Première lettre de V. GODARD-FAULTRIER

A Monsieur Auguste de Roincé, curé d'Avrillé.

Monsieur,

N'espérez pas que je vous écrive l'histoire complète du Champ des martyrs, j'aurais trop peur de m'engager au delà de mes forces ; il faudrait en effet, afin de rendre convenablement le caractère des scènes qui ont marqué ce petit coin de terre d'une empreinte ineffaçable, il faudrait posséder une richesse de style et surtout un talent de mise en oeuvre que je n'ai pas à ma disposition. Je vous adresserai donc une série de lettres plutôt qu'une suite de chapitres.

Ici se présente une question délicate : nommerai-je les auteurs et les exécuteurs de ces actes déplorables ? Non, lorsque je pourrai m'en dispenser, car mon but n'est point d'affliger leurs descendants dont plusieurs sont parfaitement honorables. Notre foi commune, qui dans tous les temps fut miséricordieuse, et à l'honneur de laquelle j'entreprends d'écrire ces lignes, nous fait d'ailleurs une obligation expresse de la charité. N'oublions pas cette alternative : ou, parmi les membres des commissions militaires et des comités révolutionnaires, il s'en est trouvé que le repentir a ramenés à Dieu, et dans ce cas nous leur devons une part d'oubli ; ou il en est qui ont persisté dans leur impénitence, et alors pourquoi souiller de leurs noms des pages réservées en principe, à la sainte mémoire des victimes ? Et puis, veuillez ne point perdre de vue que je vous adresse des lettres et non des chapitres d'histoire ; je suis donc maître de choisir mon terrain. Mais, direz-vous peut-être, malgré ces précautions, l'on pourra deviner les noms sinistres ? A cette objection je ne sais rien répondre, si ce n'est qu'après tout, ces hommes s'étant mis par leurs forfaits au ban de l'opinion publique et des consciences honnêtes, ils n'ont plus ni patrie, ni familles, et que celles-ci auraient tort de s'en croire déshonorées ; il est vrai qu'il en serait différemment si contre toute attente, elles cherchaient à justifier des méfaits trop avérés.

Vous savez en outre que l'on pourrait citer bon nombre de familles, même de vieille souche et de souche excellente, d'où, par le malheur des temps, sont à la fois sortis d'odieux oppresseurs et de respectables victimes ; eh, mon Dieu ! c'est encore après six mille ans, l'histoire de Caïn et d'Abel.

Je crois m'être suffisamment expliqué pour démontrer que cette correspondance, à défaut d'autre mérite, sera parfaitement discrète, autant du moins qu'il est possible qu'elle le soit, en une matière aussi délicate.

Mais d'autres s'écrieront : Pourquoi vous engager sur un terrain aussi brûlant ? Je puis leur répondre : Pourquoi taire les actions de courageux martyrs lorsqu'elles peuvent être profitables à la religion et à la morale ? Serait-il juste que pour le bon plaisir des fanatiques de 1793, qui ont une première fois étouffé leurs victimes dans le sang, celles-ci le fussent une seconde fois dans le silence de l'oubli ? Non ! et s'il est permis de s'étonner d'une chose, c'est que ce silence n'ait pas été plus tôt rompu. Grâce à vous il le sera ; à vous, Monsieur, qui consacrez d'une façon si généreuse vos soins et vos veilles à l'érection d'une chapelle où de toutes les victimes la plus auguste et la plus sainte, ne cessera pas désormais, sur l'autel que vous avez préparé, de descendre, à la voix du prêtre, pour entrer en communion intime avec les âmes de nos glorieux martyrs.

Bienheureux eût été feu M. l'abbé Baudouin, vicaire d'Avrillé, avant la Révolution, s'il avait pu vous assister dans votre sainte entreprise, lui qui ne recula devant aucun péril pour accomplir son devoir. Je vous dois, Monsieur, à vous qui êtes l'un de ses successeurs, le récit de sa belle action.

C'était après le passage de la Loire (octobre 1793) ; l'armée vendéenne se trouvait alors sur la rive droite du fleuve ; tous les jours des rencontres avaient lieu ; on ne les comptait plus. Or, il arriva que dans l'une de ces escarmouches les Bleus furent d'abord battus et que l'un d'entre eux, blessé, apercevant au milieu des vainqueurs l'abbé Baudouin, réclama les secours de la religion. L'excellent prêtre n'hésita pas, il vole auprès du mourant sans prendre garde aux balles que Bleus et Vendéens continuent d'échanger, il penche sa tête sur le visage du républicain et reçoit sa confession. Sur ces entrefaîtes, la chance du combat tourne à l'avantage des patriotes ; les Vendéens battent en retraite. Que va faire l'abbé Baudouin ? Obéira-t-il au sauve qui peut ? Non ! il reste avec son blessé sans plus s'émouvoir que s'il eût écouté dans le silence du confessionnal de sa modeste église d'Avrillé ; il n'avait pas achevé d'entendre son cher pénitent qu'un soldat bleu, transporté de colère à la vue de cet acte religieux, court sabre nu vers le prêtre qui allait être massacré, quand un officier républicain arrêta le bras du forcené en lui criant : "Que fais-tu, malheureux, n'épargneras-tu donc pas cet homme généreux qui se dévoue pour l'un des nôtres !" Et M. Baudouin fut sauvé. Honneur au prêtre ! honneur à l'officier ! et aussi à l'église d'Avrillé !

Agréez, Monsieur, etc.

 

Deuxième lettre

Sources Historiques

Monsieur,

Dans ma lettre précédente, je vous exposais comment je considérais les évènements qui se lient à l'histoire du Champ des Martyrs.

Aujourd'hui je dois vous faire connaître les sources où j'ai puisé. Je me suis adressé d'abord à la tradition orale. Nous sommes si près encore de ces dates sinistres, 93-94, et la Terreur a laissé de si profondes traces dans la mémoire de nos vieillards, que ce serait une faute de négliger les lumières qu'ils possèdent sur ce grand progrès ; mais ils s'en vont, hâtons-nous donc de mettre à profit leurs souvenirs.

Plusieurs m'ont raconté des choses telles que l'esprit refuserait d'y croire ! La plus détestable imagination avec la meilleure volongé d'exagérer le mal, n'irait pas jusqu'à cet excès ; je dus me mettre en garde contre quelques-uns de leurs récits, et cependant ces vieillards sont honnêtes, simples et doux, et je ne comprenais pas comment ils pouvaient rencontrer au fond de leurs âmes calmes et sereines, des scènes aussi exécrables.

Néanmoins, je doutais encore ! mais une première revue dans les registres du greffe de la Cour impériale, a malheureusement, et au-delà, confirmé la vérité de la tradition.

Je ne puis me défendre de vous avouer que ce n'était pas sans un certain sentiment d'effroi que j'ai feuilleté les listes marquées en marge : F (à fusiller), G (à guillotiner) et X (à détenir), qui ont servi de préparation aux holocaustes d'un si grand nombre d'innocents ; mais ce qui n'est pas moins triste à dire, c'est que les listes des fusillés, fort mal tenues, tant étaient dérisoires les jugements sans appel de cette sanglante époque, sont loin de donner le nombre exact des morts. Des centaines de personnes ont été fusillées sans interrogatoire et même sans que leurs noms aient été consignés sur aucun registre ; et quant à celles qui ont été fusillées après interrogatoire, leur vrai nombre n'est point celui de 818 que nous trouvons sur les listes marquées F, il était plus considérable. Bref, ces listes assombries des lettres trop significatives F et G sont loin, je le répète, de donner le nombre réel des victimes, difficile d'ailleurs à bien déterminer. Nous avons essayé cependant de faire ce pénible calcul, pour le Champ des Martyrs, principal théâtre des fusillades, ou plutôt à cet effet, nous avons eu recours aux cahiers de feu M. Gruget, curé de la Trinité, qui tint note jour par jour, des scènes de la Terreur, à Angers, plus exactement que ne le firent les membres du Comité révolutionnaire.

Je dois ajouter ici quelques mots sur ce vénérable ecclésiastique, dont je ne connais la physionomie pleine d'une bonhomie légèrement railleuse, que par le buste en marbre blanc du jeune sculpteur Walter.

Les Mémoires de l'abbé Gruget, conservés, en grande partie, se composent : 1° de vingt-trois cahiers écrits de sa main, format in-12 ; 2° d'un cahier intitulé Recueil, etc., renfermant vingt-cinq pages dont nous parlerons plus tard.

Ces Mémoires ne sont pas remarquables, disons-le, de suite, par la forme littéraire ; l'excellent prêtre était loin d'avoir la prétention d'y atteindre. Sa main, qui du haut d'une étroite fenêtre de la place du Ralliement, bénissait les malheureux montant à l'échafaud, n'avait point le loisir d'aligner de polir ses phrases.

En revanche, sa manière de dire a beaucoup de naturel et de simplicité. Les observations dont il se plaît à parsemer son récit, sans jamais manquer aux lois de la charité chrétienne, ne sont cependant pas dénuées d'une piquante ironie à l'égard de certains personnages ; on sent qu'il a parfois à sa disposition, le trait malin du XVIIIe siècle. Mais il en use comme d'une caresse, avant tant de tact et de naïve réserve qu'il ne sert qu'à le faire aimer davantage.

Entre les divers mérites qui m'ont le plus frappé dans sa narration, c'est une constante sérénité, un calme incomparable ; tout y respire la paix d'une conscience pure, droite et ferme. L'on voit dans ses pages briller moins le reflet des incendies qui dévorent la Vendée, que la pure lumière de sa belle âme, c'est dire assez qu'il ne se laisse point entraîner par l'exagération, et que l'on peut s'en rapporter à sa bonne foi. Il changeait souvent de domicile, se tenant tantôt sur la place du Ralliement, tantôt près de l'église des Jacobins. Le voisinage de cet édifice, converti en tribunal et en club, lui permit même d'entendre souvent ce qui se passait dans cette enceinte. "Avant d'entrer dans le détail des faits, écrit-il, je dois dire que j'étais logé dans la maison la plus voisine de celle qu'habitait le tribunal de sang, chargé par le gouvernement d'alors, de condamner à mort tous ceux qui étaient fidèles à leur Dieu et à leur Roi. Il y avait même dans l'endroit où je demeurais deux soldats ayant mission d'exécuter les ordres qui émanaient de ce tribunal de mort ; j'entendais les propos et des juges et des soldats, et c'est d'après cela que je rédigeais des notes ; je les ai heureusement conservées ... Ce tribunal, logé à mes côtés, tenait ses séances dans l'ancienne église des Jacobins ... Il les tenait aussi dans l'une des salles de l'évêché. C'est là qu'il condamnait à mort tous les prêtres qui avaient refusé le serment, et tous ceux et celles qui avaient été emprisonnés à cause de leur attachement à la religion et à la royauté ; ils étaient guillotinés le jour même."

L'abbé Gruget se cacha plusieurs fois chez une respectable dame nommée Bellanger. "Je puis dire, assure-t-il, qu'elle m'a donné l'hospitalité pour rendre des services aux fidèles qui avaient besoin de mon ministère, dans un temps où elle eût été condamnée à mort si les impies en eussent eu connaissance."

Madame La Bourgonnière, soeur de Larevellière-Lépeaux, souvent aussi donnait asile à l'excellent curé qui, plus d'une fois, fut mis en rapport avec ce personnage.

En effet, sous le charme des paroles et de la vertu de l'abbé, Larevellière avait promis la protection de son silence, s'engageant d'honneur à ne point trahir le secret de la retraite du saint prêtre. Visitant un jour sa soeur, il est obligé d'attendre ; elle arrive : "Allons, dit-il, je gage que vous avez eu ce matin la messe de l'abbé Gruget ... Faites-le venir que je le voie !" et l'entrevue se passa dans les meilleurs termes.

Ses rapports avec madame La Bourgonnière, qui voyait fréquemment son frère, donnaient au bon curé la facilité de beaucoup entendre et beaucoup recueillir.

Je ne puis terminer cette lettre sans vous citer avec attendrissement ces lignes de sa main (page 11 de son Recueil) ; elles peuvent servir de testament à l'intention de ses chers paroissiens de la Trinité.

"M. l'abbé Houdet, mon vicaire, prit la résolution de passer en Espagne ; il m'écrivit à ce sujet et me proposait d'être son compagnon de voyage ; c'était dans le mois d'octobre 1792. La Providence m'ayant conservé comme par miracle, je pensai qu'elle pouvait avoir des vues sur moi et je me décidai à rester dans l'espérance que je pourrais rendre quelques services aux pauvres fidèles que je voyais abandonnés à eux-mêmes ; je lui répondis donc que je ne pouvais me décider à abandonner mes paroissiens, mais que lui n'ayant pas les mêmes obligations, je lui conseillais de fuir un pays qui dévorait ses habitants et d'aller dans une autre contrée afin de se conserver pour un temps plus favorable."

Quelle charmante simplicité ! et comme les paroles que j'ai notées, qui seraient orgueilleuses dans la bouche de tant d'autres, sont douces et modestes dans la sienne ! Voilà bien le langage de l'homme de Dieu, du vrai bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis ; et il l'offrait gaiement, sans effort, et comme en se jouant avec les supplices ; c'était, me disait une bonne vieille dame de son temps et encore du nôtre, entre lui et la mort, comme un perpétuel Colin Maillard où la mort fut toujours Colin.

Agréez, Monsieur, etc.

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