l'officier se contenta de lui répondre qu'on l'avait pris pour un réfractaire.

Tous les ponts, tous les gués sont gardés, et on ne peut passer devant un corps-de-garde sans être fouillé. Dernièrement, au pont de Vrines (Deux-Sèvres) une femme a été maltraitée, décoiffée par un factionnaire, qui voulait savoir si elle n'avait pas des lettres ou des munitions dans son bonnet ou dans ses cheveux ; n'y trouvant rien,, il continua sa recherche de la manière la plus indécente.

Peu de jours après, Mme et Mlle Dogron, dont les vertus sont en vénération dans tout le pays, passaient en voiture au Pont-au-Jeu, même département, revenant de leur domaine de Verrières. Les gardes nationaux croisent la baïonnette, ordonnent au cocher de descendre de dessus son siège et déclarent qu'ils vont fouiller la voiture et les dames. Celles-ci se rappelant ce qui venait d'arriver au Pont-de-Vrines, et ne voulant pas subit la même insulte, ont été obligées de rebrousser chemin et de retourner à Verrières.

Le lundi 16 mai, un habitant du Bocage est appelé à quelque distance de son domicile, pour rendre les derniers devoirs à un de ses parens décédé. Obligé de passer le Thoué, au pont de Praillon, à une petite lieue de Thouars, il est forcé d'y subir un long interrogatoire de la part des gardes nationaux postés à ce passage ; il satisfait à toutes les questions, décline ses nom, prénoms, lieu de naissance, but de son voyage, etc. Quoique son nom fût bien connu dans le voisinage, que rien ne dût le rendre suspect ni le priver du droit qu'à chacun d'aller et circuler librement, on lui déclare qu'il faut attendre ! ... Il insiste sur l'urgence du devoir qu'il va remplie ... Il faut attendre ! tel est le bon plaisir des gardes nationaux. Impatienté de ce retard, le voyageur presse son cheval, et part au galop. Il faillit lui en coûter cher, car au même instant un coup de fusil fut tiré sur lui par un des hommes du poste ; et en entendant siffler la balle à ses oreilles, le voyageur dut s'applaudir de ce que le tireur n'était pas aussi adroit que violent.

Une telle conduite, réprouvée par l'humanité, l'était aussi par la consigne, cependant aucune poursuite n'a été dirigée contre le garde national.

Un meunier qui se rendait à Bressuire à la fin de mai, est arrêté ; il n'avait pas de papiers : on les lui demande. Il répond qu'il est des environs, nomme les personnes de Bressuire chez lesquelles il se rend, et ajoute en plaisantant que ses papiers sont sous la semelle de ses souliers. On lui arrache ses souliers, on les découd, on le maltraite ; on pousse la barbarie jusqu'à lui appliquer un coup de sabre sur la figure, après quoi on l'enferme au corps de garde, où on l'a retenu long-temps, sans lui permettre de faire panser sa blessure.

Un paysan du même canton, qui allait chercher des remèdes chez un apothicaire, a été arrêté comme émissaire des chouans. Il montre l'ordonnance : on soutient que les remèdes sont pour les chouans, et on le met en prison. Sa femme n'a pu obtenir sa liberté, et il a fallu que le médecin intervînt pour le faire relâcher.

Ces persécutions atteignent tout le monde ; mais les ecclésiastiques y sont principalement en butte. A Paris, on leur défend de sortir en soutane ; dans la Vendée, au contraire, on leur ordonne de ne pas quitter l'habit ecclésiastique. Chose plaisante ! si jamais l'arbitraire et la violation de la liberté individuelle pouvaient l'être : le général Dumoustier enjoint à tous les ecclésiastiques de la division militaire qu'il commande, de ne pas porter d'autre vêtement que la soutane, sous peine d'être arrêtés par la gendarmerie et traités comme vagabonds ! ... Que dirait-on d'un évêque qui voudrait régler l'uniforme des soldats ? Aujourd'hui que la religion est tout à fait hors du gouvernement, nous voudrions bien savoir de quel droit des généraux viennent imposer aux prêtres de notre communion tel ou tel costume.

Le vendredi 20 mai, vers sept heures du soir, le vicaire d'une paroisse de l'arrondissement de Châteaubriant (Loire-Inférieure) revenait de porter les sacremens à un malade, lorsqu'il fit l'heureuse rencontre de trois gendarmes. Il était en habit sacerdotal, et s'il n'était pas muni d'un passeport, c'est qu'il n'était pas sorti des limites de sa commune. Messieurs les agens de la police libérale ne sont pas satisfaits de cette explication, le forcent de tourner bride, car, heureusement pour lui, il était à cheval, sans quoi on l'eût peut-être attaché à ceux des gendarmes, et on l'emmène au quartier de gendarmerie. Il eût probablement passé la nuit sous les verroux, si plusieurs de ses paroissiens, qui se trouvèrent sur la route que suivaient le prisonnier et son escorte, n'eussent insisté avec force pour que leur vicaire leur fût rendu.

Le 15 avril, un habitant d'Auray (Morbihan), appelé Robie, traversait une lande voisine de l'habitation de M. Léridant, ex-député. Cet homme était accompagné de deux journaliers appelés, Pun Jouan Phily, l'autre Joseph Levaillant. Quelques soldats d'un régiment ont fait feu sur ces trois hommes sans armes et sans intentions hostiles.

Deux soldats ont outragé, de la manière la plus brutale, une jeune fille de seize ans, qui gardait un troupeau de moutons dans les sablés de la Falaise, dite de Quiberon. On craint pour les jours de cette infortunée, que ces monstres n'ont abandonnée que grâce à l'arrivée sur le lieu du sieur Jessic, capitaine de navire. Les soldats ont pris la fuite, et se sont réfugiés dans un fort voisin, où ils ont trouvé protection.

Ces faits sont attestés par des personnes dignes de foi. On ne dit pas qu'ils aient été l'objet d'aucune enquête de la part des autorités, qui refusent même de donner suite aux plaintes dont on les saisit directement. On est autorisé du moins à le penser, d'après ce qui vient de se passer à Beaupréau (Maine-et-Loire). Le nommé Simon, jardinier, contre lequel il ne s'élevait d'autre reproche que d'être soupçonné de carlisme, a été maltraité par des gendarmes, et couché en joue par leur officier, lorsqu'il était tranquillement occupé à ses travaux, dans les derniers jours de mai. Simon a porté plainte devant le procureur du roi, qui, jusqu'à présent, ne paraît pas devoir donner suite à cette affaire. Cependant les faits sont notoires, plusieurs témoins les attesteront au besoin. On assure même que, sur les justes reproches de Simon, l'auteur principal de cet attentat aurait dit à un de ses gendarmes : "Si ce b... là dit un mot, passe-lui ton sabre au travers du corps."

Les cultivateurs revenant de la foire de Lindaul (Morbihan), passaient par le bourg de Grand-Champ, où se trouvent en garnison cent hommes du 12er léger. On les arrête, on les jette en prison, sous prétexte qu'ils ne doivent pas voyager la nuit. Leurs bestiaux seraient restés abandonnés, si quelques habitans ne les avaient recueillis, au risque de se compromettre.

Le dimanche 1er mai, une trentaine de militaires de la garnison d'Auray, accompagnés de gendarmes mobiles, parcourent la ville en tout sens, ayant des clairons en tête. Ils firent une station devant le presbytère, y chantèrent la Marseillaise, et crièrent à tue-tête : à bas les calotins ! à bas les prêtres ! à bas les jésuites ! à bas les chouans ! à bas les royalistes ! nous aurons leur tête ! On conçoit facilement quelle impression ces clameurs ont produit sur la population d'Auray, si éminemment religieuse, et combien elle a été révoltée de cette manière de célébrer la fête du roi des Français.

Ces mêmes hommes ont enfoncé le soir une porte et une fenêtre chez un pauvre artisan qui n'avait pas illuminé, et annoncèrent qu'ils en feraient autant partout où ils ne verraient pas un bout de chandelle.

Le même dimanche, treize chefs d'ateliers ou ouvriers d'Auray exécutèrent une partie de plaisir sur mer. Pour se mettre à l'aise et pouvoir ramer, ils ôtèrent leurs habits, et attachèrent leur cravates autour de leurs chapeaux. Il est d'usage dans cette ville d'attacher à la porte de chaque maison, le Ier mai, une branche d'aubépine. Les promeneurs en avaient décoré leur canne ; et voilà une conspiration ! un complot de carlistes ! ... Ces braves gens, qui ne se doutaient pas qu'une conduite si naturelle dût exercer des soupçons si extravagans, arrivèrent paisiblement de leur promenade à huit heures du soir. Ils trouvent sur le quai une vingtaine de gendarmes et une compagnie d'infanterie : le tout commandé par un officier de gendarmerie, justement odieux dans le pays par les vexations de toute espèce qu'il y a exercées. Il se précipite comme un furieux sur les voyageurs, les traitant de brigands, de chouans, etc., et parfaitement secondé par ses gendarmes, en frappe et terrasse plusieurs. Deux habitans sont liés par une corde, et un gendarme s'il faut les f... à l'eau. Tous sont maltraités, on les accuse d'avoir à bord un drapeau blanc. On fouille le canot, qui renfermait dans la tille une voile dont se saisit un sous-officier, en s'écriant à tue-tête : Le voilà ce malheureux drapeau, qu'il soit brûlé à l'instant, il n'y a que des brigands qui puissent l'arborer ! L'un des habitans dit : Mais déployez donc ce drapeau. Ce qui fut fait à l'instant à la confusion des assaillans, qui se convainquirent que c'était une voile appelée flèche-en-ciel. Furieux de leur méprise, ils s'en vengèrent en accablant de coups de poing et de crosses de fusil les promeneurs. Enfin l'officier s'écria avec l'accent de la rage : Vous êtes de la canaille, des brigands ! je ne sais à quoi il tient que je ne mette le feu à vos maisons : j'en ai le droit et le pouvoir, et il n'en serait rien.

Ces détails sont de la plus minutieuse exactitude, et extraits mot pour mot de la plainte qui a été adressée au juge d'instruction du tribunal de Lorient.

Il serait impossible de rapporter tous les actes de violence et de tyrannie dont cette malheureuse ville d'Auray a été victime pendant huit mois, sans qu'aucune agression, aucune résistance même de la part de ses habitans puisse justifier une pareille conduite des agens du gouvernement, qui semblent prendre à tâche de le rendre odieux. Ils y réussiront sans doute ; et un journal libéral se plaignait de ce que le maire d'Auray ayant annoncé qu'il ferait une distribution de vivres aux indigens, le jour de la Saint-Philippe, les boulangers ont refusé de cuire le pain qui leur était commandé, les bouchers de fournir la viande, que les pauvres eux-mêmes ont rejeté l'aumône de la mairie ! Certes une pareille unanimité est bien la condamnation la plus frammante des autorités qui l'ont fait naître.

La garde nationale de Pouzauges (Vendée) faisait une excursion dans le canton de Cerisais, arrive à la ferme de la Durbelière, et prétend que des réfractaires ont couché dans une grange isolée et ouverte. Sur les réponses négatives du fermier, on se jette sur lui, le maltraite cruellement, pour le punir, osait-on dire, d'avoir autrefois versé son sang dans la guerre de la Vendée.

Ces mêmes gardes nationaux rencontrent deux femmes qui portaient à manger à leur maris, occupés à travailler dans les champs. Ils les arrêtent, prétendant qu'elles portent des vivres à des réfractaires, les emmènent ; et ce n'est qu'avec peine que ces femmes ont obtenu plus tard d'être mises en liberté.

Les détachemens de troupes qui parcourent la campagne, se font toujours précéder par des guides pris parmi les paysans. Souvent ces excursions ont lieu la nuit ; et malheur aux paysans villageois qu'il plaît au commandans de choisir pour guides : ils sont arrachés violemment de leurs lits, très-souvent maltraités et gratifiés de coups de plat de sabre ou de crosse de fusil, s'ils se refusent à ce service illégal. Dernièrement, à Jallais (Maine-et-Loire), l'un d'eux a été mené la corde au cou.

Le 18 mai, à l'entrée de la nuit, à Saint-Denis (Vendée), le commandant d'un détachement de troupe de ligne, se proposant de fouiller la forêt de Grala, voulut, quoique assisté du maire, avoir un habitant pour guide. On ne sait par quel inexplicable motif il jeta son dévolu sur un malheureux vieillard, auquel le pénible travail d'une longue journée rendait le repos de la nuit si nécessaire ; mais le vieux Vendéen, ignorant la loi qui garantit la liberté individuelle, crut n'avoir rien de mieux à faire que d'obéir, au risque de compromettre sa santé par cette course nocturne. Voilà dont le détachement en route pour la forêt de Grala. Chemin faisant, on rencontre, entre sa maison et son moulin, un meunier du pays, qui, bien que sans armes et porteur d'une figure qui annonçait que depuis long-temps il avait satisfait aux lois de recrutement, est arrêté comme brigand. Il invoque l'autorité du chef de la colonne, contre cet excès de deux soldats : mais on le menace de le fusiller ; on l'emmène loin de sa famille, qui poussait des cris aigus, croyant son existence vraiment compromise. Cependant, l'officier ayant réfléchi plus tard à ce qu'avait de répréhensible une conduite si odieuse, déclara au meunier que sa mission était une mission de paix ; qu'il lui rendait la liberté, et qu'il pouvait retourner chez lui. Il faut convenir qu'on avait débuté d'une étrange manière dans cette "mission de paix".

Le jeudi, 26 mai, on a vu entrer à Vannes une petite armée, composée de grenadiers, de lanciers et de gendarmes, qui traînaient au milieu d'eux neuf paysans garrottés, et dont plusieurs portaient des marques non équivoques des mauvais traitemens qu'ils avaient reçus. Ce n'étaient pas des réfractaires ; il était facile de voir que tous avaient passé, depuis long-temps, l'âge de la conscription. On répandait le bruit que c'étaient des chouans pris les armes à la main, et on s'étonnait de ne pas apercevoir ces armes, que les hommes de l'escorte n'eussent pas manqué de porter en triomphe. Il eût été bien difficile de les montrer.

En effet, ces malheureux ayant été jetés en prison, le plus maltraité d'entre eux se réclama du secrétaire-général de la préfecture, dont il était fermier. Ce fonctionnaire s'étant rendu à la prison, apprit du pauvre blessé que, lorsque celui-ci se trouvait occupé dans un champ avec huit ouvriers, des soldats étant survenus inopinément, et manifestant des intentions peu amicales, plusieurs de ces journaliers avaient voulu se soustraire, par la fuite, aux mauvais traitemens dont ils se croyaient menacés ; mais que des soldats s'étaient jetés sur eux, les avaient crossés et garrottés, malgré leurs justes réclamations, et amenés en prison, disant qu'ils étaient des chouans.

La sincérité de ce récit ayant été facilement reconnue, ils furent mis en liberté, après avoir passé une nuit en prison, et perdu deux journées de travail. Quant au pauvre fermier, il a fallu le porter à l'hôpital pour le guérir de ses blessures.

Croit-on une pareille conduite bien propre à faire chérir aux malheureux habitans de ces contrées le nouveau gouvernement ?

On ne peut se figurer jusqu'à quel point est portée l'inquisition qu'on exerce à leur égard ; les soldats entrent dans les maisons pour s'assurer de la quantité du pain que l'on fait dans les métairies où on emploie des journaliers ; ils prétendent que la consommation est trop forte, qu'on fournit du pain aux réfractaires, et ils reviennent chaque jour pour s'assurer si on n'a consommé que la quantité convenable ; ils font faction dans les clochers ; et dès qu'ils aperçoivent deux hommes réunis dans la campagne, ils courent dessus et souvent leur tirent des coups de fusil sans savoir à qui ils ont affaire.

Le dimanche 15 mai, vingt-quatre hommes du 32e régiment de ligne, quelques gendarmes à pied, et une brigade à cheval, arrivent à l'improviste au bourg de Roche-Servière (Vendée), au moment de la première messe ; ils courent aussitôt dans les rues sur tous les jeunes gens, les arrêtent même dans les maisons, pour s'assurer de deux réfractaires qui leur avaient été signalés par un mouchard du village ; une vingtaine de suspects furent ainsi empoignés, quelques uns non sans avoir résisté à de pareils actes de brutalité. L'un d'eux fut saisi dans la tribune de l'église. Conduits devant le maire, celui-ci, étranger à la commune, ne put les reconnaître, il fallut s'en rapporter au témoignage des notables pour s'assurer que parmi ces vingt "criminels d'État", aucun n'était réfractaire.

Tout l'odieux de cette chasse d'une espèce nouvelle doit retomber sur la police de M. Casimir Perier, qui, sur les vagues renseignemens fournis par ses limiers, envoie la force armée jeter l'effroi dans une commune. Qu'en est-il résulté ? c'est que les jeunes filles, les pères, les mères, à l'apparition de la troupe, se sont empressés de courir les fermes et les hameaux de la paroisse, pour avertir les jeunes gens qu'on les prenait en masse pour les faire partir.

... à suivre ...

Juin 1831

(Pas de nom d'auteur)