LES ANGLAIS ET LA REVOLUTION FRANCAISE

« Caractère spécial de la Révolution française : la bassesse »

« Quand des hommes de haut rang sacrifient toutes les idées de dignité à une ambition sans objet défini, et poursuivent d'indignes desseins avec de vils instruments, tous les esprits s'abaissent et s'avilissent. Est-ce que pour le moment nous ne voyons pas quelque chose d'analogue en France ? Est-ce que le résultat n'en est pas ignominieux et déshonorant ? Une sorte de bassesse dans la politique régnante, une tendance persistante à avilir, en même temps que les individus, toute la dignité et l'importance de l'Etat ? Il y a des révolutions dont les chefs furent des hommes qui, tout en essayant ou en accomplissant des changements dans la chose publique, sanctifiaient du moins leur ambition en donnant plus de dignité au peuple dont ils troublaient la paix. Ils avaient de grandes vues, ils voulaient donner des lois à leur pays, ils ne se proposaient pas de la détruire. C'étaient des hommes de grands talents civils et militaires, et, s'ils étaient la terreur de leur âge, ils en étaient aussi l'ornement. Ils ne ressemblaient pas à des courtiers juifs disputant ensemble à qui guérira le mieux, par la circulation frauduleuse d'un papier déprécié, la misère et la ruine déchaînées sur leur pays par leurs absurdes conseils. Ces fauteurs de troubles n'étaient pas tant des usurpateurs que des hommes revendiquant leur place naturelle dans la société.

Tel était notre Cromwell. Telle fut, chez vous, la race toute entière des Guise, des Condé, et des Coligny. Tel fut aussi votre Richelieu qui, en des temps moins troublés, se laissa encore guider par l'esprit de la guerre civile. Tels encore votre Henri IV et votre Sully (...).

Ceux qui tentent de niveler n'égalisent jamais. Dans toute société composée de différentes classes de citoyens, il faut qu'une de ces classes soit supérieure aux autres. C'est pourquoi les niveleurs ne font que changer et pervertir l'ordre naturel des choses ; ils surchargent l'édifice social en plaçant à son faîte ce dont la solidité de la construction voudrait qu'on fasse les fondements.

Vous n'imaginez point, n'est-ce pas, que je veuille réserver le pouvoir, l'autorité, les distinctions uniquement au sang, aux noms et aux titres. Non, monsieur, la vertu et la sagesse réelles ou présumées, sont seules des titres à exercer le pouvoir. Malheur au pays qui condamnerait à l'obscurité ce qui doit illustrer et glorifier un Etat ! Mais malheur aussi au pays qui, passant d'un extrême à l'autre, considère une éducation inférieure, une vue étroite et resserrée des choses, une profession sordide et mercenaire, comme les meilleurs titres à exercer le commandement ! Tous les postes devraient être ouverts : mais non pas indifféremment à tous. Il n'y a pas de rotation, pas de tirage au sort, pas de système électoral basé sur l'un ou l'autre de ces principes, qui puissent, en général, être bons dans un gouvernement qui s'occupe de vastes desseins et cela parce que ces méthodes ne tendent, ni directement, ni indirectement, à sélectionner les hommes en vue des devoirs qu'ils ont à accomplir, ou à mettre les individus à la place qu'ils doivent occuper (...).

On dit que vingt-quatre millions d'hommes doivent l'emporter sur deux cent mille. D'accord si la Constitution d'un royaume est un problème arithmétique. Pour des hommes qui peuvent raisonner avec calme, c'est ridicule. La volonté du grand nombre et son intérêt diffèrent bien souvent l'un de l'autre, et la différence sera énorme si le grand nombre fait le mauvais choix. A l'heure présente, vous semblez en toute chose vous être fourvoyés hors de la grande route de la nature. La propriété de la France n'est plus ce qui gouverne le pays, par suite la propriété est détruite, et la liberté raisonnable n'existe plus. Et, pour ce qui est de l'avenir, croyez-vous sérieusement que le territoire de la France, divisé d'après le système républicain en 83 municipalités indépendantes, pourra jamais être gouverné comme un seul corps ou mis en mouvement par l'impulsion d'une seule tête ? Ces petits états ne supporteront pas longtemps leur infériorité par rapport à la république de Paris. Ils ne supporteront pas que ce seul corps fasse son monopole de la captivité du roi et d'un droit de suprématie sur l'Assemblée qui s'appelle nationale. Les hommes qui ont fait la Constitution ont oublié que dès lors qu'ils ont eu construit un gouvernement démocratique, ils avaient virtuellement démembré leur pays. »

extraits de BURKE, Réflexions sur la révolution française, 1790 (trad. de 1912)

Edmund Burke (1728-1797), homme politique conservateur anglais, quitta le parti des whigs à cause de son opposition résolue à la Révolution française en 1791. Son chef-d'oeuvre fut ses Reflections on the Revolution in France (1790).