A midi, quand le cri des cigales ailées

S'élève seul au sein des campagnes brûlées,

Qu'il est doux de dormir, de penser, de rêver,

Près du lac où le soir le boeuf vient s'abreuver.

Des châtaigniers touffus et des pins centenaires,

S'alignant hauts et droits comme des mousquetaires,

Font surgir tout à coup des souvenirs confus

Quelqu'un de ces châteaux comme on n'en bâtit plus.

 

Il est vrai, la Verrie est, à l'âge où nous sommes,

Une oeuvre digne en tout du siècle des grands hommes :

A la grille d'honneur, la couronne est due ;

Sur les blasons, gardés par deux lions de pierre.

Ici, les trois besans des de Clermont-Tonnerre,

Et là, sur champ d'argent la rose des de Bruc,

Le fossé desséché, puis la cour, où croît l'herbe,

Enfin le grand château qui se dresse superbe.

C'est avec un respect tremblant, un saint émoi,

Que l'artiste qui sent, le poète qui croit,

L'historien qui sait, franchit d'un pied profane

Les six degrés moussus du perron ; et sa canne

Ebranle les échos des salons endormis.

On semblent, vers le soir, errer des ombres froides.

Esprit des vieux seigneurs qui s'y sont divertis

Et sont dans les caveaux maintenant couchés roides.

Que de frissons pensifs ! Que de sentiments sourds !

Que de ressouvenirs de tristesse ou de joie !

Ici, la grande salle où l'on rit et festoie :

Les panneaux sont remplis de rustiques amours,

Des hauts faits de l'histoire ou de scènes de chasse ;

Là, le salon immense avec sa double glace :

Combien nos aïeux a-t-elle réfléchis !

Comme un vieux serviteur rebuté par son maître,

En clavecin poudreux, qu'on oublia peut-être,

Reçoit seul des Amours les gracieux souris.

0h ! s'il pouvait conter les marquises poudrées

Dont les doigts blancs et fins sur son clavier jauni

Jouèrent du Mozart, ignorant Rossini,

Quels récits ! mais, hélas ! ses cordes sont brisées !

 

Tout respire en ces lieux le parfum des tombeaux :

Cet escalier d'honneur mène à vingt chambres vides !

Et cependant, là-bas la Loire sur ses flots

Porte les lourds chalands et les vapeurs rapides.

Au bout de la prairie elle coule toujours,

Eternelle et semblable aux fidèles amours.

 

Veuve des châtelains, la Verrie est déserte.

Paix aux morts ! - Mais parfois, quand la chasse est ouverte,

Ses murs abandonnés retentissent encor

De propos gais et francs, de cris, du choc des verres

Et du rire gaulois, du rire de nos pères,

Qui sonne dans la nuit comme un éclat du cor.

 

CHRISTIAN DE WISMES