Ardelay


De 1830 à 1835, c'est-à-dire avant et bien après l'insurrection de 1832, il y eut un peu partout, en Vendée, une foule de conscrits qui refusèrent de servir le gouvernement de Louis-Philippe et qui traqués comme réfractaires, firent, comme on dit, passer plus d'un mauvais quart d'heure aux policiers, gendarmes et garnisaires lancés à leur trousses. Le canton des Herbiers, entre autres, en compta un grand nombre, dont les dramatiques aventures sont encore présentes à la mémoire des anciens du pays, et je dois à l'aimable complaisance de l'un de ces anciens quelques curieuses notes inédites qui vont me permettre d'offrir aux lecteurs de la Vendée Historique une page de notre histoire locale pendant les premières années du régime philippiste.

Quand j'aurai dit que l'informateur qui m'a documenté n'est autre que mon vénérable ami le Comte de Chabot, cela suffira, ce me semble, pour donner toutes garanties sur la foi due aux "notes recueillies près des anciens habitants d'Ardelay" par ce vieux Chouan - toujours si jeune - qui fut lui-même contemporain des évènements.

Les jeunes réfractaires des environs des Herbiers ne manquaient point d'asiles pour se soustraire aux poursuites dont ils étaient l'objet, car il y avait dans la contrée bien peu de maisons, et pour ainsi dire pas un seul village où ils ne fussent assurés des sympathies et de la complicité des habitants ; mais leur principal refuge était le moulin de la Motte-Boisseau, situé près du Boistissandeau, en Ardelay : "Au moindre signal, note M. le comte de Chabot, ils s'égaillaient dans les champs de genêts, puis, l'alerte passée, ils réintégraient le moulin."

 

Boistissandeau

Vue aérienne du Château du Boistissandeau

Assurés tout au moins de la complicité de la plupart des habitants de la campagne, les réfractaires, par contre, avaient à compter non seulement avec les sbires, gendarmes et soldats chargés de les arrêter, mais encore avec l'espionnage des patauds du chef-lieu de canton, parmi lesquels trois surtout se faisaient remarquer par leur acharnement : les citoyens Ag.., Deb.. et Mer.. Ces trois personnages, alors les plus gros bonnets des Herbiers, provoquaient et multipliaient chaque jour les chasses aux réfractaires. A l'occasion ils n'hésitaient point à présider eux-mêmes à de sanglantes exécutions.

C'est ainsi qu'un jour, sur leur dénonciation et par leur ordre, deux malheureux jeunes gens, bien que non armés, furent arrêtés et fusillés, séance tenante, sur le territoire d'Ardelay : le premier, nommé Michel (de Saint-Paul-en-Pareds), dans un champ de l'Etang ; le second, nommé Chagnoleau (de Saint-Prouant), au village de la Porcherie. "Les corps furent transportés aux Herbiers sur de la paille, dans une charrette à boeufs.

A quelques jours de là (je copie textuellement les notes de M. le Comte de Chabot), le citoyen Deb.., étant allé faire un testament à la Porcherie, tomba mort subitement, et la même charrette qui avait servi à transporter les corps des deux victimes servit à le transporter lui-même sur la paille aux Herbiers. Dans cette lugubre coïncidence les habitants du pays virent le doigt de Dieu.

Peu de temps après, les réfractaires d'Ardelay qui n'avaient point eu la peine de venger sur Deb.. l'assassinat de leurs deux camarades, trouvèrent et ne laissèrent point échapper l'occasion de faire payer un petit à-compte au citoyen Mer.. L'ayant rencontré  un soir, à l'entrée de l'allée du Boitissandeau, ils "l'attachèrent nu à un arbre qui existe encore. Ses complices ne l'y trouvèrent et ne le détachèrent que le lendemain, après une nuit de pénitence bien méritée" et, à mon avis, plutôt douce !

Quant au citoyen Ag.., que la rumeur publique accusait d'avoir assassiné de sa main le jeune Michel, je ne sais s'il reçut, lui aussi, sa petite leçon, M. le Comte de Chabot n'en dit rien dans ses notes, mais par contre, il nous apprend que ce chasseur de réfractaires fut décoré par Louis-Philippe, et il ajoute : "Est-ce donc pour avoir tué Michel à la chasse, alors que ce dernier n'était pas armé ? C'est ce dont généralement le public l'a toujours accusé. En ce temps là on décorait bien le lieutenant Régnier, qui avait assassiné le fils du grand Cathelineau après lui avoir promis la vie sauve !"

Le trio proscripteur Ag.. - Deb.. - Mer.. avait comme limier et principal agent une demi-mondaine de village (ce qu'on appelle chez nous une "traînée") qui, tout en ayant l'air de servir les réfractaires, travaillait en réalité pour le compte des patauds. L'espionne fut à la fin démasquée et, un beau jour, elle se vit infliger une réédition, une petite leçon donnée à son patron Mer.. :

"Une fille de mauvaise vie, qui mouchardait tantôt pour ou contre les réfractaires, fut prise par eux. Ils la pendirent par les pieds, dans le bois du Paillat, à cinq cent mètres de Saint-Paul-en-Pareds. Ils la laissèrent quelque temps dans cette position, la dépendirent ensuite et l'envoyèrent expier ses fautes ailleurs".

On n'osa point décorer cette "victime", mais il est à croire que sa pendaison momentanée, venant s'ajouter à ses glorieux états de services, lui valut une bonne gratification, et m'est avis que, si l'on cherchait bien, on trouverait probablement quelque part, dans les papiers officiels et secrets de l'époque, trace du prix d'espionnage - sinon de vertu - décerné à la digne indicatrice opérant pour le compte des chasseurs de réfractaires du canton des Herbiers.

Ce qu'on pourrait sûrement trouver, par exemple, ce sont les pièces judiciaires établissant comment, à la même époque, la commune d'Ardelay, déclarée responsable des faits et gestes des réfractaires sur son territoire, fut condamnée, grâce à de faux témoignages, à servir pendant plusieurs années une grosse rente viagère à un gendarme blessé ... par un de ses compagnons de chasse maladroit !

L'histoire de cette rente viagère est tout à fait suggestive, et voici comment M. le Comte de Chabot le rapporte dans ses notes :

"Deux gendarmes, en tournée sur le chemin du Bois-Joly, se trouvèrent un jour en présence d'une troupe de réfractaires. L'un de ceux-ci, armé d'une espingole, voulut tirer, mais l'espingole rata. L'un des gendarmes s'élança contre les jeunes gens, tandis que l'autre, faisant feu, blesse son camarade. Les jeunes gens déguerpirent mais les gendarmes, à l'aide de faux témoins, dont un nommé Briand dit Lunette, jurèrent que c'étaient les réfractaires qui avaient tiré.

Quatre jeunes gens du Bois-Joly, complètement innocents, les nommés Pineau, Simonneau, Fonteneau, Rousseau et un cinquième, je crois dont le nom m'échappe, furent condamnés pour ce fait, à la Roche, à trois mois de prison. La commune d'Ardelay dut condamnée elle-même à payer au gendarme blessé par son camarade une rente viagère de 2.000 francs".

Je me suis laissé dire que la justice opérant pour le compte de la troisième République n'est pas moins habile que celle de 1830 à faire tourner au profit des tyrans du jour et de leurs agents le bénéfice du fameux proverbe des "battus payant l'amende" : à preuve l'histoire des récents inventaires, où nous avons vu appliquer avec tant de cynisme ce principe - bien républicain - qu'il est de bonne guerre de faire solder par les opprimés brutalisés le coût des brutalités des oppresseurs !

Les notes fournies par M. le Comte de Chabot nous apprennent encore qu'outre les deux victimes dont il a été question plus haut, "bien d'autres réfractaires furent tués sur le territoire d'Ardelay, dénoncés par les citoyens Ag.., Deb.. et Mer.. ; mais il est impossible aujourd'hui de retrouver leurs noms, car les registres de l'état-civil ne portent simplement pour chacun d'eux, que la mention "décédé en son domicile".

LA VENDÉE HISTORIQUE - 1910