Sixième lettre

La Vendée - Le siège d'Angers

Monsieur,

Tous ceux que la Vendée intéresse, doivent aimer le Champ des Martyrs ; en effet, le plus grand nombre des victimes reposent dans ce lieu, appartenait à cette courageuse contrée, que Cathelineau, Bonchamp et Larochejaquelein ont illustrée par leur valeur et leur clémence. Quelques lignes sur les Vendéens trouveront donc ici leur place naturelle.

Vous avez sans doute remarqué, en lisant les hauts faits de ce petit peuple, que la patience, le courage et la résignation, lui furent toujours des vertus familières ; aussi pourrai-je dire à bon droit, que dans ces trois mots se trouve son histoire.

Le métayer vendéen sait souffrir longtemps et beaucoup, avant de se plaindre et de résister, surtout avant que d'attaquer ; mais la lutte engagée, il la soutient avec une vigueur sans égale. S'il triomphe, il retourne aux champs ; s'il succombe, il se résigne et marche au martyre avec le même courage qu'au combat.

Vous savez qu'il n'a pas fallu moins de trois années de persécutions pour que ce peuple que l'Empereur qualifiait de géant, se décidât à prendre les armes.

Il ne se soulève point en 1790 et 1791, et cependant l'intrusion lui arrachait ses prêtres orthodoxes, et mettait à leur place des assermentés ; il ne se soulève pas, parce qu'il pouvait encore aller entendre la messe, non plus dans la vieille église dont l'intrus avait pris possession, mais du moins en quelque lieu retiré, au fond des bois, d'une grotte, sur une lande, dans une chaumière ; il souffrait cruellement de cette oppression, mais il se taisait, parce que rigoureusement il lui était encore possible d'accomplir ses devoirs.

Il ne se soulève pas en 1792, après les journées du 20 juin, du 10 août et même après les massacres de septembre.

Il ne se soulève point au commencement de 1793, lorsqu'il apprend que la tête de Louis XVI tombe sur l'échafaud, et cependant quelle amère douleur cette chute ne lui causa-t-elle pas ! Mais il a foi dans ces paroles sorties des principes mêmes de la monarchie : le Roi est mort, vive le Roi ! Et il demeure calme avec l'espoir au coeur.

Cette patience incomparable aura pourtant une fin. Le Vendéen, par son adresse à manier le fusil, tient beaucoup du soldat, mais il est avant tout laboureur ; il aime sa charrue et ne se décide pas souvent à la quitter, il adore son champ, ses genêts, ses collines, ses ruisseaux, son chaume, ses étables et ses boeufs ; or, une levée de trois cent mille hommes en exécution du décret de la Convention nationale, rendu le 24 février 1793, menace ce peuple dans ses habitudes les plus chères.

Le gars de la ferme préfère ses gros sabots aux guêtres du soldat, son aiguillon au briquet du troupier ; s'il part pour la guerre (c'était là son terme), adieu son clocher, sa famille, ses usages ; adieu ses prêtres insermentés qu'il vénère et qu'il aime ; il n'en trouvera pas dans les armées de la République, et sa conscience de chrétien ne pourra jamais s'habituer à l'impiété de cette milice, qui vole d'ailleurs aux frontières pour combattre le principe monarchique qu'il affectionne.

Le Vendéen perd donc patience ou plutôt il va l'appliquer à son nouveau genre de vie. Le 19 mars 1793, à Saint-Florent-le-Vieil, le jour même du recrutement, il proclame son indépendance, et il agit ainsi sans délibération aucune, mais comme poussé par un indéfinissable sentiment de son devoir. Cathelineau régularise cette levée populaire, et ainsi commence la lutte.

Durant plus de trois mois les Vendéens marchent de succès en succès ; ils prennent Cholet le 15 mars, Vihiers le 16 ; ils se séparent le 27 (piété touchante) pour célébrer les fêtes des Pâques ; ils entrent à Thouars le 8 mai, à la Châtaigneraie le 13, à Fontenay-le-Comte le 25 ; ils gagnent la bataille de Concourson le 7 juin ; s'emparent de Saumur le 10 après un engagement mémorable ; ils pénètrent dans Angers sans coup férir le 24, délivrent les prisonniers (dès avant le 23 mars 1793, plus de 200 prisonniers vendéens avaient été faits et renfermés à Angers), et sont aux portes de Nantes le 29.

Cette période fut pour la grande armée vendéenne, la période de succès ; mais le siège de Nantes lui devint fatal ; Cathelineau, blessé dans cette ville, meurt à Saint-Florent-le-Vieil, son point de départ, où il ne possède qu'un modeste tombeau. Les Vendéens, affligés de cette perte, retournent dans leur pays, désireux d'ailleurs de se retremper au sein de la famille, et dans cet amour du sol, qui fut toujours avec leur foi en Dieu et au Roi, la puissante cause de leur énergique et glorieuse résistance.

Mais les Bleus, reprenant courage, ne leur donnent pas le temps de se remettre de leurs fatigues, car ils pénètrent dans la Vendée par les Ponts-de-Cé, et gagnent, le 15 juillet 1793, la bataille de Martigné-Briant ; et même dès le 8, Westermann avait assisté au Te Deum chanté à Châtillon en l'honneur de ses succès, par l'évêque constitutionnel de la Vienne.

Cette seconde période de la guerre vendéenne, qui commence à la bataille de Martigné et finit au passage de la Loire, le 18 octobre ; cette période, dis-je, pendant laquelle s'établirent à Angers le Comité révolutionnaire et la Commission militaire de fatale mémoire, cette période enfin, verra cependant encore de mémorables faits d'armes, du côté des Vendéens.

C'est ainsi qu'ils reprennent leur revanche dès le 18 juillet, à Vihiers, où ils mettent en déroute le fameux brasseur Santerre qui, disaient-ils, n'avait de Mars que la bière. Le 26, ils poussent même une pointe jusqu'aux roches d'Érigné, où Bonchamp emporte une redoute, tandis que d'Autichamp, le même jour, culbute des hauteurs de Mûrs dans la Loire, les 6e et 8e bataillons de Paris, qui de leur côté, avec courage, aiment mieux périr que se rendre.

A ces nouveaux succès, la Convention oppose son décret du 2 août, qui ordonne d'incendier la Vendée ; et le 1er septembre, le Comité de salut public se met en mesure d'organiser cent quinze mille hommes de troupe qui, commandés par Canclaux, Beysser, Haxo, Aubert du Bayet, Kléber, Duhoux, Beaupuy, Marceau, etc., vont cerner le Bocage.

Puis le 7 septembre, Richard et Choudieu, représentants du peuple à l'armée des côtes de la Rochelle, décrètent qu'un tocsin général sera sonné dans les districts d'Angers, de Saumur, Segré, La Flèche, etc., et que tous les citoyens seront tenus de se joindre aux troupes républicaines sous peine d'être déclarés suspects.

La Vendée n'ignore pas sa situation, mais forte de cette maxime des anciens chevaliers qu'elle remet en vigueur : "Fais ce que dois, advienne que pourra", elle ne sait pas non plus ce que c'est que de se rendre. Le 8 septembre, Bonchamp et Larochejaquelein s'emparent comme en juillet, du camp républicain placé sur les roches d'Érigné, et le 16 battent de nouveau le brasseur Santerre, lui renouvelant à Coron sa déroute de Vihiers.

Coron et Vihiers ont vengé Louis XVI du silence auquel, par un roulement de tambours, le contraignit le général de la garde parisienne, dans la néfaste journée du 21 janvier.

Le 19 septembre, la victoire du Pont-Barré suit de près celle de Coron ; et la vaillante armée de Mayence, Kléber en tête, est repoussée à Torfou.

Mais cette lutte inégale ne pouvait pas toujours laisser la victoire du côté le plus faible en nombre. Les Vendéens, après bien des prodiges de courage, sont battus à Cholet le 17 octobre, et contraints de se replier sur Saint-Florent-le-Vieil, où l'on vit ce qui ne se verra jamais, une population d'environ cent mille âmes, guerriers, vieillards, femmes et enfants, traverser la Loire, chassés par un ennemi implacable.

La troisième période de cette guerre malheureuse commence à ce funeste passage de la Loire, le 18 octobre 1793, et finit avec la grande armée vendéenne au massacre de Savenay, 23 décembre.

Quoique pleine encore de prodigieux faits d'armes, cette période n'en fut pas moins la plus meurtrière et la grande pourvoyeuse des prisons d'Angers, où les détenus mouraient souvent de la peste, quand ils ne périssaient pas sur l'échafaud ou par la fusillade.

Mais suivons la route que va tenir la grande armée catholique.

Elle part sous les auspices d'une admirable action. En quittant, désolée, ses rivages chéris, elle se tourne du côté de cinq mille détenus républicains, qu'elle tient en sa puissance, mais c'est pour les sauver.

"Grâce aux prisonniers ! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne", crie-t-on de toutes parts.

Voilà bien la grande armée, non moins clémente que pleine de bravoure !

Elle marche sur Segré qu'elle quitte le 21 octobre pour se diriger vers Châteaugontier ; le 23 octobre, elle s'empare de Laval, mais cette conquête est suivie de deux affreux combats, l'un dans la nuit du 24 au 25, et l'autre le 27, tous les deux favorables aux royalistes qui, le 2 novembre, abandonnent Laval et se rendent à Dol, par Mayenne, Ernée et Fougères.

Le 9 octobre ils arrivent à Dol, le 10 ils sont à Pontorson qu'ils quittent pour se diriger sur Grandville, en traversant Avranches.

Le 14 ils assiègent Grandville, port de mer, où ils espéraient recevoir des secours de l'Angleterre qui les trahit. Les Vendéens repoussés et contraints après un siège malheureux, de revenir sur leurs pas par Pontorson, où le 18 novembre ils gagnent une bataille, suivie bientôt de deux autres, non moins mémorables, l'une en date du 20, à Dol, et l'autre du 21, à Antrain.

Mais elles seront les dernières victoires de la grande armée, qui désormais ne va plus marcher que de défaite en défaite. Dans leur détresse, les Vendéens espèrent encore qu'à force de courage, ils pourront rentrer sur leur territoire, et dans ce but ils gagnent Laval, Sablé, La Flèche, et se disposent à ouvrir le siège d'Angers.

De leur côté, les Angevins préparent une vigoureuse résistance, et je ne puis mieux faire que d'extraire certains passages du procès-verbal des administrateurs du département de Maine et Loire, renvoyant, du reste, pour plus de détails, à l'ouvrage de M. F. Grille, sur cette matière.

"Le 12 frimaire, 2 décembre 1793, les projets des brigands n'étoient pas encore connus. Ils avoient envoyé de forts détachements à Baugé, à Beaufort, à Durtal, et l'on étoit incertain si le gros de l'armée se porteroit sur le Mans, sur Tours, sur Saumur ou sur Angers. Cette incertitude n'empêcha pas de prendre des précautions. On fit une large coupure au grand chemin entre deux marais (Aux Mortiers), et, pour les empêcher de tourner ce marais avec facilité, on abattit de gros arbres dont on se servit pour embarrasser, le plus possible, les routes et chemins de traverse.

Pendant que l'on prenoit ces précautions au loin, on travailloit avec la plus grande ardeur aux réparations des fortifications de la ville. On couvrit par une forte muraille, à pierres sèches, la porte Cupif, et l'on fit une coupure profonde sur le quai Saint-Serge. Le soir un piquet de cavalerie, placé en vedette sur les hauteurs de Suette, attaqué par la cavalerie ennemie, fut obligé de se replier sur Angers, et rapporta que le gros de l'armée étoit en marche, et viendroit vraisemblablement coucher à Pellouaille, distant de deux lieues, et seroit le lendemain de bonne heure sous les murs de la ville. Sur-le-champ, la générale battit, et tous les gardes nationaux, canonniers et militaires, se rendirent sur les remparts aux postes qui leur avoient été assignés. Leurs bonnes dispositions étoient soutenues par l'espoir que donnoit l'arrivée de l'armée de Mayence attendue dans la soirée, d'exterminer sous les murs de la ville, ou de noyer dans la Loire jusqu'au dernier de cette horde exécrable de brigands. Vain espoir ! l'armée se reposait à Chateaubriand et n'arriva point.

Le lendemain 13 frimaire (3 décembre), dès la pointe du jour, l'ennemi parut sur les hauteurs, et l'observateur, placé dans le clocher de la ci-devant cathédrale, annonça qu'il travailloit à combler la coupure faite sur le grand chemin pour faire passer ses canons, et qu'une partie de l'armée s'avançoit par le bas, comme si elle avoit dessein d'attaquer la porte Cupif. La générale battit, et, dans l'instant, tout le monde fut à son poste. A neuf heures et demie l'ennemi parut ; il attaqua d'abord la porte Cupif, qu'il regardoit, avec raison, comme la partie la plus foible de la ville ; il s'y présenta avec audace, malgré un feu de file bien soutenu, et celui de deux pièces de canon de quatre, posées sur le rempart ; mais quelques coups de canon d'une pièce de trente-six, placée de l'autre côté de la rivière, et qui battoit à mitraille et à boulet tout le voisinage de cette porte, les força de se retirer dans la maison de Saint-Serge, et dans celles qui l'avoisinoient ; et,  des fenêtres et des greniers de toutes les maisons, ils firent un feu terrible pour obliger nos braves défenseurs à abandonner les remparts ; mais ils ne purent réussir. On répondit par le feu le mieux nourri, qui dura jusqu'à la nuit. Pendant qu'on attaquoit si vigoureusement la porte Cupif, une autre attaque se faisoit à la porte Saint-Michel. Les républicains qui la défendoient, accueillirent l'ennemi avec le même courage, et le repoussèrent avec la même vigueur. Une pièce de huit, placée sur la tour qui formoit l'angle des fortifications, creva ; mais, malgré cet accident qui tua et blessa plusieurs des braves défenseurs, le feu se soutint avec assez de vivacité, pour empêcher l'ennemi d'approcher.

Dégoûté du peu de succès de ces deux attaques, que cependant il continuoit toujours, il en tenta une troisième sur la porte Saint-Aubin. Quelques maisons qu'on n'avoit pas eu le temps de démolir, ni de brûler, et qui gênoient le feu des pièces placées sur les tours, sembloient rendre cette attaque plus heureuse que les autres, et toutes les maisons du faubourg qui dominoient le rempart, occupées par une multitude de brigands, la favorisoient beaucoup ; mais le courage et l'intrépidité des braves qui se trouvoient de ce côté, étoient les mêmes qu'aux deux autres postes attaqués. Deux pièces de canon que l'ennemi faisoit avancer pour battre la porte Saint-Aubin, furent démontées presque aussitôt que placées, et si bien gardées que toutes les tentatives, faites par l'ennemi pour les reprendre, furent inutiles.

L'obscurité de la nuit ralentit un peu le feu ; mais les brigands ayant eu l'audace de traverser la place Saint-Aubin avec des haches, pour abattre des chevaux de frise qui en défendoient la porte, le feu recommença avec une très-grande vivacité, et tous ceux qui osèrent s'avancer sur la place furent fusillés. On attendoit avec impatience l'armée de Mayence et celle de Rennes, pour pouvoir faire une sortie et surprendre les brigands éparpillés de tous côtés, les exterminer, et finir dans cette nuit l'exécrable guerre de la Vendée. Malheureusement ces justes combinaisons n'étoient pas celles des généraux ; ils retenoient toujours à Châteaubriand les troupes qui, au bruit terrible du canon qu'ils entendoient, brûloient du désir de venir au secours de leurs frères d'Angers, et, par des lenteurs inconcevables, enchaînoient le courage et l'ardeur vraiment civique des braves sans-culottes qu'ils commandoient.

Le 14 frimaire (4 décembre), dès la pointe du jour, les brigands renouvelèrent leurs attaques avec une audace et un acharnement qui n'a pas d'exemple ; mais ils furent repoussés partout. Les Représentants du Peuple, les membres des Corps constitués, du Comité révolutionnaire, visitèrent les postes et trouvèrent partout le même courage.

Les bataillons, à qui on avoit confié la garde du château et des remparts, situés au sud, étoient dans la désolation de ce que l'ennemi n'avoit point fait d'attaque de leur côté ...

Sur les neuf heures de la matinée, le feu redoubla à la porte Saint-Michel ; cet acharnement, de ce côté, fit naître quelques soupçons ; on examina les dehors de cette porte avec plus d'attention, et l'on ne tarda pas à découvrir que ces scélérats, à la faveur de l'obscurité de la nuit, et de huit à dix maisons que l'on n'avait pas eu le temps d'abattre, et qui masquoient la porte, s'étoient glissés dans un espace vide, qu'on avoit maladroitement laissé en dehors en bouchant la porte, et travailloient avec une ardeur incroyable à défaire le mur à pierres sèches qui en défendoit l'entrée.

Le danger devenoit d'autant plus imminent, que les chefs ennemis avoient rassemblé, dans le voisinage, une colonne considérable que les maisons couvroient, et qui n'attendoit que l'ouverture de la porte pour se précipiter dans la ville. Le commandant de la place se donna les plus grands mouvements pour faire porter de nouvelles forces de ce côté et déjouer les projets des ennemis. Les Représentants du Peuple, les membres des Corps administratifs et du Comité révolutionnaire y coururent. On fit faire sur-le-champ un contre-mur de dix à douze pieds d'épaisseur ; tout le monde mit la main à l'oeuvre ; hommes, femmes, vieillards, transportèrent les matériaux avec tant d'activité, que le mur fut fini dans deux heures. Ensuite on porta toutes les matières combustibles, poix, résine, soufre, etc., que l'on put trouver ; on en enduisit de petits fagots de bruyères et de genêts, que l'on parvint à jeter tout enflammés dans le trou. La fumée épaisse et méphitique, qui remplit bientôt cette cavité, et la crainte du feu, firent sortir promptement les quarante ou cinquante brigands qui s'y trouvoient renfermés, qui furent fusillés à leur sortie. Pendant ces six à sept heures de danger, les habitants et toute la garnison montroient le même courage. Nous voudrions bien en dire autant d'un général appelé Danican, qui commandoit en chef, et qui dans ce moment vraiment critique, ne parut pas. On l'auroit cru fort incommodé d'une chute de cheval, qu'il avoit éprouvée la veille, si, le lendemain, lorsque le danger fut passé, il n'avoit reparu sain et sauf.

La résistance vigoureuse que l'ennemi éprouva, lui fit perdre l'espérance de prendre la ville ; le découragement qui se répandit parmi ses troupes qui manquoient de munitions, joint à la terreur qu'inspira une attaque imprévue, ordonnée par Moulin, commandant aux Ponts-de-Cé, avec une soixantaine de cavaliers, accompagnés d'un petit détachement d'infanterie, le détermina à prendre la fuite ; et, bientôt, se croyant poursuivi par une armée toute entière, il fut en pleine déroute. La nuit qui s'approchoit, le manque de cavalerie et la faiblesse de la garnison ne permettoient pas de faire une sortie ; d'ailleurs on comptoit sur l'arrivée de l'armée de Rennes et de Mayence, annoncée depuis trois jours ; elle arriva en effet dans la nuit. Les soldats, désolés de n'être pas arrivés assez promptement pour exterminer les rebelles sous les murs de la ville, croyoient que, dès le lendemain, on les mèneroit à la poursuite de ces scélérats ; mais on jugea à propos de les laisser reposer le 15 frimaire (5 décembre), et ils ne partirent que le 16 frimaire, au soir. Seulement le brave Westermann, avec l'artillerie légère et quatre à cinq cents hommes de cavalerie, sortit le 15 pour harceler les fuyards et sabrer les traîneurs ; il s'avança jusqu'à la vue de leur camp, entre Baugé et Chemiré, où il leur tua beaucoup de monde. Mais comme il n'étoit soutenu par aucune infanterie, il fut obligé de se retirer.

Nous avons observé, qu'à l'arrivée des brigands, la joie fut générale sur les remparts ; mais cette joie ne fut pas moins vive dans l'intérieur de la ville. Les femmes, naturellement timides, ne voyant plus que les dangers de la patrie, furent, tout d'un coup, transformées en autant d'héroïnes. Les plus jeunes se divisèrent dans les différents postes et se chargèrent de porter des cartouches à nos défenseurs ; celles qui étoient un peu plus âgées, s'occupèrent à faire des sacs à terre, pour porter sur les remparts ; d'autres préparoient des vivres et des rafraîchissements. On n'entendit aucune plainte ; aucun signe de frayeur ne se fit remarquer, et ce qui eût, peut-être, étonné l'observateur philosophe, c'est que nos concitoyennes montèrent sur les remparts, distribuèrent aux soldats, soupe, eau-de-vie, bouillon, etc., au milieu d'une grêle de balles et de boulets, comme si elles eussent été, depuis longtemps, familiarisées avec ces terribles explosions. Une fut victime de son zèle civique, et cet évènement, loin d'épouvanter les autres, produisit un effet contraire. "Exterminez ces gueux-là, répondoient-elles aux soldats qui les engageoient à descendre ; ne vous occupez que de cela, et soyez assurés que nous ne vous laisserons manquer de rien." En effet, pendant les trente-six heures de combat, elles furent fidèles à leur promesse.

Autant nos concitoyennes étaient intrépides sur les remparts, autant elles étoient compatissantes et sensibles, lorsqu'elles en étoient descendues. Elles lavoient et bandoient les plaies des blessés, et quelques-unes d'elles en portoient même jusqu'à l'hôpital militaire, pour ne point déranger les citoyens d'un service dont elles sentoient toute l'importance.

La perte de l'ennemi a été considérable. Nous n'avons trouvé que cinq à six cents cadavres dans les retranchements et les maisons des faubourgs ; mais nous apprenons qu'ils en ont enterré ; que la route qu'ils ont prise dans leur fuite en est couverte ; qu'on en trouve dans toutes les fermes voisines au bas des paillers où ils s'étoient retirés, et qu'ils ont encore avec eux beaucoup de blessés ...

La nécessité de chasser les brigands de toutes les maisons des faubourgs, trop proches du rempart, dans lesquelles ils s'étoient logés, détermina à y mettre le feu ; beaucoup ont été incendiées, et nombre de familles ont perdu tout ce qu'elles possédoient.

Arrêté en Conseil général du département de Maine et Loire, séance publique du 16 frimaire, l'an deuxième de la République, une et indivisible. Signé VILLIER, Président ; J.-A. VIAL, Procureur-général-syndic ; LETOURNEAU, Secrétaire-général."

Après le siège d'Angers, les Vendéens retournant sur leurs pas, battent en retraite par la route de Paris, et se rendent à Baugé, où ils arrivent le 6 décembre pour en sortir le 8, et se diriger sur La Flèche où ils restent jusqu'au 10 ; ils vont ensuite au Mans, et cette ville, dans les journées des 12 et 13 décembre, devient le tombeau de la grande armée. Ses débris gagnent Laval, Craon, Pouancé, Ancenis, Nort, Blain et enfin Savenay, où ils sont anéantis.

Ainsi se termine cette troisième et dernière période des succès et défaites de la grande armée, qui laissa des lambeaux d'elle-même dans tous les lieux où elle passa, et des détenus dans toutes les prisons que nous allons bientôt visiter.

Alors commença pour le Vendéen le temps de la résignation, résignation qui fut à la hauteur de sa patience et de son courage. Hommes, femmes, enfants et vieillards, qui avaient fait partie de cette triste mais glorieuse marche, surent mourir en chrétiens, et dans l'Ouest, notre Champ des Martyrs n'est pas le moins renommé de tous les lieux qu'ils ont trempés de leur sang.

Agréez, Monsieur, etc. ...

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