Complainte des émigrants français

(air des Pélerins de Saint Jacques)

Ah ! quand nous partîmes de France

Tout allait bien.

Tout brillans et dans l'opulence,

Aujourd'hui rien ;

Nous n'avons ni bas ni souliers,

Montrant nature,

Nous sommes tous des chevaliers

De la triste figure.

Jadis nous avions droit de chasse

Sur tous les champs.

On nous distinguait de la masse

Des paysans ;

Mais à présent plus gueux, sans pain,

Que rats d'église

Nous ne chassons plus le lapin

Que dans notre chemise.

On met nos terres au pillage,

Et nos châteaux

On nous les vend, on les partage

En cent morceaux.

Hélas, il ne nous reste plus

Que la misère

Et gentils-hommes devenus

Cousins de Jean-sans-terre.

Nous avons perdu tous nos titres

Et nos grands noms.

Pour avoir trop cassé les vitres

Nous endurons.

Nous sommes marquis mis à bout

Pour nos allures.

Des comtes à dormir debout

Puisqu'on vend nos couchures.

Adieu toute noblesse antique

Adieu blason.

Quand un peuple est en république

Plus d'écusson.

Nous sommes chevaliers errans

Et sans ressource,

Nous ne voyons plus d'écus blancs

Dans notre pauvre bourse.

Nous, cadédie de la Gascogne,

Qu'avons-nous fait ?

Voilà donc de notre besogne

Le bel effet !

O bannissement trop cruel !

De nous personne

N'ira donc plus , de son castel,

Pisser dans la Garonne.

Pour notre intrépide arrogance

Ah ! nous souffrons !

Quand nous approchons de la France

Nous reculons.

Car si nous osons y rentrer,

Nos pauvres têtes

La guillotine fait tomber,

Voilà donc nos conquêtes !

Almanach chantant BHVP n° 601664 - Clé du caveau n° 727

A part la très haute noblesse, la majorité des émigrés ont tout perdu en quittant la France. Après la Terreur, un certain nombre revient en France, mais la situation a bien changé pour eux.