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Monseigneur Alexis SAUSSOL, soixante-dix-septième Evêque de Séez, nâquit le 6 février 1759, à Dourgne, en Languedoc, diocèse de Lavaur (Tarn). Ses parens, sans avoir une grande fortune, étaient en état de lui procurer une éducation soignée. Il fit ses études à Castres, puis à Toulouse, et enfin à Paris, où il se rendit en 1777. Doué d'un esprit pénétrant, d'une imagination féconde, d'une mémoire heureuse, il suivit tous les cours avec beaucoup de succès. Il obtint au concours, à Paris, une place dans l'établissement connu sous le nom de Petite Communauté de Saint-Sulpice. Il y recommença l'étude de la philosophie ; puis se livra aux études théologiques, et fut nommé maître de conférence. Elevé au Sacerdoce, il fut appelé comme directeur au Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Il n'y resta que trois mois.

Son Evêque, M. de Castellanes, qui connaissait son mérite, le rappela auprès de lui, et voulut l'avoir pour Grand-Vicaire et pour commensal. M. SAUSSOL posséda toute la confiance du Prélat, et eut la principale part à l'administration du diocèse de Lavaur.

Arriva la révolution de 1789, M. SAUSSOL, dont les qualités de coeur égalaient celles de l'esprit, s'estima heureux de partager le sort de son évêque. Leur union devint plus étroite que jamais. Obligés de fuir devant la persécution, ils se rendirent en Espagne, et furent reçus au Monastère de Mont-Serra, en Catalogne, où plusieurs Evêques français s'étaient réfugiés. Ils y demeurèrent trois ans. M. SAUSSOL, toujours actif et laborieux, profita de cette retraite et de la bibliothèque des Moines pour travailler à un ouvrage qu'il fit imprimer long-temps après sur la Conduite à tenir après la persécution. Ses recherches furent immenses : il lut à peu près tous les Pères et tous les auteurs ecclésiastiques qui pouvaient l'aider dans son dessein. Il tira de tous ces ouvrages de longs extraits, qui existent encore, écrits de sa main, dans ses papiers, et qui forment deux gros volumes in-4° : l'ouvrage qu'il mit au jour dans la suite n'en est qu'un abrégé.

De Mont-Serra les deux exilés passèrent à Bologne, et peu de temps après à Florence, où M. SAUSSOL fit paraître son livre, après y avoir travaillé pendant près de dix ans. Il reçut pour cette production un bref très-flatteur de Pie VII, sous la date du 3 octobre 1800. Ce pape le félicite de son zèle pour rétablir la discipline de l'Eglise : il dit que son livre, "fondé uniquement sur les lois de l'Eglise, les décrets des Papes, les décisions des conciles et la doctrine des Pères, servira aux prêtres comme d'un flambeau pour les diriger au milieu des perplexités qui suivront nécessairement les troubles de la France.

Le mérite et la haute vertu de M. SAUSSOL lui avaient concilié à Florence l'estime et l'amitié d'un grand nombre de personnes distinguées. Après la mort de M. de Castellanes, sa réputation le fit choisir pour précepteur du jeune roi d'Etrurie, Louis-Charles, Infant d'Espagne, aujourd'hui Duc de Lucques ; et il remplissait cette charge honorable quand Napoléon dépouilla le prince et sa mère de leurs états, et les força de sortir de l'Italie. Dans ces fâcheuses circonstances, la reine-mère ne pouvant exprimer autrement son estime au sage instituteur de son fils, l'agrégea, par un brevet écrit de sa main, à l'ordre de Saint-Etienne de Florence, et lui fit assurer une pension qui depuis a été fixée à la somme de 1.200 fr. dont M. SAUSSOL a joui jusqu'à sa mort.

Le prince de Lucques a conservé pour Mgr l'Evêque de Séez des sentimens qui font honneur et à l'illustre élève et à l'habile précepteur qui a su les inspirer. Il y a peu de temps encore qu'il fit dire au prélat, par un français de distinction, "qu'il lui conservait respect, reconnaissance et attachement.

Malgré les avantages et les agrémens qu'offrait le séjour de Florence à l'ancien précepteur du roi d'Etrurie, quand les Bourbons furent rétablis sur le trône de leurs Pères, il ne put résister au désir de revoir la France. A son retour dans sa patrie, son premier soin fut de visiter sa famille, qu'il avait laissée dans le diocèse de Lavaur ; puis il se rendit à Paris où il retrouva plusieurs de ses connaissances. M. de Mont-Blanc, l'un de ses amis, alors Evêque nommé de Saint-Dié, aujourd'hui Archevêque de Tours, aurait bien voulu avoir auprès de lui un homme du mérite et de la capacité de M. SAUSSOL. Il lui écrivit à ce sujet, et lui proposa la place de premier Grand Vicaire de son nouveau diocèse. Mais M. SAUSSOL ne crut pas devoir céder aux voeux de son ami ; il se contenta de lui indiquer dans une lettre les moyens qu'il jugeait les plus propres au bon gouvernement d'une Eglise. Cette lettre pleine de réflexions sages et judicieuses mérita à l'auteur les éloges de tous ceux qui en eurent connaissance.

Peu de temps après, M. SAUSSOL, cédant aux instances de M. de Montmorency-Laval, alla passer quelques temps avec lui dans sa terre de Beaumesnil, près de Bernay. Il se fit bientôt connaître dans ce pays qu'il édifia pendant trois ans par ces prédications et par ses exemples. Ce fut dans ces entrefaites qu'il fut nommé par Louis XVIII à l'Evêché de Séez qui vaquait depuis huit ans. Son installation dans l'église cathédrale se fit avec la plus grande pompe, en présence de toutes les autorités du département, le jour de la Toussaint 1819.

Le nouvel Evêque trouva, à son arrivée, un vaste champ à cultiver. Il ne s'en effraya pas. Il visita son troupeau avec tout le zèle d'un Apôtre et toute la charité d'un bon pasteur. Il annonçait partout la parole sainte, et partout il laissait de touchans souvenirs de son passage. Il donna lui-même des retraites dans plusieurs paroisses ; il appela des coopérateurs étrangers pour en donner dans les villes, et dans les principaux endroits de son Diocèse. Son bonheur eût été d'exciter partout la foi, et de rallumer la charité dans tous les coeurs.

Pour opérer un bien durable, il porta son attention vers les établissemens ecclésiastiques, qui ne répondaient nullement aux besoins de la Religion. Il créa un Petit-Séminaire, qui est aujourd'hui très-florissant ; et pour loger les élèves, il fit construire un bâtiment considérable, au moyen de quêtes faites dans le Diocèse, et d'autres ressources qu'il se procura. Son Grand-Séminaire avait un local resserré, et sans proportion avec le nombre et les besoins des séminaristes ; en attendant qu'il pût leur procurer une maison convenable, il les logea avec lui dans son palais. Rien n'était plus édifiant que la vie du Prélat au milieu de cette nombreuse famille. Il l'encourageait par ses paroles et par ses exemples, mangeait au réfectoire commun, et entendait les lectures des repas. Ce genre de vie lui plaisait beaucoup ; mais il ne put le continuer long-temps, à cause d'un mal de jambes dont il fut atteint, et qui le fit souffrir jusqu'à sa mort.

Il acheta pour son Grand-Séminaire, dans les dernières années de sa vie, l'ancienne Abbaye des Bénédictins, vaste et magnifique bâtiment, accompagné d'un parc et de plusieurs jardins, contenant ensemble vingt-huit arpens de terre environnés de murs. La dernière retraite des Prêtres a eu lieu dans ce bel établissement qu'occupent actuellement les séminaristes.

Il semblait que le Ciel attendît pour retirer de ce monde le vénérable Pontife qu'il eût couronné par cette oeuvre importante les nombreuses entreprises qu'il avait faites en faveur de la Religion. Ses infirmités allaient croissant, et ses forces diminuaient de jour en jour.

Il venait d'achever la 77e année de son âge quand il fut enlevé de ce monde le 7 février 1836. Sa mort fut douce et tranquille, comme elle devait l'être après une vie remplie de bonnes oeuvres.

Son corps a été embaumé, et déposé dans le caveau du Choeur de la Cathédrale, où l'on a trouvé les tombeaux de plusieurs de ses prédécesseurs. La mort du digne Evêque a réveillé dans tous les coeurs les sentimens d'amour et de vénération que ses visites pastorales, et ses immenses bienfaits avaient excités. Chacun s'est empressé de faire son éloge ; et la matière ne manquait pas.

Il avait une piété tendre, une foi vive et agissante, un parfait détachement des choses de ce monde. Les entreprises considérables qu'il a faites et achevées, avec de modiques ressources prouvent assez que sa confiance dans les soins de la divine providence était sans bornes. Ses aumônes étaient abondantes ; il trouvait le moyen de les multiplier par ses économies et sa vie frugale. Sa table n'était pas mieux servie que celle des particuliers les plus ordinaires.

Les médecins lui conseillèrent, dans sa dernière maladie, d'user d'un peu de vin d'Espagne pour soutenir ses forces défaillantes ; il ne le voulut pas : et comme on lui représentait que dans une pareille position il serait le premier à en conseiller l'usage à ses Prêtres : il est vrai, répondit-il, mais il ne me convient pas de donner cet exemple.

Aucun Evêque ne tenait plus que lui à conserver intact le dépôt de la foi. Il repoussait avec mépris et avec indignation tout ce qui lui paraissait marqué au coin de l'erreur ou de la nouveauté. Il n'avait que du dégoût pour ces auteurs à froides spéculations, qui subsistent les pâles lueurs de la raison humaine, et plus souvent les rêveries de leur imagination, aux vives et touchantes lumières de l'Evangile, et à la doctrine onctueuse et pénétrante des Pères de l'Eglise. Ses longues infirmités, aggravées par les malheurs du temps, lui avaient ôté une partie de son énergie pour les affaires, mais il la retrouvait tout entière lorsqu'il s'agissait de défendre des doctrines et des principes pour lesquels il aurait versé son sang.

Il fut toujours l'ennemi déclaré du déguisement et de la duplicité ; et c'est peut-être pour cette raison qu'il était plus facile de surprendre sa bonne foi. Nous ne pouvons le dissimuler, on eût souhaité qu'il eût été plus en garde contre les artifices de certaines personnes du monde, qui n'avaient pas la même franchise et la même sincérité que lui. On eut souhaité encore, dans plusieurs cas, qu'il n'eût pas jugé si facilement sur des apparences ou sur des apparences ou sur de légers motifs. Il prit quelquefois des impressions fâcheuses contre des hommes qui lui étaient sincèrement dévoués, et pour lesquels il n'eût eu que de l'affection, s'il les avait mieux connus. Mais ce sont là des nuages passagers qui n'ont pu faire disparaître l'éclat de ses vertus et de ses bienfaits. Il faut d'ailleurs dire à sa louange que s'il était susceptible de quelques impressions défavorables, la bonté de son coeur et la générosité de son âme le portaient à pardonner. Son indulgence à l'égard des vrais coupables, allait peut-être même de temps en temps un peu loin : il attendait leur retour, et ne les punissait qu'à l'extrémité, et comme malgré lui.

Le soin de son Diocèse avait absorbé tous les temps de son Episcopat. Il avait porté à peu près seul le poids des affaires : ce fardeau, si pesant par lui-même, l'accablait au milieu des infirmités de sa vieillesse ; il le sentait bien, et il priait la divine providence de l'en délivrer. Néanmoins il demeura toujours parfaitement soumis à ses desseins. Les contrariétés qu'il éprouvait ne faisaient que le détacher de plus en plus de la terre et le faire soupirer après une vie meilleure. C'est dans ces sentimens de résignation et de foi qu'il est sorti de ce monde, pour aller jouir, nous l'espérons, de la récompense de ses travaux et de ses bonnes oeuvres.

Notice extraite
des Souvenirs de Monseigneur Alexis SAUSSOL,
Evêque de Séez
Chez Jules VALIN
Imprimeur des Vicaires-Généraux du Diocèse
1836