Maintenant je vais raconter comment fut signé à Montfaucon, entre les royalistes et les républicains, le traité de paix du 28 janvier 1800.

Les historiens des guerres de la Vendée parlent de ce fait sans donner aucun détail important. Cependant ce n'est pas une chose indifférente de savoir comment l'adroit et ambitieux abbé Bernier fut amené à réunir à Montfaucon les officiers supérieurs de la Vendée, et comment, par son influence, il réussit à leur faire signer la paix, malgré une vive opposition.

M. Barré, l'habile négociateur de ce traité, ayant fait un rapport exact de ce remarquable évènement, je vais lui emprunter les pages intéressantes qu'il a écrites sur ce sujet. Mais auparavant, il faut que je fasse connaître M. Barré, dont le nom n'est même pas cité par les historiens Beauchamp et Crétineau-Joly.

M. Barré, né à Chartres, d'une honorable famille, avait fait de fortes études. Il était très-spirituel et doué d'un tact sûr pour juger les hommes et apprécier jusqu'à quel point leur influence pouvait avoir de l'action sur la marche des évènements politiques. A ces qualités, si précieuses pour un diplomate, M. Barré en joignait d'autres propres à lui gagner les coeurs : il était bon et généreux. Quand, sous le Consulat, il fut nommé sous-préfet de Beaupréau, tout était à organiser dans cette arrondissement couvert de ruines. En remplissant ces nouvelles fonctions, M. Barré se montra administrateur habile, et de plus toujours disposé à rendre service aux habitants du pays. J'en pourrais citer qui lui durent alors de pouvoir recouvrer leur fortune mise sous le sequestre, d'autres qui, sans lui, eussent été perpétuellement en butte aux tracasseries de la police, si redoutable à cette époque.

Je termine cette digression, pour laisser M. Barré raconter lui-même comment fut signé le traité de paix de Montfaucon.

- "Bernier tenait encore l'Anjou sous sa domination ; des bords de la Loire à ceux de la Sèvre, tout marchait par ses influences et ses intrigues ; il avait divisé, pour régner, l'autorité militaire entre plusieurs chefs qu'il flattait également par une confiance apparente, et il se servait plus volontiers d'anciens officiers et même de soldat de Stofflet.

Le général Hédouville crut qu'il était instant d'éloigner Bernier du pays ; qu'on pourrait y parvenir en lui donnant l'assurance que le premier Consul désirait l'employer sur un plus grand théâtre, et qu'avant son départ, il convenait de le décider à faire poser les armes et à amener les chefs à une prompte pacification.

J'étais alors commissaire des guerres au quartier général à Angers, et ce fut sur moi que le général Hédouville jeta les yeux pour faire ces ouvertures au curé de Saint-Laud. Lorsque j'eus mes instructions, je partis d'Angers, sous l'uniforme vendéen, et je me rendis dans l'arrondissement de Beaupreau, où je savais, sans être positivement instruit du lieu où se retirait Bernier, qu'il faisait le plus souvent sa résidence.

 

Neuvy château du Lavouer z

 

J'arrivai le même jour au château de ... (du Lavoir, commune de Neuvi) ... Je tâchai de m'accréditer auprès des propriétaires par la recommandation de quelques-unes de leurs connaissances ; je leur confiai, le soir même, que j'étais chargé pour le curé de Saint-Laud des avis les plus importants, et que mon amitié pour lui me faisait vivement désirer de l'entretenir le plus tôt possible. Mais toutes mes tentatives pour parler à Bernier furent vaines ; je lui écrivis ; il me répondit qu'il ne pouvait me donner l'entrevue que je lui demandais ; il me priait de lui communiquer par écrit le sujet de mon empressement à le voir et à l'entretenir. Je lui fis tenir par la même voie une nouvelle lettre ; Bernier me répondit encore pour me dire que ses pouvoirs, ceux qu'il avait reçus du général Hédouville, ne lui paraissaient pas suffisants ; qu'il désirait qu'on l'autorisât à traiter directement avec lui de plusieurs objets importants, et particulièrement de tout ce qui concernait la liberté du culte, observant que, s'il était dans son coeur de pacifier le pays, la publicité d'une mesure par laquelle la religion et tous ses ministres seraient protégés, pouvait seule disposer toutes les classes à mettre bas les armes et justifier ses intelligences avec le nouveau gouvernement.

Je me rendis près du général Hédouville pour le prier de me donner une mot qui confirmât ses intentions, et m'empressai de retourner vers Bernier, à la faveur du même déguisement.

Arrivé au château où je m'étais précédemment rendu, je lui fis l'envoi de mes nouveaux pouvoirs ; il mit de l'empressement à me répondre : non-seulement il m'indiquait le lieu où je pourrais le voir, mais il m'observait qu'il s'était rapproché du château où j'étais descendu pour m'éviter un plus long trajet ; il m'invitait à me rendre le plus tôt possible près de lui, et me priait de ne pas douter de ses efforts à seconder les vues du général.

Je ne tardai pas à m'y rendre ; il n'était qu'à une petite lieue ; je ne vis sur la route que quelques hommes armés, et de distance en distance des femmes ayant l'air de travailler et postées en sentinelles.

Il était seul quand je fus introduit. Ma petite harangue, improvisée avec chaleur, parut donner au curé de Saint-Laud une idée favorable de mes intentions.

Il me répondit qu'il s'estimait heureux d'avoir à traiter avec moi du bonheur et du repos du pays ; que personnellement il n'avait d'autre ambition que celle d'être à portée de défendre la religion et ses ministres ; que jamais aucunes circonstances ne furent plus favorables ; qu'il ne doutait point à cet égard des intentions du premier Consul, et il ajouta d'un ton plus communicatif : - Tout le monde ne pense pas ici comme moi ; nous aurons des difficultés de quelques esprits brouillons ; ce que la persuasion et mon exemple ne pourront obtenir, le temps et la police en viendront à bout. Il faut commencer par protéger le libre exercice du culte et ses cérémonies extérieures. Le peuple voudra voir pour croire, et la confiance que ce premier bienfait du gouvernement viendra lui inspirer, déjouera toutes les intrigues des ennemis de la paix.

- Eh bien ! transmettons dès aujourd'hui, lui dis-je, à tous les prêtres un avis d'après lequel ils pourront à l'avenir célébrer publiquement leurs offices. Mes pouvoirs ne laissent aucune difficulté sur cet article ; quant aux cérémonies extérieures, il faudrait attendre : on sollicitera cette mesure, si elle ne présente pas d'inconvénient, et je ne suis pas autorisé à la prendre. - Gardons-nous d'écrire, répartit Bernier, car dans ces circonstances tout sera matière à controverse. Il faut que plusieurs prêtres commencent à exercer publiquement et leurs offices et autres fonctions de leur ministère ; que l'exemple gagne de proche en proche ; il faut les laisser venir s'informer de moi s'il y a sécurité pour eux, et je me fais fort de leur conduite.

J'observai que cette marche entraînerait des lenteurs, que des prêtres étant cachés s'enhardiraient difficilement à paraître. Il me répondit que plusieurs étaient déjà venus le voir, qu'il en avait fait sous main appeler d'autres, que j'en verrais venir pendant la journée, et que dès le dimanche prochain le peuple pourrait librement vaquer aux exercices publics de son culte, ce qui devait produire un grand effet.

- J'accepte. Mais les bandes armées, vos chefs militaires, où sont-ils ? Quelles sont leurs dispositions ?

- Je ne puis vous dissimuler, me répondit-il, que la lassitude est à son comble : la paix devient de jour en jour plus nécessaire ; je connais les dispositions pacifiques et notamment de M. d'Autichamp, dont l'influence nous secondera. La masse ne demande que le repos, et, à l'exception de quelques bandits, dont on ne peut pas répondre et contre lesquels on aura besoin d'une police sévère, tout ce qui est armé déposera sans difficulté les armes.

Je vis, en effet, dans la journée un très-grand nombre de prêtres avec lesquels Bernier communiquait secrètement, et le dimanche suivant les églises se rouvrirent et le peuple s'y portait en foule ; les ministres des autels reparaissaient avec sécurité, les hommes les plus dangereux posaient les armes, rentraient paisiblement dans leurs foyers et se livraient à leurs travaux. Enfin tous les éléments de la paix renaissaient en dépit des chefs les plus mutins, effrayés de la désertion de leurs bandes et de l'opinion qui condamnait leur résistance.

Il devenait urgent de réunir tous les chefs en assemblée délibérante, et de donner au résultat de leur délibération l'importance et la publicité qui devaient entraîner les dissidents et valider le manifeste de la paix.

Bernier, de concert avec M. d'Autichamp, prit les mesures nécessaires pour la prompte convocation de ce conseil. Il fut bientôt réuni à Montfaucon. La séance faillit devenir un champ de bataille, et ce fut au bruit des propos les plus exaltés, de quelques tables même renversées, que fut signée par une grande majorité la paix qui était, en effet, le voeu général et le salut des habitants.

Nous étions préparés à cette nouvelle et à lui donner l'éclat et la solennité utiles à nos vues. Bientôt elle fut publiée dans les communes de la Vendée ; les prêtres, qui presque tous s'étaient prononcés, la promulguaient avec une vive satisfaction et donnaient des éloges aux chefs qui s'étaient distingués par leur fermeté dans cette circonstance.

Cette fois, la pacification ne fut pas un vain mot : tout le pays en attestait la réalité par la joie publique et la reprise des travaux.

Cette grande opération achevée, il me restait, pour terminer ma mission, à décider le curé de Saint-Laud au voyage de Paris ; son ambition l'y pressait tacitement, quoiqu'il feignit d'y trouver quelques obstacles. Il voulut partir secrètement, et nous nous mîmes en route, avec deux de ses domestiques et le mien, à onze heures du soir, pour nous rendre à Angers dans la nuit. Il y avait trois semaines que je me livrais sans relâche et ne prenant que le sommeil nécessaire, à tous les détails de ma mission.

Le premier Consul, trompé sur la situation de la Vendée, venait d'enlever le commandement de l'armée au général Hédouville, pour le confier au général Brune, dont le premier ordre fut de défendre toute communication avec les chefs vendéens.

Arrivé avec Bernier entre deux et trois heures du matin aux Ponts-de-Cé, distants d'une lieue et demie d'Angers, la sentinelle nous arrête, le poste sort et veut nous forcer d'entrer au corps-de-garde. Je m'y refuse avec fermeté et je demande à être conduit avec ma suite à l'officier commandant de la place. On ne veut pas m'écouter ; je persiste, mais en vain ; il fallut descendre de cheval, entrer au corps-de-garde et entendre les menaces du sous-officier et des soldats qui nous accusaient d'être des chefs vendéens et voulaient nous fusiller sur l'heure.

Bernier pâlissait, il devenait urgent de me faire connaître. J'eus beaucoup de peine à tirer le sergent à l'écart : - Lisez, lui dis-je, les ordres dont je suis porteur ; reconnaissez mes qualités et mes grade. Je vous sommes de me suivre chez le commandant de la place ; je rendrai compte au général de votre conduite.

Le sergent ne voulait pas reconnaître les ordres du général Hédouville, puisque le général Brune était investi du commandement. J'ignorais cette circonstance. Enfin il consentit à nous escorter jusqu'à Angers avec tous les hommes du poste.

Bernier, pendant toute cette scène, eut l'idée qu'on avait voulu le sacrifier et l'attirer dans un piège. Je m'empressai de l'en dissuader ; je lui jurai que sa personne m'était sacrée. Je l'introduisis chez le général Hédouville, qui le reçut avec tous les égards possibles. Deux jours après, il partit pour la capitale, où il était précédé par l'aide-de-camp Paultre, chargé d'annoncer son arrivée et la paix".

A ce document ajoutons une lettre inédite adressée par l'abbé Bernier au citoyen Tharreau, maire du May. Dans cette épître, celui qui fut le Pierre l'Ermite de la grande insurrection vendéenne apparaît sous un nouvel aspect :

"Neuvi, 6 thermidor, an 1800

Votre lettre, Monsieur, m'a fait un véritable plaisir. Elle me rappelle des sentiments précieux pour moi. Je regrette que votre état ne vous ait pas permis le voyage du Lavoir, ma satisfaction eût été plus grande. J'espère qu'elle ne sera que différée ; je l'attends de votre complaisance.

Je serai volontiers présent à votre installation, pourvu que j'aie un moment de loisir, ce qui m'arrive rarement ; ma santé n'en est pas meilleure, ces fatigues continuelles l'épuisent et l'altèrent. Je m'en console en pensant qu'elles ont pour objet le maintien de la paix. Il aura lieu malgré les intrigues, soyez-en sûr. Les mesures sont prises, le peuple a ce qu'il désire. Il veut être tranquille, il le sera. J'ai l'assurance que si des troubles existent, le peuple lui-même les arrêtera. Il est temps, puisque le gouvernement nous protège, que nous goûtions les douceurs de la paix. Elles sont bien précieuses, après des crises aussi violentes.

J'écris sur cette objet aux généraux Hédouville, Girardon et Bernadotte, et leur fais part des moyens que nous employons pour rattacher de plus en plus le peuple à la paix et prévenir les complots des agitateurs.

Recevez, Monsieur, l'assurance inviolable des sentiments d'estime et de respect que je vous ai voués.

BERNIER."

... à suivre ...

4ème et dernière partie ICI

CHARLES THENAISIE

Revue de Bretagne et de Vendée (Vannes)