Chacun connaît les grands évènements qui s'accomplirent les 12, 13 et 14 juillet 1789, lors de la réunion des Etats-Généraux, et qui furent le prélude de la Révolution française.

Le voeu de la destruction de la Bastille avait été émis dans quelques cahiers ; des instigateurs avaient proféré plusieurs fois le cri : "A la Bastille !" et dès la nuit du 13 juillet, le peuple s'y était porté en armes. Après une lutte qui ne fut pas de longue durée, le commandant de la forteresse avait été obligé de se rendre, sur les menaces mêmes de la garnison ; et, le 14 juillet, la Bastille tombait aux mains du peuple.

Lors de la première tentative qu'il fit pour s'en emparer, la serrure de la porte d'entrée avait été forcée, et un serrurier nommé Plançon, qui demeurait sur la place même de la Bastille, fut appelé pour la réparer. Cet ouvrier avait été attaché en cette qualité à bord d'un bâtiment de l'État, pendant la guerre de l'indépendance, et, à son retour d'Amérique, il avait été nommé serrurier de la Bastille.

A peine Plançon terminait-il la réparation de la serrure, que la Bastille fut attaquée de nouveau, et il n'eut que le temps de s'enfuir au plus vite, en emportant ses outils, parmi lesquels la clé se trouva par mégarde. Sa femme, l'ayant vu entouré violemment par la foule, le crut perdu, et sa frayeur fut telle, qu'elle en mourut la nuit suivante.

La Révolution ayant fait perdre à Plançon les sommes qui lui étaient dues par l'État, et les temps ne lui permettant pas de continuer sa profession, il rassembla les derniers débris de sa fortune et vint se retirer à Rigny-le-Ferron, son pays natal. Il s'y fit construire un petit ermitage près la fontaine-Saint-Martin, et mourut en 1830, à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

Des relations de voisinage s'étaient établies entre lui et M. Vernay, ancien armurier d'artillerie de la marine, et maître serrurier à Villeneuve-l'Archevêque. Celui-ci le reçut souvent à sa table son ancien confrère, et eut même occasion de lui rendre quelques services. Peu de temps avant sa mort, Plançon fit don de la clé de la Bastille à son ami Vernay, en témoignage d'attachement et de reconnaissance ; et la famille de celui-ci l'a conservée depuis comme un précieux souvenir.

J'ai trouvé que la Société archéologique trouverait quelque intérêt dans cette simple relation, qui s'appuie sur des assertions dignes de foi, et je mets sous ses yeux cette clé authentique, qui est un vrai chef-d'oeuvre de serrurerie.

Un fac-similé en sera déposé dans les archives de la Société, et j'espère que bientôt ce dernier et peut-être unique débris de la Bastille deviendra la propriété du musée national.

DELIGAND

Sens, 7 juillet 1783

Bulletin de la Société archéologique de Sens.