Le sieur de Saint-Pal fut victime, dans les premiers jours d'octobre, d'une assez fâcheuse aventure. Pendant qu'il était à guerroyer et à faire des razzia de vivres, pour attirer les républicains, car Charette se préparait à attaquer Noirmoutier, le général de brigade Beffroy, qui commandait à Luçon, saccageait la commune de Chaillé-sous-les-Ormeaux et enlevait tous les effets des habitants, qui furent transportés en cette ville et vendus par les volontaires dans les rues. Les propriétés de Saignard furent dévastées en cette occasion, et on accusa le commandant de la place Percebois - qui fut même arrêté et conduit devant le Directoire du département - de s'être attribué le produit de la vente du mobilier de ce chef des rebelles. On destitua Percebois de son grade, mais après examen on reconnut qu'il n'avait été pour rien dans cette entreprise. Tout cela ne restitua point aux intéressés les meubles brisés ou volés.

La Fontenelle de Vaudoré prétend - le fait est-il démontré ? - que, le 9 décembre, le chef de la division du Tablier se trouvait aux Herbiers pour participer à la nomination de Charette au grade de général en chef. Il ne fut point, toutefois, appelé à signer le procès-verbal rédigé à cette occasion, qui fit tant de bruit et où ne figurent que les noms de Coëtus, Savin, Eriau, Arnaudeau, de la Roberie, Baudreau, le Moël et Garreau (Revue du Bas-Poitou, année 1896, p. 415).

On sait encore que Saint-Pal se trouvait, en avril 1794, dans l'armée de Charette qui surprit et saccagea le bourg des Moutiers-les-Mauxfaits : le juge de paix Denogent et le receveur d'enregistrement Bonnamy y furent massacrés ; qu'en juin, le républicain Delaage retrouvait, dans la région de La Roche-sur-Yon, sa bande qui disparaissait aussitôt qu'aperçue.

D'après la déclaration faite à Fontenay par le sieur Prudhomme, qui venait de l'armée de Charette, Saint-Pal était encore à la tête de 1 500 hommes, le 14 juillet, et deux jours après Dutruy, commandant aux Sables, faisait savoir au général en chef Vimeux, que toutes les nuits ces brigands, qui étaient à Aubigny, Nesmy, Le Tablier, etc ... portaient leurs incursions dans les paroisses d'Avrillé, Talmond et autres, pour inquiéter les moissonneurs et s'emparer des récoltes. Ce général partait aussitôt pour les attaquer et, le 24, il informait son chef que "l'expédition contre Saint-Pal à Aubigny n'avait pas eu tout le succès qu'il attendait. Saint-Pal et les siens avaient pris la fuite : cependant, on en a surpris une trentaine couchés tous ensemble dans un grenier, ayant leurs armes à côté d'eux." Il voulut mieux faire et il y retourna le 29. 1 100 hommes, dit-il, divisés en deux colonnes, se sont portés la nuit dernière sur Nesmy, où se tenait Saint-Pal, qui s'est retiré avec perte de 60 hommes, quelques bons fusils et deux pistolets. Il avait lui 700 fantassins et une soixantaine de cavaliers. On a trouvé, dans leur camp, deux boeufs tués et beaucoup de pain. Les métayers, qui étaient occupés à travailler dans leurs champs, se sont prêtés de bonne grâce à transporter les farines."

Il n'est donc pas exact de dire, comme le ferait croire M. de la Fontenelle de Vaudoré, que Saint-Pal ait été remplacé à la tête de la division du Tablier par Lemoëlle, après la bataille des Clouzeaux, où périt Haxo (21 mars 1794), puisqu'on vient de le retrouver encore à la tête de ses troupes, à l'attaque des Moutiers, en juin, et aux combats d'Aubigny et de Nesmy, les 24 et 29 juillet. C'est seulement au mois de septembre que Charette prit contre lui des mesures de rigueur. Voici comment M. Le Bouvier-Desmortiers raconte l'incident : "La division de ce pays était sous les ordres de M. de Saint-Pal, dont les talents militaires ne jouissaient pas d'une grande réputation. Il s'était laissé prendre 20 charretées de bois et une quantité de vin, sans faire la moindre résistance. Eh bien ! dit Charette, j'irai les lui rendre ; et il se mit en marche pour chasser la colonne républicaine qui pillait et ravageait impunément le canton. A peine les royalistes parurent dans les landes, que les républicains sortirent de leur camp et s'avancèrent fièrement, en ordre de bataille, croyant n'avoir affaire qu'à l'ennemi qu'ils méprisaient : mais ils furent bientôt détrompés. Les royalistes marchaient en colonne, la cavalerie à la gauche : ils s'avancèrent aussi jusqu'à demi portée de fusil. Alors Charette met pied à terre et, une espingole à la main, il fonce à la tête de ses chasseurs, qui agitent leurs panaches et poussent de grands cris : l'avant-garde charge avec furie et l'ennemi qui, dans ce genre d'attaque, ne reconnaît point M. de Saint-Pal, tourne à droite et prend la fuite. La cavalerie poursuivit jusqu'au chemin de Luçon les fuyards dont il ne réchappa qu'une soixantaine."

L'adjudant général Marotte commandait ce poste fort d'environ 800 hommes, et l'armée que conduisait Charette en comprenait 3 000 qui s'avancèrent en trois colonnes. Il y eut évidemment un grand désordre dans cette garnison qui se retira, le 14 septembre, jusqu'à Saint-Cyr, mais qui n'entraîna pas la perte de 740 hommes, comme l'annonça avec tant de certitude le panégyriste de 1809. L'histoire de la Guerre de Vendée a fait des progrès depuis cette époque et ces fanfaronnades ne sont plus acceptées que sous bénéfice d'inventaire.

Quand on veut juger sainement les faits de la Guerre de Vendée, il est prudent d'agir mathématiquement. Cette expression peut paraître mal placée, dans une étude historique ; elle peint cependant fort bien le genre de travail et d'élimination auquel on doit se livrer, pour approcher le plus près possible de la réalité. C'est, si l'on préfère, une question de bonne recette pharmaceutique à  exécuter. On prend les récits de deux panégyristes, royalistes et montagnards, racontant le même épisode, que l'on mélange convenablement ensemble et on divise par deux, comme en arithmétique, pour avoir la moyenne. On est à peu près sûr, ainsi, d'approcher sensiblement de la vérité, autant du moins qu'il est possible de l'espérer. Ce travail, beaucoup plus difficile qu'il ne paraît, aboutit encore quelquefois à des inexactitudes, mais c'est le seul qui puisse donner des résultats acceptables et approximatifs.

En revenant au récit de M. Le Bouvier-Desmortiers, on y trouve les détail qui confirment le doute émis sur la disgrâce de Saint-Pal. "C'était le troisième camp retranché que Charette avait détruit dans l'espace de deux mois. Il nomma M. Le Moël, jeune homme plein de bravoure, au commandement de la division de M. de Saint-Pal, et donna à celui-ci une place d'inspecteur qui n'exigeait aucun service militaire."

Ce soldat d'occasion et incapable, relégué au troisième plan, fut fort heureux de profiter de la première pacification de La Jaunaye, pour quitter son deuxième emploi qu'il jugea indigne de lui ; il se garda bien de répondre à l'appel de Charette, lors de la reprise des hostilités et, quelques jours après cette néfaste décision du chef vendéen, car il n'est pas possible d'émettre une autre opinion, le 10 mars 1795, Dominique Dillon, président de l'administration départementale à Fontenay, écrivait à Goupilleau de Montaigu, à Paris : "Saint-Pal et le ci-devant chevalier Buor, d'Angles, se sont rendus à nos camarades". Donc impossibilité complète de concilier avec ces dates certaines, l'accusation de Mercier du Rocher, prétendant que Saint-Pal fut soupçonné d'avoir fait massacrer son beau-frère Lasnonnier dans une surprise de Mareuil, qu'il commandait, celle-ci ayant eu lieu le 9 juillet 1795. S'il se rendit au gouvernement républicain le 10 mars, comment pouvait-il commander l'expédition du 9 juillet suivant ?

Il n'est plus, pendant près de trois ans, question de Saint-Pal ; on n'en retrouve aucune trace dans la correspondance des agents du pouvoir.

Le 28 février 1798, pourtant, en traversant la paroisse de La Ferrière, il eut la mauvaise surprise de trouver, sur la grande route, le citoyen Le Gueult, commissaire du pouvoir exécutif, près le canton de La Chaize qui, le lendemain racontait au directoire son entrevue en ces termes : "Hier, étant en tournée dans la commune de La Ferrière, ayant rencontré sur la grande route Saint-Pal du Tablier, qui allait, me dit-il, près de Nantes, je lui demandais par quel hasard il était dans ce pays-ci, ayant dû le quitter conformément à la loi du 19 fructidor. Il me dit qu'il avait obtenu la main-levée du séquestre de ses domaines, et qu'il était autorisé à rester dans ses foyers.

Comme j'ignore qu'il y ait une exception à la loi du 19 fructidor, en faveur des chefs des rebelles de la Vendée, portés sur la liste des émigrés, je vous prie de me faire connaître ce qu'il en est, afin que j'arrête ou je fasse arrêter ce Saint-Pal, si je le rencontre une autre fois, dans le cas où il ne m'aurait pas dit la vérité." Ce soin ne fut pas réservé au zélé commissaire.

En effet, par ordre de l'administration centrale du département, le citoyen Jean-Zacharie Prier, capitaine de gendarmerie de Fontenay-le-Peuple, faisait arrêter, le 25 mars 1798, par la brigade de La Roche-sur-Yon, le nommé Saignard Saint-Pal, résidant dans la commune de Saint-Florent-des-Bois. On l'envoyait à la prison de Fontenay et, dans l'état nominatif des individus détenus par mesure de sûreté générale, adressé le 28 avril par le commissaire près le directoire exécutif, au Ministre de la police générale, le sieur Saignard dit Saint-Pal était présenté comme "ex-noble, 48 ans, agriculteur à Saint-Florent-des-Bois, a été chef jusqu'au traité de la Jaunaye, n'a point repris les armes avec Charette." Aussi, fut-il remis en liberté le 14 mai, sur l'ordre du ministre Doudeau, ainsi que sept autres chefs rebelles et put-il, pendant plus de 18 mois, jouir de la plus parfaite tranquillité.

Le commissaire de la Chaize, cité tout à l'heure, annonçait encore avec terreur le 29 décembre 1799, à son collègue du département, après lui avoir parlé de l'important soulèvement, que venaient de provoquer Caillaud et Rézeau chefs des chouans "qu'ils devaient encore faire jonction et se porter dans la division de Saint-Pal (du Tablier) pour "en soulever les habitants et les faire marcher ; c'est dit-on, La Maronnière qui devait prendre le commandement de cette division en remplacement de Saint-Pal ..." Ce dernier bruit était alors assurément très fondé ; Saint-Pal éprouvait, au premier abord, beaucoup de répugnance à reprendre les armes ; il n'était pas des plus acharnés parmi les rebelles et il estimait le moment peu propice pour un soulèvement, mais il fut contraint cependant de marcher, et, une semaine plus tard, Le Gueult portait de nouveau à la connaissance du département : "Aujourd'hui Saint-Pal, divisionnaire du Tablier, qui a feint jusqu'à ce jour de ne pas vouloir reprendre les armes, assemble à Saint-Florent son monde. Il s'était d'abord caché. Les soldats de Verrier (chouan, émigré des environs de Nantes, commandait en chef la division d'Aizenay) avaient été chez lui, il y a quelques jours ; ne l'ayant pas trouvé, ils pillèrent sa maison ; ils trouvèrent dans les armoires au moins 6 livres de poudre, ce qui est une preuve de la bonne intention pacifique qu'avait Saint-Pal ; il comptait sans doute n'en faire usage que pour s'amuser à tirer les moineaux. Mais, comme Verrier n'a pas voulu lui donner le temps de respirer, de sorte que mon Saint-Pal, pour sauver ls restes de sa maison et n'être pas fusillé, "car on l'a menacé", a repris son premier poste et va marcher contre les républicains." (Archives départementales, série L, liasse 208)

De son côté, le citoyen J.-B. Loyau, commissaire de Bournezeau écrivait, le 6 janvier 1800, des Moutiers-sur-le-Lay, où il s'était retiré, dans la crainte d'être massacré par la troupe de Caillaud, que la "division Saint-Pal, paisible jusqu'ici se levait dans le moment. Des rassemblements se faisaient à Saint-Florent et environs et plusieurs chevaux avaient été enlevés cette nuit dans les marais de La Couture". (Archives départementales, série L, liasse 203)

On signalait encore, dix jours plus tard, que l'armée de Saint-Pal était "considérable", celle de Rézeau de 1 500 hommes "et celle de Caillaud presqu'aussi forte, ils font marcher en masse ..." Il n'en était rien heureusement, les craintes étaient prises pour des réalités et, dès le 21, "on commençait à respirer" ; le 28, on assurait "que tous les attroupements étaient dissous, les chefs avaient renvoyé tous leur soldats chacun chez eux avec leurs armes, en leur disant que la paix était faite ..." Bonaparte venait effectivement de la faire signer.

D'après Mercier du Rocher, Saint-Pal, arrêté en thermidor an XI (juillet-août 1803), fut autorisé à donner caution, et eut la ville de Fontenay pour prison. Un peu besogneux, il avait probablement accepté des subsides alors distribués par les émissaires que l'Angleterre avait répandus en Vendée pour rallumer, s'il était possible, la guerre civile.

C'est tout ce que l'on sait jusqu'à présent de M. de Saignard, seigneur de Saint-Pal. Il ne fut certes pas un homme privé de conduite exemplaire, ni un commandant d'armes bien célèbre pendant la Guerre de Vendée et, si ses capacités militaires furent peu appréciées de ses contemporains qui combattaient pour la même cause que lui, ceux qui lui survécurent peuvent au moins dire, ce que malheureusement on ne peut affirmer de la plupart des chefs de son époque, qu'il fut modéré dans sa conduite et qu'on n'a dans sa vie publique, à lui reprocher ni crime proprement dit, ni violences graves autres que celles qu'entraîne fatalement l'état de guerre.

L'accusation de Mercier du Rocher, à l'occasion de l'assassinat de son beau-frère, semble tomber d'elle-même quand on étudie les différentes dates des évènements et les documents se rapportant à ce fait. S'il avait commandé l'expédition du 9 juillet contre Mareuil, et qu'il eut fait tuer Lasnonnier, républicain patriote, on ne l'aurait pas mis en liberté le 4 mai 1798, comme "n'ayant jamais repris les armes avec Charette après la pacitifcation" (1). En ce temps-là, on donnait peu de notes de faveur aux royalistes ; quand elles étaient fausses c'était plutôt au détriment des gens auxquels elles étaient destinées.

G. LOQUET

Archives de Vendée

BIB PC 16/27

Annuaire de la Société d'émulation de la Vendée

1909, 5e série, vol. 9 p. 179-210