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La famille des comtes de Montrevel fut sans contredit l'une des plus nobles et des plus illustres de la Bresse : "La maison de la Baume-Montrevel, dit La Chenaye des Bois, a des prérogatives d'honneur peu communes, et des marques de grandeur qui se rencontrent rarement ailleurs." Le dernier rejeton de cette antique lignée, Florent-Alexandre-Melchior DE LA BAUME, comte de Montrevel, périt victime des exécutions sanglantes de la Révolution de 1793, qui devançait, hélas ! dans sa personne, les arrêts de la Providence ; car le comte de Montrevel était sans postérité.

Florent-Alexandre-Melchior DE LA BAUME était né le 18 avril 1736. Quelques années plus tard, il perdait son père, Melchior-Esprit comte de Montrevel, mort à Mâcon en 1740. Sa mère, Marie-Florence du Châtelet, mourut dans la même ville, en 1770. La famille était, depuis trois générations possessionnée en Mâconnais, par suite d'une alliance avec les Saulx-Tavannes ; cette alliance lui avait donné, entre d'autres domaines, la belle terre de Lugny, dont un dicton bourguignon disait :

Il n'ya pas d'oiseau de bon nid,
Qui n'ait une plume de Lugny.

Le château en était remarquable, et meublé avec une grande magnificence.

Outre la succession paternelle, le jeune comte de Montrevel recueillit encore, à la mort de sa tante, Marie-Joseph de la Baume, le comté de Cruzilles, en Mâconnais, et la baronnie de Lessard, en Bresse (1736). Bref, un acte des archives de Mâcon, qui nous donne tous ses titres seigneuriaux, nous donnera aussi une idée de son immense fortune. Il s'y intitule :

Florent-Alexandre-Melchior de la Baume d'Occors, d'Agoût et de Vesq, comte du St-Empire, de Montrevel et de Chevigny, baron de l'Abergement, de Lugny, de Lessard, Chay, Aisne (ou Vésines), Marboz, Asnières, Foissiat, St-Etienne-du-Bois, Bon-Repos, St-Etienne-sur-Reyssouze, etc., seigneur de Cruzilles, Challes, Tourterelles, Nobles, Mercey, Genay, Liéffrans, Gevigny, etc., brigadier des armées du Roi, colonel du régiment de Berri infanterie (appelé plus tard Montrevel).

En 1769, le comte de Montrevel se décida à résider à Mâcon, à proximité de ses nombreuses terres, et la ville le reçut avec de grands honneurs, comme l'atteste la délibération suivante de la municipalité :

"Aujourd'huy, 6 août 1769, MM. les Echevins assemblés extraordinairement au Bureau de l'Hôtel commun de cette ville de Mâcon, M. Chandon, le premier d'entr'eux, a représenté qu'il est informé que Monsieur de la Baume de Montrevel, brigadier des armées du Roy, colonel d'un régiment d'infanterie, issu de l'une des plus anciennes familles de noblesse de ce pays, vient d'épouser une demoiselle de Grammont, aussi de grande et ancienne noblesse, fille du seigneur de Grammont, lieutenant général des armées du Roy, et que cet illustre couple vient s'établir et prendre sa résidence ordinaire en cette ville, où certainement il contribuera beaucoup à en faire l'ornement, et y attirera l'empressement et l'attention de tous les citoyens déjà attachés depuis longtemps à la maison de Montrevel, que d'ailleurs plusieurs notables citoyens ont remarqué qu'ils trouvent très-convenable de donner au seigneur quelque marque de distinction qui le persuade de la satisfaction et du consentement des habitants sur le choix qu'il a fait de cette ville pour son ordinaire habitation ; c'est pourquoi M. Chandon a proposé à cette assemblée de délibérer sur la réception et les honneurs qui peuvent être faits et rendus au seigneur en pareille occurence d'un établissement généralement applaudi. Sur quoy, MM. les Echevins après quelques réflexions sur la matière dont il s'agit ont communément délibéré, statué, arrêté, en conformité du voeu des plus notables habitants de cette ville, de faire tirer, à l'arrivée de ce Seigneur et de sa compagnie, deux douzaines de boëtes sur le quay à l'entrée du Pont par où ils doivent passer, et que aussitôt qu'ils seront rendus à son hôtel, on lui portera les simaizes et vins d'honneur composés de trente bouteilles, et ont donné leurs ordres à cet effet, s'étant soussignés." (Suivent les signatures).

Le comte de Montrevel venait en effet de se faire bâtir un hôtel à Mâcon, sur l'emplacement de plusieurs maisons qu'il avait achetées, et dont la principale avait été acquise de Pierre-Anne Chesnard de Layé, en 1767, au prix de 75.000 livres. Cet hôtel, que la municipalité de Mâcon acheta des héritiers du comte, au pris de 166.000 livres, et qui sert aujourd'hui d'Hôtel de ville, ne manque ni de caractère, ni d'élégance.

Le jeune comte, seul héritier d'un grand nom, marié à demoiselle Elisabeth-Céleste-Adélaïde de Choiseul, dame de Chevigny, perdit sa jeune épouse peu de temps après sa réception à Mâcon ; elle mourait à la fleur de l'âge, sans lui avoir donné de postérité. Il ne contracta pas de nouvelle alliance. Ses terres seigneuriales lui donnaient séance, en la chambre de la Noblesse, aux Etats particuliers de Bresse, comme à ceux du Mâconnais. En 1789, la Noblesse du Mâconnais l'élut pour son député aux Etats généraux de France. Un seul concurrent pouvait lui disputer cet honneur ; c'était François-Louis de Lamartine, (l'oncle du poète), qui était alors secrétaire de la Noblesse mâconnaise. "Homme du plus grand mérite, dit le manuscrit de ma mère, très-instruit, écrivant avec talent ... c'était l'homme le plus éminent de toute sa province. Sa mauvaise santé l'empêcha seule d'accepter sa nomination comme député de la Noblesse aux Etats généraux." M. de Montrevel fut élu à sa place. Devant les exigences du Tiers-Etat constitué en Assemblée nationale, le comte fut un des premiers de la Chambre de la Noblesse à se réunir à l'Assemblée. Quelques jours avant le vote qui abolissait les droits et privilèges féodaux, nous retrouvons encore son nom, avec celui de François-Louis de Lamartine, parmi les noms des seigneurs du Mâconnais qui renonçaient à leurs privilèges pécuniaires et droits féodaux. Mais rien n'arrêtait la Révolution déchaînée.

Peu de jours plus tard, au mois d'août 1789, une armée de paysans fanatisés brûlait, et pillait les châteaux du Mâconnais. Le château de Lugny fut saccagé et incendié, et l'on remarquait parmi la bande chargée de cette sinistre besogne, un homme à qui le comte de Montrevel avait obtenu des lettres de grâce, et qui peu après fut arrêté et exécuté à Cluny. Ce n'était que le prélude. Sur la fin de l'année 1793, le 4 ventose an II, (22 février 1794) M. de Montrevel fut arrêté, et incarcéré dans la prison du Luxembourg, à Paris. Il y subit toute l'horreur des prisons de la Révolution, jusqu'au 19 messidor an II (7 juillet 1794), où il fut guillotiné comme tant d'autres victimes. Le 29 nivose, an V (18 février 1797), à la demande de ses héritiers, son nom fut rayé de la liste des émigrés, à Mâcon ; le sequestre mis sur ses biens fut levé, et sa succession fut dévolue aux cinq enfants de Lannoy, comme descendants d'Adrienne de Lannoy, alliée de Charles-François de la Baume de Montrevel, aïeul du comte défunt.

Ainsi s'éteignit, sous la hache révolutionnaire, l'antique et illustre maison de la Baume-Montrevel, dans la personne de son dernier représentant. La ville de Mâcon a cru devoir conserver son nom, en le donnant à une modeste rue qui avoisine son Hôtel-de-ville.

L'ABBÉ RAMEAU
Revue de la Société littéraire,
historique et archéologique
du département de l'Ain.

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