Antoine, comte de Rivarol, né au mois de juin 1753, à Bagnols, en Languedoc, descendait d'une famille noble d'Italie. Son père, homme de mérite, prit soin de son éducation. Destiné d'abord à l'état ecclésiastique, le jeune Rivarol passa quelque temps au séminaire de Sainte-Barbe, à Avignon. Mais les subtilités de la théologie scolastique le rebutèrent bientôt ; et, porté par inclination vers des études plus riantes, il quitta la carrière de l'Eglise pour la carrière des lettres.

Ses premiers travaux furent des études sur la langue et sur le style. Rivarol pensait avec raison qu'avant de commencer à écrire, il faut s'être rendu maître de sa langue, afin que la composition ne soit plus arrêtée par les difficultés de l'expression. Il traduisit le Dante, écrivain sublime et bizarre, dont les beautés et les défauts offrent au traducteur un exercice également utile. Il comparaît ce travail aux études que ferait un jeune peintre sur les cartons de Michel-Ange.

A vingt ans, Rivarol vint à Versailles. Il prit, en arrivant, le nom de De Parcieux, illustre dans les sciences. Son aïeul avait, en 1720, épousé une nièce de cet homme célèbre : c'était là son seul titre au nom qu'il s'attribuait. Ce titre ne fut pas jugé suffisant : un neveu du véritable De Parcieux força Rivarol à reprendre le nom de sa famille.

Quelques années après, une intrigue galante l'obligea de quitter Versailles. Il revint à Paris, où quelques opuscules facilement écrits commencèrent à le faire connaître comme littérateur. Il fut admis au nombre des collaborateurs du Mercure. En 1784, il publia sa traduction de l'Enfer de Dante, après l'avoir retouchée avec soin. Elle eut du succès. Buffon, qui, depuis la mort de Voltaire et de Rousseau, occupait la première place dans la littérature française, écrivit à l'auteur que cet ouvrage était moins une traduction qu'une suite de créations.

Des critiques d'un goût sévère, et qui trouvaient, non sans quelque raison, le traducteur plus fidèle aux lois de l'élégance qu'au génie sombre et sévère de l'original, ont voulu voir, dans ces paroles de Buffon, une critique déguisée sous la forme d'un éloge. Cette interprétation est trop subtile pour être vraisemblable.

La même année, Rivarol obtint un triomphe qui ne fut pas sans éclat. L'académie de Berlin couronna son Discours sur les causes de l'universalité de la langue française. L'ouvrage le méritait : sans être d'une grande hauteur de pensée ni de style, il renferme des aperçus ingénieux, exprimés avec élégance. "L'auteur, dit La Harpe, dans sa correspondance, développe ces causes avec beaucoup d'esprit ; mais parfois avec celui d'autrui, notamment de l'abbé de Condillac. Il a des connaissances ; son style est rapide et brillant, mais gâté par l'abus des figures et des métaphores."

 

 

Rivarol envoya son Discours à Frédéric, avec une épître en vers. Son hommage fut bien accueilli : le monarque prussien répondit en termes flatteurs à l'écrivain français, et le fit recevoir membre de son académie.

Dès l'origine de la révolution, Rivarol se rangea parmi ses plus ardens antagonistes et n'attendit pas, pour la combattre, qu'elle fût devenue sanguinaire. Il écrivit contre elle avec véhémence dans le Journal politique et national, qui parut d'abord sous le nom de Sabatier de Castres, et plus tard, sous celui de Salomon de Cambray. Ce sont les résumés politiques insérés dans cette feuille par Rivarol, qui, réunis et réimprimés, ont paru en 1797, sous le titre de Tableau historique et politique de l'Assemblée constituante. Burke, cet éloquent apostat de la liberté dont il avait d'abord embrassé la cause, écrivit, dit-on, à l'auteur de ces résumés, que son ouvrage serait mis un jour à côté des Annales de Tacite. Si cet éloge est en effet échappé à la plume de l'écrivain anglais, on ne peut en expliquer l'exagération que par le fanatisme si commun aux hommes de parti.

Rivarol travailla aussi avec Peltier aux Actes des Apôtres, recueil politique, dirigé contre l'Assemblée constituante, et dans lequel régnait habituellement le ton du persiflage. Il y dépensa, sans fruit et sans gloire, beaucoup d'esprit et de gaieté qu'il lui eût été facile de mieux employer.

On prétendit que Rivarol était payé par la cour pour écrire contre la révolution : quelques dépenses qu'on lui vit faire à cette époque, et qu'on trouva excessives pour l'état de sa fortune, donnèrent naissance à cette supposition qui ne paraît pas suffisamment motivée. Quoi qu'il en soit, Rivarol essaya de sortir de France en 1790. Reconnu dans sa fuite, il fut arrêté par la garde nationale. Lui-même a fait, dans une lettre fort gaie, le récit de son arrestation. Une seconde tentative, en 1792, lui réussit mieux : il parvint à gagner l'étranger, et se retira à Londres. Il fallait subsister sur la terre étrangère. Rivarol avait, dans son talent, une ressource assurée, s'il eût voulu l'employer ; mais sa paresse naturelle ne lui permit d'en faire que peu d'usage. Cependant, s'étant fixé à Hambourg, il prit des arrangements avec un libraire pour la composition d'un nouveau Dictionnaire de la langue française... Le libraire se lassa de faire des avances pour un travail dont il était impossible de prévoir le terme. Sur ces entrefaites, Rivarol quitta Hambourg, où son humeur caustique avait indisposé les esprits. Il vint à Berlin ; il y fut accueilli avec bienveillance par le roi et par le prince Henri ; il y contracta des liaisons d'amitié avec une princesse russe. Rivarol ne cessait de regretter la France. La vraie terre promise, écrivait-il à un ami, est encore la terre où vous êtes. Je la vois de loin, je désire y revenir, et je n'y rentrerai jamais. Il fit, en effet, auprès du Directoire, pour obtenir sa rentrée, plusieurs tentatives infructueuses. Le 18 brumaire ranima ses espérances ; elles allaient, dit-on, se réaliser, lorsqu'il fut atteint, à Berlin, d'une maladie mortelle. Il expira le 11 avril 1801, à l'âge de quarante-sept ans, après six jours de maladie. Le procès-verbal des médecins porte qu'il est mort d'apoplexie. On fit, à l'instant même, son buste, qui fut porté à l'Académie de Berlin. Quelques biographes ont dénaturé le récit de sa mort par des fables que sa veuve a démenties.

(Mémoires de Rivarol par Antoine Rivarol)

 

 

LETTRE SUR M. DE RIVAROL

Adressée à M. Léopold Collin

par Madame de Rivarol, sa veuve.

Vous avez raison, Monsieur, de supprimer la pitoyable notice que vous aviez mise inconsidérément à la tête des oeuvres complètes de mon mari, dont vous êtes seul éditeur par mon gré et mon autorisation ; je crois qu'il m'est permis d'exercer un droit si chèrement et si justement acquis ; il faut que ses oeuvres soient de quelque prix, puisque tant de gens s'empressent d'en dépouiller sa veuve.

Cette notice qui est une pure gasconnade, donne mince idée de celui qui l'a faite, puisqu'il croyait avoir besoin de recourir à ses fables, à ses contes bleus, pour suppléer sans doute au défaut de mérite de mon mari ; il ignore que le premier des mérites est d'en avoir, et assurément M. de Rivarol n'en manquait pas, c'est parce que je lui en ai reconnu un supérieur à tout autre, que j'en ai fait mon mari ; c'était l'homme de mon choix, et celui sur lequel j'ai fixé toutes mes affections. Je ne dirai pas que j'ai trouvé M. de Rivarol sans défauts, j'avouerai même que j'ai craint pendant très-long-temps qu'il n'eût contracté des habitudes, adopté des principes de nature à ne pas tranquilliser la femme qui voulait en faire son mari. Ce ne fut qu'après de longues épreuves que je me suis rassurée sur son compte ; il me témoigna tant d'affection, tant de déférence, tant de confiance ; il s'était opéré en lui un si grand changement en bien, que je vis, à n'en pouvoir douter, que sous cet extérieur léger, insouciant, était caché un véritable sage, un homme du premier mérite et un homme sachant aimer comme je voulais l'être : aussi aurions-nous été le couple le plus heureux de l'univers si les circonstances, et les pitoyables entours de M. de Rivarol n'étaient venus à la traverse ; on nous a jalousés ; le malheureux l'a été toute sa vie, et moi aussi comme si j'en valais la peine.

J'ai connu à M. de Rivarol les penchants les plus vertueux, l'âme la plus honnête, le plus heureux naturel ; il était né grand, noble, généreux, désintéressé ; il n'aimait pourtant pas être pris pour dupe ; il n'avait aucun espèce de charlatanisme ; il n'usait ni de finesse, ni de détours : nous avions l'un et l'autre ces procédés en horreur. J'étais fille unique, mon père, le meilleur et le plus respectable des mortels m'idolâtrait ; je suis née de Remiremont ; mon père m'avait donné la plus grande et la meilleure éducation ; je voyais la meilleure compagnie ; j'étais universellement estimée et adorée de tout ce qui m'entourait, tout cela plaisait infiniment à M. de Rivarol, qui ne m'a pas pris les yeux fermés ; qui m'aimait d'autant plus, qu'il savait que j'étais chose à lui et à lui seul. Je n'ai point connu de mortel plus aimable, il avait la bonté de me trouver telle ; j'étais sa femme par excellence, celle qui lui tenait lieu de tout, mais je dis de tout. Ma conversation lui plaisait plus que celle de qui que ce fût, et assurément je n'ai jamais pu le remplacer ; je n'y ai même jamais songé ; je suis restée un corps sans âme ; je vis dans ce monde comme n'y étant pas ; je ne sais comment j'ai pu survivre à tant de genres d'épreuves, car j'en ai eu ma bonne part.

M. de Rivarol n'était nullement coiffé de l'idée de sa noblesse ni de celle des autres ; il donnait à de pareilles opinions le prix qui convient, mais il croyait les distinctions sociales nécessaires et faites pour être respectées ; il se serait autant estimé le fils d'un bon laboureur, homme de bien et honnête homme, que le fils d'un homme qui pouvait dater par ses ancêtres ; son grand-père, né dans le Novare, était donc Italien d'origine et Rivarol ; il s'était marié à Nîmes, à une femme nullement noble, mais très-belle, dont il a eu plusieurs enfants ; le père de mon mari, qui était l'aîné, avait reçu l'éducation qu'on donne aux gens bien nés ; c'était aussi, m'a-t-on dit un très-bel homme, un fort honnête homme et un homme de beaucoup d'esprit ; il s'est marié à une femme très-jolie, qui était de plus mère de famille respectable, ce qui vaut bien la beauté ; mon mari était l'aîné de seize enfants, c'était la perle de la famille ; il est évident que M. de Rivarol avait reçu une bonne éducation ; son génie s'était développé de très-bonne heure, et annonçait tout ce qu'il devait être un jour.

M. de Rivarol n'est pas mort entouré de fleurs et chez son amie, à la campagne, comme le disait cette puérile notice ; il est mort à Berlin de la suite d'un érésypèle qu'il avait eu au mois d'octobre précédent, et dont un médecin de grand mérite l'avait guéri, en lui recommandant un régime de vie, qu'il n'a pas, dit-on, assez observé ; il est mort en six jours, faisant pendant trois jours des cris qu'on aurait entendus de la moitié de Berlin ; il est resté trois autres jours sans connaissance, et le malheureux a rendu l'âme, au grand regret et à la grande consternation de toutes les personnes qui l'avaient connu à Berlin, qui ne l'ont pas quitté pendant toute sa maladie, et qui l'ont même accompagné jusque dans sa dernière retraite, où on devrait bien le laisser dormir tranquillement, car c'est une grande perte, non seulement pour moi et pour son fils, mais pour l'humanité entière ; l'arrière saison de M. de Rivarol serait devenue, j'en suis sûre, très-intéressante ; il aurait repris tous ses droits à l'estime, ce qui aurait donné un nouveau prix à l'admiration qu'il s'était si justement acquise. On l'a gardé quatre jours, on a fait son buste, qui a été porté à l'académie royale de Berlin ; son extrait mortuaire, que je consulte rarement (cette pièce ne fait pas mes délices), porte qu'il est mort d'apoplexie le 11 avril 1801, à l'âge de 47 ans ; il était du mois de juin 1753. Je tiens les détails de cette mort aussi cruelle que prématurée de celui qui lui a fermé les yeux, et qui m'a été envoyé par le général Beurnonville, ambassadeur alors à Berlin, à qui je m'étais adressée, relativement à la mort de mon mari et aux intérêts de la veuve et de l'orphelin. M. de Rivarol n'est pas mort riche, il n'avait pas fait fortune à la révolution ; le parti qu'il avait pris n'était pas fait pour l'enrichir ; je suis loin de lui en faire un crime ; j'aurais pourtant pu tirer quelque parti du peu qu'il a laissé ; il m'eût été possible de faire valoir mes droits, mais on s'y est opposé ; on n'a pas voulu les reconnaître ; on m'a entièrement frustrée, et on me dit que cela doit être ainsi. Je ne suis pas absolument de cet avis, et les raisons que j'apporte sont de quelque poids ; mais on n'en tient pas compte ; je dirai ailleurs que tout ce qui en est et tout ce que j'ai pu pénétrer de ce mystère d'iniquité.

M. de Rivarol a laissé un fils unique, seul enfant que j'ai eu, jeune homme très-intéressant, d'une figure agréable, ayant de l'esprit, doux et brave, et promettant d'être un sujet très-intéressant, si le ciel daigne le protéger et le sauver des pièges de ce monde et des conseils perfides que lui donnent les gens qui ne sont nullement de ses amis ni des miens, et qui étaient loin d'être amis de son père. Ce jeune homme a été longtemps au service du Danemark ; il est, dit-on, passé au service de la Russie, au moment où il se présentait autre chose pour lui en France, ce qu'il ignorait ; il aura sans doute craint de servir contre sa patrie ; on sait qu'il y a eu un moment où le Danemark avait l'air de vouloir s'éloigner de la France.

M. de Rivarol n'était donc point retiré à la campagne avec son amie, comme nous l'assure ce conteur de fables ; mon mari n'a jamais eu d'amie au monde que moi, non qu'il en fût digne ; personne n'en méritait plus que lui ; je le répète, n'était une très-belle âme, une âme excessivement sensible, à qui peu de gens pouvaient convenir. Comme il ne trouvait rien digne de lui, il croyait que c'était perdre son temps que de se montrer de ses beaux côtés, de son côté aimant ; il avait mis son esprit à la place de son coeur, et cherchait à s'étourdir sur le vide qu'il trouvait dans une vie où il avait perdu la meilleure moitié de lui-même ; son coeur, son génie lui tenait lieu de tout. Il n'aimait rien, ne s'attachait à rien, et ne croyait pas à l'amitié, parce qu'il ne savait que trop tout ce qu'il fallait pour être ami ; il s'accommodait de tout ce qu'il rencontrait ; tout lui était bon, parce qu'il désespérait de trouver ce qui lui convenait : il avait eu le bonheur ou le malheur de rencontrer une fois dans sa vie ce qu'il avait toujours inutilement cherché ; c'est moi que je veux désigner ici, et c'est parce que je suis la seule qui lui convenait, que je suis aussi la seule qui sache tout ce qu'il valait.

Sa paresse, son insouciance, son défaut d'application, le désordre qu'on lui reproche dans ses meilleurs ouvrages venaient de ce vide qu'il éprouvait, toutes les fois qu'il avait le malheur de descendre dans son coeur. Je conçois à merveille que peu de gens ajouteront foi à ce que je dis ici, parce que peu de gens sont assez richement doués pour comprendre à de pareilles faiblesses ; mais c'est à ces conditions qu'on a un beau génie, un grand talent, qu'on lit jusqu'au fond du coeur des humains, et qu'on voit, hélas ! tout ce qu'on a droit d'en attendre ; et cette vue n'est pas belle. Cependant M. de Rivarol avait aussi son héroïsme pour se soustraire aux fâcheux retours qu'il pouvait faire sur lui-même ; il se livrait à ses grandes spéculations, disséquait l'esprit humain, analysait son langage, concevait un projet de dictionnaire, qui ne nous laisse qu'un regret, c'est de voir qu'il n'a pas eu le temps de l'achever ; mais ce qu'on doit le plus regretter est son ouvrage sur le corps politique ; ses idées sont claires, nettes, souvent profondes et justes, et surtout neuves ; elles n'appartiennent qu'à lui ; c'était un génie créateur ; cet ouvrage qu'on tient toujours captif, ce qui est un abus intolérable, qui prouve bien l'excès de la démoralisation du siècle, et jusqu'à quel point l'esprit de cupidité est porté, était son ouvrage de prédilection, celui qu'il avait le plus travaillé, et qui fait par un aussi beau génie dans les circonstances où nous nous trouvions alors, doit paraître d'une haute importance.

Je puis dire en toute vérité que j'ai hérité de tous les ennemis de M. de Rivarol, qui me font tout le mal qu'ils peuvent ; je n'ai encore pu apercevoir un seul de ses amis, d'où j'ai conclu qu'il n'en avait pas.

Je joins ici un morceau que j'avais fait pour les journaux, mais il ne m'a jamais été permis de répondre aux gentillesses dont on a gratifié mon mari ; ce qui n'est pas trop du droit des gens.

Je donnerai dans un autre ouvrage des preuves de l'heureux naturel de mon mari, de son goût pour la morale la plus pure, de son penchant à la vertu et à tout bien ; c'est dans ses oeuvres que j'irai les chercher ; son naturel y perce par tout, et l'on pourra s'apercevoir que ses erreurs même son passagères.

(Le Petit Almanach de nos grands hommes pour l'année 1788)