Le 9 juin 1832 la duchesse de Berry, fugitive, traquée et résolue à mettre fin à son héroïque mais folle équipée, passa la nuit à la ferme de la Haute Ménantié, située près du village de la Bauche Tue Loup, en Pont Saint Martin, avant d'aller se cacher à Nantes en attendant de pouvoir s'embarquer pour l'Angleterre.

Elle s'était reposée la veille à la métairie du Logis de Tréjet, commune de la Chevrolière, après avoir dû quitter en toute hâte la ferme de la Brosse cernée par les philippistes.

Le Logis de Tréjet appartenait alors à une ardente légitimiste, Madame Vassal. Mon père en devint propriétaire par la suite. Je dois à cette circonstance d'avoir connu Pierre Doré, le dernier garde du corps de Marie-Caroline.

Dans mon enfance, Pierre Doré était un grand vieillard très droit, aux traits fortement burinés, à l'épaisse chevelure d'une blancheur de neige.

Tous les jours et par n'importe quel temps il descendait au marais pour y passer de longues heures, chapelet en main et le regard fixé sur l'horizon.

C'est là et dans cette attitude que le retrouve ma mémoire. Le récit qu'il faisait volontiers des évènements auxquels il avait été mêlé diffère un peu, dans les détails, des versions consacrées par l'Histoire sur la foi des rapports de police et de chroniqueurs qui n'en furent point les témoins directs. Je le crois plus proche de la vérité et c'est pour cette raison que je le relate ici, sans en rien changer. Cela m'est d'autant plus facile que je n'ai pas besoin ou si peu, d'en corriger l'expression. Pierre Doré avait toujours aimé fréquenter les prêtres et les instituteurs, et il avait pris à leur contact l'habitude d'un français assez correct, surtout quand il abordait un sujet à son avis trop exceptionnel, trop digne de respect, pour être traité en patois.

 

Ecoutons-le :

- "Mon père exploitait la métairie du Logis en association avec Auguste Jeanneau, son beau-frère et le frère de Georges Jeanneau, le fermier de la Brosse. Nous vivions tous en bonnes relations et pareillement avec nos parents, les Pouvreau de la Haute Ménantié et les Doré du Moulin Robert. Les quatre maisons n'en faisaient quasiment qu'une. Françoise Pouvreau était ma promise. Nous devions nous marier dès le retour de la paix.

Depuis pas mal de temps déjà, s'était ajouté du nouveau à nos besognes habituelles. Indépendamment des boeufs à toucher, des vaches à conduire au marais ou à panser aux étables, des soins aux vignes, aux labours, il fallait maintenant refaire ce qu'avaient déjà fait les anciens, quarante à cinquante ans plus tôt, monter la garde, porter des papiers, recueillir des renseignements.

Les papiers, c'était surtout l'affaire des filles. Elles les cachaient dans les ourlets de leurs cotillons ou sous le serre-tête de leurs calines. Le reste me regardait. J'avais vingt-deux ans, bons pieds, bons yeux, bonnes oreilles ! Pourtant, ce fut mon père qui vint me réveiller, le 8 juin, avant le jour, dans la grange où je m'étais couché vers minuit, après une tournée au bord de la rivière, sans y avoir d'ailleurs rien vu de suspect.

Lève-toi, Pierrot, me dit-il, Madame et les messieurs ne sont plus en sûreté à la Brosse. Georges est venu nous prévenir. Vas vite les chercher. Vous les amènerez jusqu'ici.

Georges Jeanneau m'attendait à la maison. Le temps de passer ma culotte et ma veste et je l'avais rejoint. Nous partîmes mais dûmes nous arrêter à une portée de fusil des bâtiments de la Brosse déjà occupés par la troupe.

Madame et Mademoiselle de Kersabiec, sa fidèle compagne "ma bonne Eulalie" comme elle avait coutume de l'appeler, étaient cachées dans un fossé profond mais heureusement à sec, derrière une mouche de bois. Un peu plus loin, sous une retombée épaisse de viornes et de chèvrefeuilles, se trouvaient le général de Charette, Monsieur de Ménard, Monsieur de Brissac, Monsieur de la Chévasnerie et le jeune Yacinthe de la Robrie. Celui-ci ne savait pas encore que sa jeune soeur, la pauvre petite Céline de la Robrie, avait été tuée la veille d'un coup de fusil stupidement tiré par un gendarme. Il devait l'apprendre seulement deux jours après, en arrivant chez lui, à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu.

Madame nous accueillit comme des sauveurs et pourtant nous avions encore fait si peu de chose pour elle ! Comme il faisait frais, elle voulut absolument nous faire boire une lampée d'eau-de-vie à même la gourde qu'elle portait en bandoulière.

Il importait de s'éloigner de la Brosse au plus vite, aussi nous mîmes nous tous en route sans tarder.

Notre retraite n'éveilla heureusement pas l'attention des soldats et cela malgré qu'un failli chien se mit à nous aboyer aux chausses.

La voyette que nous avions dû prendre et où nous marchions tous à la file indienne longeait une haie derrière laquelle se tenait une sentinelle dont la baïonnette brillait à travers les hanches. La Providence voulut bien que cet homme ne se détourna pas et pourtant nous passâmes si près de lui que la fumée de sa pipe faillit faire éternuer Madame.

Bientôt cachés par un boqueteau, nous nous sentîmes enfin plus à l'aise. Nous n'étions pourtant pas encore à bout de nos peines. Il fallut traverser une grande pièce de seigle. Madame portait des espèces de petits souliers découverts à très hauts talons. Elle se tournait les pieds au devers des sillons.

- Donne-moi le bras, me dit-elle.

Et alors nous avons marché tous les deux, bras dessus bras dessous, comme à la noce.

Les portes du Logis se trouvèrent fermées. Notre maîtresse était à Nantes et elle avait donné congé à tous les domestiques. Impossible de rentrer.

Après un assez long conciliabule à l'abri d'un massif de lauriers, la duchesse de Berry décida que son escorte était trop nombreuse et qu'il fallait se séparer. Le général et ces messieurs partirent donc de leur côté par le chemin qui s'appelle encore aujourd'hui le chemin de la Baillée. Ils devaient s'égailler par la suite dans le marais et tenter l'impossible, les uns pour remonter jusqu'à Nantes après avoir traversé la Loire à hauteur de Bouguenais, les autres pour gagner Saint-Philbert-de-Grand-Lieu. Nous sûmes plus tard qu'ils avaient réussi et que tous étaient sains et saufs.

Quand à la duchesse et à Mademoiselle Eulalie, Georges et moi reçûmes mission de les conduire jusqu'à la métairie de chez nous.

Madame s'assit sur la pierre du foyer. Elle était lasse et elle avait très faim.

Ma mère décrocha une poële à frire pour faire une omelette.

- Je vais casser les oeufs, dit Madame.

Et elle les cassa ma foi aussi bien que n'importe quelle bonne ménagère du pays.

Mademoiselle de Kersabiec était moins adroite. Ayant entrepris de les battre dans une pône à lait, elle en fit sauter partout sur elle.

Madame éclata de rire.

On n'aurait jamais cru une femme traquée et susceptible de tomber d'un moment à l'autre entre les mains des argousins lancés à sa poursuite.

L'omelette cuite, tout le monde se mit à table et personne ne manqua d'appétit.

Après sa part d'omelette, Madame mangea des noix avec une bonne tartine de beurre frais. Elle but au pichet comme nous autres.

C'est pendant ce repas que j'ai le mieux vu la duchesse de Berry. On m'a souvent demandé comment elle était de corps et de visage. De corps, petite et mince, un peu l'allure d'un jeune garçon. C'est peut-être pour cela qu'elle avait pendant quelque temps porté culotte et répondue au surnom de Petit Pierre. Le général de Charette lui avait fait renoncer à ce déguisement trop connu et qui ne trompait plus personne. Ce visage, la duchesse de Berry n'était pas jolie, mais gracieuse et si franchement fait ! Même aux pires moments, cette gaieté là, irrésistible et contagieuse, dissipait toutes les inquiétudes de ses compagnons et leur redonnait confiance.

Etait-ce là un signe d'insouciance, de légèreté de caractère ? Je crois plutôt à une attitude voulue, à une façon raisonnée d'être bonne. Elle ne se reconnaissait pas le droit d'imposer ses soucis à ceux qui se dévouaient pour elle.

Voilà comment j'ai vu la duchesse de Berry et le souvenir que je garde d'elle. Maintenant avait-elle les traits irréguliers et louchait-elle, comme je l'ai lu depuis ? Peut-être ne l'ai-je pas remarqué, peut-être en ai-je perdu la mémoire, comme aussi de sa prétendue claudication. Je crois bien pourtant qu'elle tirait un peu la jambe droite.

Nous venions de finir de manger, quand arrivèrent Alexandre Pouvreau et Françoise, ma promise.

Ils apportaient d'assez fâcheuses nouvelles. Les Philippistes étaient au village de la Michèlerie.

- C'est-à-dire à moins d'un quart d'heure d'ici, expliqua mon père à Madame, et il ajouta :

- Il n'est plus possible à votre Altesse de passer la nuit ici.

- Où aller ? demanda-t-elle.

- Chez nous, à la Haute Menantié, répondit Françoise.

Il était alors environ trois heures de l'après-midi.

Nous prîmes le chemin du Grand Fief.

Derrière les bâtiments de la borderie de Bergerac, alors inhabitée, s'étendait un vaste champ de genêts où nous avions l'intention d'attendre la nuit avant de poursuivre plus loin. Bien nous en prit ; sans cette précaution, nous tombions en plein sur une colonne gouvernementale venant de Nantes et qui cantonna ce soir-là au bourg de chez nous.

Madame et Mademoiselle de Kersabiec étaient très lasses. Cette longue pose leur fit du bien. Elles s'endormirent. Nous dûmes les réveiller pour nous remettre en route.

La nuit tombait déjà ; si bien qu'Alexandre fit grand peur à Madame. Bien malgré lui, le pauvre gars.

Il fermait la marche quand elle l'aperçut sans le reconnaître au moment où il passait un échalier à une demie portée de fusil derrière nous.

- Nous sommes traqués, dit-elle.

- Non, rien à craindre, c'est mon frère qui efface les marques des talons de votre Altesse, expliqua Françoise.

- Maudits talons ; je voudrais bien pouvoir changer de chaussures, dit alors la princesse en riant de sa méprise.

Rendues à la Haute Menantié, ni elle ni Mademoiselle de Kersabiec ne voulurent rien prendre. Elles étaient à bout de forces et demandèrent à se coucher sans tarder.

La mère Pouvreau les installa dans la chambre des filles. Auguste, Alexandre et moi devions monter la garde à tour de rôle. Personne ne vint nous déranger. Vers deux heures du matin seulement, les chiens jappèrent. C'était des hommes de Montbert, Alexandre Binet et Jean Pichaud, qui ramenaient chez lui à la Bauche Tue Loup, Monsieur Bruneau de la Souchais, blessé deux jours plus tôt au combat du Chêne.

Le vendredi 9, point ne fut besoin de réveiller Madame ni Mademoiselle de Kersabiec. Elles se levèrent avant le soleil. Toutes les deux avaient bien dormi.

Madame mit une robe de futaine appartenant à Françoise et se coiffa d'un bonnet de linge à ma cousine, Mariette Doré. Des sabots rembourrés de foin remplacèrent ses malencontreux souliers à hauts talons. Mademoiselle Eulalie s'habilla elle aussi en paysanne. - Toutes les deux s'amurèrent beaucoup de leur déguisement comme si ç'avait été pour une fête et non pour affronter un des plus grands dangers de leur existence.

On dit généralement que Françoise et Mariette accompagnèrent seules la duchesse de Berry jusqu'à Nantes. C'est une erreur. J'en étais moi aussi.

Maîtresse Pouvreau nous trempa la soupe avant notre départ, une soupe maigre, aux navets et aux pommes de terre, à cause du vendredi.

Madame la trouva très bonne et en redemanda.

Ce fut à ce moment-là qu'elle donna à chacune de mes cousines une croix et une chaîne d'or. J'eus pour ma part une bourse dont les pièces nous servirent plus tard, à Françoise et à moi, pour monter notre ménage.

De la Haute Menantié à Nantes, la route était alors plus longue qu'aujourd'hui et Madame n'avait pas l'habitude de marcher en sabots. Il lui arriva ce qui fatalement devait arriver ; elle eut vite les pieds écorchés, aussi dûmes nous faire de nombreuses haltes pour lui permettre de se reposer. Nous nous appuyions alors à la barrière d'un champ en ayant l'air de causer comme si nous venions de nous rencontrer.

Ainsi faisions-nous, non loin du Chêne Creux, quand passa un gars de Passay qui rentrait chez lui son congé en poche, car il venait de terminer son service militaire. Un peu pris de boisson, il se planta tout droit devant Madame et la dévisagea avec insistance.

- Je ne te connaissait pas cette cousine-là, me dit-il.

Je devais apprendre plus tard qu'il avait parfaitement reconnu la duchesse de Berry.

Il ne fut pas le seul à la reconnaître. La police de Louis Philippe devait pourtant mettre cinq mois à la découvrir et encore n'y serait-elle peut-être jamais arrivée sans l'intervention d'un misérable mouchard, un étranger, chez nous, personne n'aurait voulu manger de ce pain là.

Nous devions en avoir encore plusieurs fois la preuve.

Passé le Chêne Creux, des hommes du village de Vincée, tout proche, comme vous le savez, de la Bauche Tue Loup, nous dépassèrent.

- Veilles bien sur tes poulettes. Les soldats de la barrière de Pirmil regardent aujourd'hui de très près la figure des filles, me cria l'un d'entre eux.

Cet avertissement effraya Mariette et Françoise.

- Oh, Madame vos jambes sont trop blanches, elle vont vous trahir, dit ma promise.

Les jambes de Madame n'étaient pas en effet aussi halées que celles de ses deux compagnes.

- Pierre va les brunir, décida-t-elle.

J'obéis en les frottant avec de la gace prise au fond du fossé de la route un peu humide à cet endroit là. Ma main tremblait. Songez donc, caresser les mollets d'une princesse ! Pas besoin d'en faire autant à ceux de Mademoiselle Eulalie, car elle était très brune.

L'entrée à Nantes se passa mieux qu'on aurait pu le craindre. Et pourtant, là encore, Madame fut certainement reconnue.

- Cache tes mains, ma belle enfant, lui dit un vieux sergent, chef de poste à la barrière de Pirmil.

Il me semble voir encore sa figure, sa moustache blanche et ses yeux pleins de malice.

Jusque dans l'armée, un tas de braves gens n'auraient donc jamais voulu prêter la main à l'arrestation de la Duchesse de Berry, malheureuse et proscrite.

Les chefs partagaient à ce point de vue l'opinion de la troupe. Nous fûmes croisés, Chaussée de la Madeleine, par un capitaine de voltigeurs. C'était le futur général Mellinet. Lui aussi reconnut Madame mais se garda bien d'en parler à personne. Lui-même devait me le dire plus tard, à une époque où en parler n'avait plus d'importance. Il venait alors souvent, invité par notre maître, chasser la sauvagine sur les marais de Tréjet et j'étais devenu son pousseur de yole.

Madame marchait maintenant sur le pavé de Nantes avec un naturel surprenant et même sans la moindre difficulté apparente. Ses pieds écorchés ne lui faisaient plus mal, affirmait-elle.

Une marchande de fruits l'interpella au coin d'une porte cochère.

- Eh, jeunesse, aide-moi donc à décharger mes paniers, lui demanda-t-elle.

- Avec plaisir, grand'mère, lui répondit la duchesse.

La vieille lui donna une pomme en remerciement. Elle y mordit à belles dents.

Je lui fis mes adieux sur le pont de la Rotonde.

- Sois toujours un bon garçon et rends ta femme heureuse, me dit-elle.

Je crois lui avoir obéi.

Françoise et Mariette devaient conduire Madame et Mademoiselle de Kersabiec chez les parents de celle-ci, dans la rue du Château, et me rejoindre ensuite aux Trois Moulins pour nous en revenir chez nous.

Exactes au rendez-vous, elles me racontèrent comment tout s'était heureusement terminé malgré une grosse imprudence de Madame.

Elle avait absolument voulu rentrer dans un magasin, rue de la Poissonnerie, pour leur acheter à chacune une pièce d'étoffe en dédommagement des robes et des bonnets qu'elle ne pouvait pas leur rendre.

Après l'avoir quittée, Françoise et Mariette étaient allées à l'église Sainte-Croix allumer un cierge devant l'autel de la Sainte Vierge."

Ici se terminait le récit de Pierre Doré.

Ce qui s'était passé par la suite, le séjour de Madame à Nantes, d'abord dans la famille de Kersabiec, ensuite chez les demoiselles de Guigny, son arrestation dramatique, derrière une plaque de cheminée, le 7 novembre 1832, son emprisonnement au fort de Blaye et comment la naissance d'un enfant fit répandre les pires calomnies contre elle, mais révéla finalement qu'elle s'était secrètement remariée à un gentilhomme italien, le Comte Luccesi-Palli, la hâte avec laquelle, aussitôt libérée, elle s'empressa de le rejoindre à Palerme pour se consacrer entièrement par la suite à ses devoirs d'épouse et de mère de famille, la dignité incontestable de sa vie privée, sa mort, survenue au château de Brunnensée, en Haute-Styrie, le bonhomme ne nous en parlait jamais. Peut-être l'ignorait-il. Mais ce qu'il n'ignorait probablement pas, c'est à quel point le souvenir de la duchesse de Berry, fidèlement conservé par les habitants du Pays de Grand Lieu les prédisposait à tolérer la Révolution de 48 et surtout à bien accueillir le coup d'Etat du 2 décembre 1851.

Paul BRUZON

Revue du Bas-Poitou

1950 - 2e livraison