Les émigrés l'accueillirent froidement. Il est vrai qu'il ne se gênait point pour leur dire leurs vérités, leur reprocher d'avoir abandonné la famille royale ; toutes choses qui ne leur étaient guère agréables à entendre ; aussi, trois mois après son arrivée à Bruxelles, était-il dénoncé comme espion révolutionnaire et emprisonné à Treusenberg !

Furieux, non sans raison, il adressa un long rapport sur sa conduite au comte de Metternich (23 mars 1794). Celui-ci ne daigna pas répondre, et Rougeville demeura prisonnier jusqu'aux premiers jours de juillet, où, les Français approchant, l'Autriche dut relâcher tous les prisonniers politiques.

A peine libre, Rougeville revint à Paris. Le 9 thermidor venait de mettre fin à la Terreur ; la guillotine se reposait un peu.

Une des premières personnes qu'il rencontra à son arrivée fut Joseph Guffroy, ancien député à la Convention, ancien procureur syndic du district d'Arras, compatriote de Robespierre, de Joseph Lebon et aussi de Rougeville. Il était en outre, pour une très forte somme, le débiteur de M. Gonzze de Rougeville le père.

Ce Guffroy mérite une place à part dans la ménagerie révolutionnaire.

Après la mort de Marat, il avait recueilli sa succession et fondé un journal, Le Rougyff (anagramme de son nom), spécialement destiné à fanatiser l'armée. Le ministère de la Guerre, sur son budget secret, souscrivait à 8.600 exemplaires, en manière de subvention. La feuille était écrite dans une telle langue, qu'il serait impossible d'en rien citer. Guffroy encourageait les guillotinades. La mort du roi et de la reine ne lui suffisait point ; il réclamait le supplice de Madame Royale et de Louis XVII : "Peuple français, criait-il, écrase tous ceux qui s'opposent à ton bonheur, y en eût-il plusieurs millions ... La République aura encore assez de vingt millions d'habitants."

Mais Guffroy n'était pas un convaincu, "un pur", comme on disait alors. Lorsqu'il sentit que les jacobins perdaient leur prestige, il eut peur ; il tourna brusquement au modérantisme ; il renvoya à Robespierre et à Lebon les ignobles épithètes dont il avait insulté la reine ; il fit même partie de la Commission chargée de saisir et d'inventorier les papiers de Robespierre après la mort de celui-ci ; il en profita, naturellement, pour faire disparaître les pièces susceptibles de le compromettre.

Tel était le personnage que Rougeville, dans les derniers jours d'août 1795, rencontra aux Tuileries. Crut-il à la sincérité de la conversion de Guffroy ? C'est probable, car, sans hésiter, il le mit au courant de ses aventures et lui confia qu'il habitait, sous un faux nom, rue du Parc.

Guffroy, lui, ne se livrait point ; il songeait ... Il songeait à sa dette ; il songeait que le père de Rougeville, affaibli par la longue captivité où l'avait tenu Lebon pendant son proconsulat à Arras, ne vivrait plus longtemps et que, si par bonheur le fils venait à disparaître aussi, la dette s'éteindrait tout naturellement ...

Le résultat de ses réflexions fut tel qu'après avoir quitté Rougeville, il alla trouver le président du Comité de sûreté générale et dénonça son créancier comme conspirateur et émigré. Le soir même, Rougeville était arrêté et écroué aux Orties.

Le lendemain, le citoyen Jean Almain, chef du bureau des déclarations, l'interrogea ; il ne fit aucune difficulté pour avouer qu'il était demeuré constamment, "depuis 1789, au service du roi et de la reine" ; il reconnut avoir joué le premier rôle dans l'affaire de l'Oeillet ; mais sur le grief d'émigration - le seul pouvant entraîner sa perte - il se défendit énergiquement. Il était exact qu'il eût disparu après l'affaire de l'Oeillet ; pendant un mois, les carrières de Montmartre l'avaient abrité ; ensuite, il s'était réfugié chez le Dr Delatour, rue des Barrets-Saint-Paul, d'octobre 1793 au 20 avril 1794 ; puis il était passé chez Girouard, imprimeur, 154, rue du Bout-du-Monde, où il était resté jusqu'au 15 mai 1795 ; depuis, il habitait, sous un faux nom, rue du Parc, n° 135.

Il pensait qu'on allait le relaxer sur-le-champ ; mais Almain était, par hasard, un fonctionnaire consciencieux, qui fit reconduire son prisonnier en cellule, jusqu'à ce que la police eût contrôlé ses déclarations ; - ce qui fut impossible ; le Dr Delatour était un mythe ; Girouard avait péri sur l'échafaud, deux mois avant thermidor. Rougeville fut mis en demeure de fournir des certificats de résidence ; il s'en défendit et pour cause, alléguant qu'il défiait que que ce fût de trouver son nom sur une liste d'émigrés. On lui répondit que cela ne prouvait rien, beaucoup d'émigrés n'étant pas portés sur les listes, tandis que d'autres personnes y figuraient, qui n'avaient jamais quitté la France. La dénonciation de Guffroy prévalut ; Rougeville fut écroué à la Conciergerie, par jugement du 24 fructidor an III.

Il n'en prit point son parti ; il accabla les Comités, la Convention, les bureaux de pétitions qui, d'ailleurs, demeurèrent sans effet.

Le 26 octobre 1795, le Directoire succédait à la Convention. Rougeville, transféré à Sainte-Pélagie, ne cessait de se lamenter. Un an se passa ainsi. Pour se consoler et occuper ses loisirs, le prisonnier faisait des vers et entretenait une correspondance avec des amis mystérieux, entre autres avec Couchery, royaliste convaincu, qui prenait au conseil des Cinq-Cents, dont il était membre, la défense des victimes de la Terreur.

A la séance du 21 prairial an V, Couchery monta à la tribune ; Le citoyen Rougeville - dit-il en substance - fut dénoncé comme émigré par le citoyen Guffroy, qui n'apporte aucune preuve, qui fut pendant vingt ans l'homme d'affaires du père de Rougeville et est encore son débiteur. Son intérêt personnel n'a-t-il pas entraîné Guffroy à l'odieuse démarche qu'il a faite ? ... Représentants, - concluait-il, employant un argument ad hominem, - songez qu'à l'instant même, malgré la confiance dont vous êtes honorés, une administration effrayée, séduite, peut y inscrire vos noms et vous mettre en état de prévention.

Couchery proposait d'annuler l'arrêté du Comité de sûreté générale. L'urgence fut déclarée et le projet adopté. Le 29 prairial, le Directoire ratifiait le vote des Cinq-Cents et Rougeville remerciait le gouvernement par une lettre assez fière. Puis, peu après, il faisait imprimer une brochure : Appel à mes Concitoyens, où il contait ses aventures tout au long, donnant à l'appui copie des pièces officielles.

Il passa l'été de 1797 au château de Saint-Laurent, près Arras, où il avait été élevé, où s'était écoulée son enfance, où son père était mort de douleur. Il s'y installa sommairement, avec une seule domestique, une Allemande, Catherine Houlerie, amenée de Paris où elle le servait depuis 1791, et ne recevant personne. Pourquoi cet isolement ? C'est que Rougeville avait conservé des relations qu'il préférait tenir secrètes ; c'est qu'il conspirait et faisait d'assez fréquents voyages à Reims, centre de réaction, où il rencontrait un grand nombre de mécontents.

Entre temps, il écrivait à Bonaparte, sur un ton assez impertinent, pour lui demander un emploi soit civil, soit militaire, "me soumettant d'avance - disait-il textuellement - au pouvoir et à l'obéissance que vous accorde provisoirement la disposition des affaires humaines". On comprend que le premier Consul, qui ne se regardait point comme "provisoire", ait négligé de répondre à cette étrange supplique ; il avait d'ailleurs, pour cela, un autre motif : Rougeville, sans s'en douter, était étroitement surveillé.

La Révolution avait élevé la délation à la hauteur d'une institution ; elle en avait fait une sorte de devoir imposé à tous. Supposer que Rougeville, dont le nom avait été prononcé et les hauts faits narrés à la tribune des Cinq-Cents, dont tous les journaux avaient alors parlé, eût échappé aux dénonciations, serait bien mal connaître les moeurs politiques de l'époque. Dès le 26 fructidor an V, un nommé Verdevoy, juge de paix de Roeux, près Saint-Laurent, en discussion de voisinage avec Rougeville, écrivait à Merlin, membre du Directoire, pour lui dénoncer Rougeville comme royaliste :

"On le dit- écrivait-il, revenant à la charge, le 8 vendémiaire an VI - décoré sous ses vêtements des croix de Saint-Louis, de Cincinnatus et du duché de Limbourg."

Mais ce fut Louise Lacouture, cette veuve importune et vindicative, qui porta à Rougeville le dernier coup. Elle habitait chez son frère, le citoyen Le Maignen, député au Conseil des Cinq-Cents. Le Maignen, à la séance du 21 prairial, avait suivi la discussion relative à Rougeville et s'était empressé d'apprendre à sa soeur l'existence de celui qu'elle cherchait depuis si longtemps ; de sorte que Rougeville, en sortant de Sainte-Pélagie, avait eu le déplaisir de se trouver en face de son ancienne amie. Il s'était assez promptement débarrassé d'elle ; mais l'entêtée, sans se décourager, s'était remise aussitôt à sa recherche.

Louise Lacouture ignorait la retraite de Rougeville à Saint-Laurent. Le hasard la servit encore une fois. Le 9 mars 1804, jour de l'arrestation de Cadoudal, Rougeville se trouvait à Paris ; la veuve le vit et s'attacha à ses pas. Elle le suivit jusqu'à Arras. Le lendemain de son arrivée, elle se présenta au château. Ce fut Catherine Houlerie, la servante, qui la reçut. Elle assura que son maître n'était point à la maison et, comme Louise insistait grossièrement, menaçant de faire du scandale, Catherine la souffleta et lui ferma la porte au nez.

Notre veuve, furieuse, court aussitôt chez le maire, qui n'était autre que le délateur Verdevoy. Quelle aubaine pour celui-ci ! surtout quand Louise lui confia que Rougeville était son débiteur pour une somme de 12.000 francs, qu'il refusait obstinément de lui rembourser. Verdevoy consola la plaignante et, sans perdre de temps, envoya un rapport au ministre de la justice, en ayant soin d'y joindre un rappel de ses précédentes dénonciations.

L'effet ne se fit pas attendre.

Le 24 ventôse an XII, à 11 heures du soir, Verdevoy sortait de chez lui avec le capitaine de gendarmerie Linas, pour rejoindre le maréchal des logis Bousquet et ses huit hommes, postés à l'entrée du village. A la faveur de la nuit, la petite troupe se glissa sous les arbres du parc, pendant qu'un gendarme, affublé d'un manteau de berger, allait sonner à la porte du château de Saint-Laurent. Personne ne bougea ; mais on entendit la voix de Rougeville crier, au-dessus de la terrasse :

- Catherine, n'ouvrez pas ! n'ouvrez sous aucun prétexte !

Après un quart d'heure d'attente, le capitaine se décida à enfoncer la porte de la maison. Comme il entrait, un des gendarmes appela :

- A moi, capitaine ! ...

On accourut. Il déclara qu'une forme noire venait de sortir de terre, auprès de lui, et s'était enfuie dans le parc. On battit les buissons, le jardin, le potager, sans rien découvrir ; mais une inspection minutieuse des lieux fit reconnaître un souterrain qui donnait accès de la cave dans le jardin. Certainement Rougeville s'était échappé par là et devait posséder aux environs quelque retraite mystérieuse et sûre.

Les gendarmes, faute de mieux, interrogèrent Catherine, qui fit la bête, et saisirent les papiers de l'ancien chevalier du poignard. Ils n'y trouvèrent "nul indice de correspondance avec les agents de la conspiration". Evidemment ! Rougeville n'étais pas homme à laisser derrière soi des documents compromettants.

Dès le lendemain, de sa retraite inconnue, il écrivait au ministre de la police, pour se plaindre de la violation de son domicile et demander un sauf-conduit lui permettant de rentrer à Saint-Laurent ; moyennant quoi il promettait de se présenter devant les juges quand il le faudrait. Le ministre invita le préfet du Pas-de-Calais à informer "cet homme" que le gouvernement n'admettait pas de conditions : "Il doit s'en rapporter à la justice du premier Consul ; s'il ne se présente pas sans délai, il ne peut espérer aucune grâce."

Le préfet fit insérer cet avis dans les journaux locaux et l'on mit la police aux trousses de Rougeville, qu'on prétendait caché dans une cave ou dans un grenier d'Arras. Lui, cependant, très tranquillement, du fond de sa retraite ignorée, continuait, à correspondre avec le ministre ; il lui accusait réception de l'avis inséré dans les journaux.

Le ministre, découragé, fit classer le dossier, en marge duquel il écrivit, de sa propre main : l'attendre. Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant, le 6 floréal an XII, Rougeville se présenter à son audience publique !

Rougeville était depuis longtemps à Paris, hôtel du Bouloi. Il venait demander au ministre l'autorisation de rentrer chez lui, à Saint-Laurent, où l'appelaient les travaux des champs. Le ministre, à peine remis de sa surprise, prit un arrêté envoyant Rougeville en surveillance à quarante lieues de son domicile, dans une résidence dont on lui laissait le choix. Il choisit Reims où, comme nous l'avons dit, existait un noyau de mécontents royalistes.

... à suivre ...