Montfaucon, qui avait été très-maltraité pendant les guerres de religion, eut à subir durant le règne de la Terreur le pillage, l'incendie, les massacres, en un mot, toutes les horreurs que traînait à sa suite une épouvantable guerre civile.

bleus

D'abord la Nation, ayant besoin d'argent, avait fait enlever toutes les cloches des églises pour les transformer en monnaie. La grosse cloche de l'église Saint-Jacques fut seule épargnée parce qu'elle servait de timbre à l'horloge de la ville. Pendant la guerre, cette considération n'aurait point empêché les soldats républicains de la briser, mais ils ne purent monter dans le clocher, dont l'échelle, par une sage précaution des habitants, avait été détruite.

Pour se conformer à la loi du 10 septembre 1792, les officiers municipaux de la ville de Montfaucon furent obligés de remettre au district de Cholet des objets servant au culte, dont on va voir la liste dans la reconnaissance suivante, au bas de laquelle figure le nom du marquis de Beauveau, procureur syndic du district.

"Les administrateurs du directoire du district de Cholet reconnaissent que les officiers municipaux de la ville de Montfaucon leur ont remis, conformément à la loi du 10 septembre dernier, toute l'argenterie qui s'est trouvée dans leur église paroissiale, inventaire préalable fait, de laquelle argenterie le détail suit : Une croix d'argent, deux chopineaux avec leur bassin, une navette accompagnée de sa cuillère et enfin un ensensoir. Pourquoi ils leur avons délivré la présente reconnaissance, qui leur servira de décharges des objets cy dessus mensionnés. Fait en directoire à Cholet le trente un octobre mil sept cents quatre-vingt-douze, l'an Ier de la République française.

G. MAUGARS

BEAUVEAU, procureur-syndic."

En énumérant cette argenterie, parmi laquelle ne figurait aucun vase sacré, les membres du district de Cholet purent penser, non sans raison, qu'en cette circonstance la République était frustrée.

massacre 8

Maintenant je vais raconter avec toute la sincérité d'un historien impartial, l'horrible massacre qui eut lieu à Montfaucon au mois de janvier 1794 :

Un soir, sur les neuf heures et demi le général Cordelier venant de Gesté, arriva à Montfaucon par le Bourg-Hardy avec un corps de cavalerie que des fantassins suivaient à une petite distance. Pour ne point faire de bruit et mieux surprendre les habitants endormis, les cavaliers avaient enveloppé les pieds de leurs chevaux avec du linge pillé à Gesté, où ils avaient tout massacré. En ce moment, il n'y avait guère à Montfaucon que des femmes et des enfants, les hommes pour le plus grand nombre étant à combattre dans les rangs de l'armée vendéenne. Tout à coup, au milieu de l'obscurité, le silence de la nuit est troublé par l'ébranlement des portes et les voix menaçantes des républicains, qui ordonnent impérieusement d'ouvrir à l'instant.

- Que le bon Dieu nous protège ! ce sont les Bleus ! ... murmurent en s'éveillant des mères et des jeunes filles tremblantes d'effroi.

Alors avant d'ouvrir, on s'empresse de faire prendre la fuite aux quelques hommes endormi dans les maisons, car personne n'ignore que ces proscrits, traqués comme des animaux malfaisants, vont être égorgés sans merci, s'ils sont découverts. Bientôt toutes les habitations sont envahies par les républicains qui, après avoir fait main basse sur les comestibles et pillé les caves, se mettent à manger et à boire avec excès. Les fumées du vin produisent chez un grand nombre une ivresse bien redoutable en pareille circonstance. Enfin, quand le jour est sur le point de succéder à cette nuit d'orgie, un roulement de tambour se fait entendre. A ce signal, convenu d'avance, les soldats font sortir des maisons toutes les femmes et tous les enfants, sans exception.

- Où nous conduisez-vous ? demandent aux Bleus ces pauvres victimes, ignorant encore qu'on les mène au supplice.

- A quelques pas d'ici, répondent les soldats avec un sourire de mauvais augure.

- Mais, citoyens, que veut-on faire de nous ? demandent des mères effrayées, en pressant sur leur sein, avec un sinistre pressentiment, des enfants qui ne cessent de crier : - Maman, allons nous-en ! ... ces soldats font peur ! ...

Hélas ! les pauvres mères aussi ont bien peur, mais comment échapper à ces hommes armés, dont les regards féroces et l'attitude menaçante les glacent de terreur ?

Chose monstrueuse ! pour ne point attirer par des détonations l'attention des soldats vendéens, les sicaires de Cordelier devaient, de sang-froid, tout tuer à coups de sabres et de baïonnettes. Il était défendu d'assommer avec les crosses, parce que cette manière de se servir des fusils les endommagerait trop. Grâce à ce lâche raffinement de cruauté, les Bleus avaient pu, la veille, tout massacrer à Gesté, sans que le bruit s'en fût encore répandu aux environs.

Quand les Bleus ont réuni toutes leurs victimes sur la place située au centre de Montfaucon, ils les partagent en groupes, qu'ils écartent les uns des autres, puis, sans être émus par les cris déchirants des enfants, les lamentations et les prières des mères, ils se mettent à égorger, plaçant au fur et à mesure les cadavres les uns sur les autres, ce qui forme de hideux trophées qu'en argot révolutionnaire ils appellent des "montagnes patriotiques".

Pendant cette épouvantable boucherie, une jeune femme, tenant son enfant dans ses bras, prend la fuite. Elle est bientôt atteinte par un des assassins avec lequel elle engage une lutte désespérée. Ce spectacle attire l'attention de quelques bourreaux qui observent avec intérêt les énergiques efforts que fait cette infortunée pour disputer à la mort ce qu'elle a de plus cher au monde.

- Laisse-la aller ! crie un soldat fatigué d'égorger.

- Non, non, répond une voix féroce, il faut tuer cette louve et son louveteau.

A peine ces paroles sont-elles prononcées, que l'enfant a le corps traversé par une baïonnette, qui perce en même temps le vaillant coeur de sa mère. Alors le monstre qui vient de frapper ces deux victimes, se glorifiant d'un si beau coup, se promène au milieu de ses camarades, en portant le cadavre de l'enfant au bout de sa baïonnette.

Une jeune fille est plus heureuse. Poursuivie par un soldat qui veut lui ravir l'honneur avant de lui donner la mort, elle se défend victorieusement et réussit à se sauver.

Le massacre étant terminé, les Bleus pillent de nouveau, puis après avoir incendié les maisons, ils s'éloignent de Montfaucon en emmenant toute la population de Pont-de-Moine, qu'ils égorgent à une demi-lieue de là, dans un endroit nommé les Tierreaux (Quereaux).

Quereaux

 

Bientôt les habitants, qui ont pu se cacher aux environs de la ville, reviennent pour disputer à l'incendie quelques débris de leur fortune et éteindre le feu, si c'est possible.

Je renonce à peindre de quel désespoir et de quelle horreur leur âme fut saisie quand ils virent ces monceaux de cadavres, qu'éclairaient alors les pâles rayons d'un soleil d'hiver, et la lueur rougeâtre de l'incendie qui dévorait leurs demeures.

En remuant les morts pour les reconnaître, deux petites filles, qui étaient soeurs, furent trouvées sous les cadavres, respirant encore. L'une avait à la gorge une horrible blessure, par laquelle sortait tout ce qu'on voulait lui faire avaler. L'autre avait un poignet tranché. Soignées par un chirurgien de la ville, ces deux enfants guérirent. Celle qui avait eu la main abattue d'un coup de sabre vit encore à Montfaucon, où on l'appelle, à cause de cela, la Mancotte.

Après avoir raconté cette scène de carnage, je suis heureux de pouvoir soulager l'âme attristée du lecteur, en lui citant quelques traits d'humanité, qui prouvent que les officiers et les soldats de Cordelier n'étaient pas tous des assassins.

Quelques instants avant que le fatal roulement de tambour se fasse entendre, un jeune officier avertit une dame du danger qui la menace ; puis, comme il n'y a pas de temps à perdre, lui-même l'aide à sortir de la ville avec ses enfants.

Un médecin, qui ignorait l'arrivée des Bleus, sort de chez lui avant le jour. Tout à coup une sentinelle l'arrête :

- Où vas-tu, citoyen ?

- Voir un malade.

- Dans une heure ton malade n'aura plus besoin de tes soins.

- Pourquoi donc ?

- Parce que nous allons tout exterminer à Montfaucon ... Tiens, hâte-toi de fuir dans la campagne et ne va pas du côté du midi, c'est par là que nous devons continuer notre marche ...

- Merci, citoyen, je te dois la vie ! dit le médecin tout ému.

- Ah ! sacrebleu ! reprend le soldat, je voudrais bien que toute la population de Montfaucon pût m'en dire autant ...

Pendant cette même nuit, dans une maison où plusieurs dames se trouvent environnées de soldats occupés à s'enivrer, un officier s'approche de la plus âgée, puis la tirant à l'écart :

- Madame, lui dit-il tout bas, hâtez-vous de prévenir vos soeurs qu'à la pointe du jour, ces soldats, aidés de leurs camarades, doivent recommencer ici ce qu'ils ont fait à Gesté ...

- Mais qu'ont-ils fait à Gesté ? demande la dame effrayée.

- Comment, aucun brigand n'est encore venu vous l'apprendre ?

- Non, citoyen, veuillez me raconter cette nouvelle.

- Eh bien, ils ont tout massacré !

- Oh ! ciel ! nous sommes perdues ! ...

- Non, calmez-vous, je puis encore vous sauver.

En effet, quelques instants après, cet officier fait sortir ses protégées de Montfaucon dont toutes les issues sont gardées par des sentinelles.

- Dites-nous votre nom pour que nous le bénissions, demandent alors les fugitives, obligées de s'éloigner promptement de leur libérateur.

- Peu importe, répond celui-ci, que vous sachiez comment je m'appelle ; dites seulement aux brigands, quand vous les retrouverez, qu'il n'y a pas que des assassins dans l'armée républicaine.

Quelques personnes encore, ayant été prévenues par des soldats purent échapper aux égorgeurs, qui, ce jour-là, immolèrent à Montfaucon plus de trois cents victimes.

... à suivre ...

3ème partie ICI

CHARLES THENAISIE

Revue de Bretagne et de Vendée (Vannes)


 

A propos de la Mancotte :

Enfants de Mathurin Rousseau et de Jeanne Chevallier : Paroisse Saint-Jean

- MARIE, née le 21 octobre 1789
- JULIEN, né le 31 décembre 1787 ; décédé le 10 janvier 1788
- JEANNE, ... ; décédée le 5 septembre 1788, à l'âge de 7 ans environ
- ROSE, née le 16 juillet 1785
- VICTOIRE, la Mancotte, née le 10 mars 1792 ; décédée le 18 avril 1863

AD49 - Dossier des Vendéens :
Son père et sa mère furent du nombre des massacrés de cette journée.
Pension de 50 fr.