Septième lettre

Fusillades après interrogatoire

ou le Champ des Martyrs proprement dit.

Monsieur,

Nous sommes en janvier 1794 ; les prisons et les communautés regorgent de détenus de tout sexe et de toutes conditions, la plupart amenés du fond des Mauges ; beaucoup de femmes sont renfermées au Calvaire, où entassées ensemble sans linge de rechange, elles ont à peine de la paille pour dormir, de l'eau et du pain d'égalité pour vivre.

Dieu sait de quelle façon elles sont traitées ; l'une entr'autres, est attachée à la queue d'un cheval, et ainsi promenée, jusqu'à ce qu'elle succombe, dans le jardin du couvent, puis dans les rues d'Angers ; et le cavalier qui traînait cette malheureuse appartenait, par ses fonctions, à la Commission militaire.

Cette Commission et le Comité révolutionnaire ont été les plus grands pourvoyeurs des noyades, de l'échafaud et des fusillades ; leurs attributions n'étaient pas tellement bien définies qu'il n'y eût point parfois des différends entr'eux. Cependant le Comité révolutionnaire paraît plus spécialement avoir été chargé d'instruire, et la Commission militaire de condamner ; du reste, cette fonction était toujours mieux remplie que la première.

Une autre différence se rencontre dans la mobilité de la Commission militaire qui se transportait hors d'Angers, dans les contrées voisines, tandis que le Comité révolutionnaire était stationnaire. Commission et Comité appesantirent leur joug en nos murs, particulièrement depuis le mois de novembre 1793 jusqu'à la fin d'avril 1794.

Afin de parvenir à jugement, suivant l'expression de ces Messieurs, deux membres de ladite Commission, et habituellement autant du Comité, quelquefois moins, tous délégués à cet effet, se transportaient dans les prisons, dans les dortoirs des couvents qui en tenaient lieu, s'y installaient et faisaient comparaître devant eux, par l'entremise de quatre gendarmes, les détenus. Ces juges prétendus tenaient habituellement deux séances par jour, chacune d'environ quatre heures, la première commençait vers dix heures, et la seconde vers quatre heures de l'après-midi ; un interrogatoire durait au plus dix minutes, dix minutes pour une condamnation sans appel, à la fusillade ! On n'y mit pas même toujours tant de façons.

Écoutez le langage de Vacheron : "La Commission, dit-il, a arrêté que ses membres se diviseraient dans les différentes maisons d'arrêt pour interroger les détenus ; vous tous ici présents avez été interrogés ! Vous êtes tous atteints et convaincus d'avoir conspiré contre la souveraineté du peuple français ; en conséquence, la Commission, en vertu de la loi, vous condamne à la peine de mort, et dans l'instant, le jugement va être exécuté". (Déposition de Scotty, 5 novembre 1794)

Quelle simplicité de langage pour exprimer des formalités plus simples encore ! Et dans l'instant, le jugement va être exécuté !

Maintenant voici un échantillon de ces interrogatoires.

"D'où es-tu ? Qu'as-tu fait ? Ton mari est-il avec les brigands ? Tu as été au chêne Saint-Laurent ? Tu ne peux le nier car j'y ai été. Tu ne peux le nier car je t'y ai vue. Retire-toi."

Scotty, dans sa déposition précitée, va même jusqu'à déclarer que "Morin et Vacheron faisaient, chacun, séparément, au Calvaire, leurs interrogatoires en trois mots, et que les détenues étaient après condamnées par l'apposition de la lettre F, mise à la marge du cahier."

René Baudry, gendarme, n'est pas moins explicite dans son témoignage du 1er novembre 1794. Il déclare "que les seules questions faites devant lui consistaient à demander aux prisonniers s'ils avaient été à la messe des prêtres sermentés et s'ils avaient passé la Loire ; sur leur réponse ils étaient notés pour être fusillés."

Pierre Chambon, gendarme, atteste, le 31 décembre 1794, "qu'il a assisté Morin et Vacheron lorsqu'ils faisaient leurs listes pour les fusillades ; à tous ceux (dit-il) qui y étaient destinés, Morin et Vacheron prenaient les portefeuilles, ce qu'il a vu particulièrement à la citadelle ; le seul interrogatoire qu'on leur faisait était à l'effet de savoir leurs noms, leur demeure et s'ils avaient passé la Loire." Il déclare en outre "qu'étant au Comité, occupé à lier des prisonniers pour les conduire à la fusillade, il attacha jusqu'à trois fois, par ordre de X''', un jeune homme de treize ans et demi."

M. Fillon, agent national d'Angers, dépose, le 9 novembre 1794, "qu'on n'observait aucune forme dans les jugements pour la fusillade."

Du reste, qu'attendre de juges (je voudrais trouver un autre terme) parmi lesquels il se trouva un enthousiaste qui, dans un repas, proposa ce toast : buvons à la santé de la guillotine !

A la fin des interrogatoires, il n'est pas rare de trouver des mentions de ce genre, bien et dûment signées :

"La besogne, quant à présent, est finie.

Ledit jour, quatre heures du soir, l'ouvrage recommence."

En général, toutes ces listes fatales sont divisées en neuf colonnes indiquant la date de la détention, les noms des prisonniers, prénoms, âge, profession, lieux de naissance, le domicile, les témoins à charge, les témoins à décharge ; la plupart sont fort mal tenues, il y a même des lignes écrites au crayon. Ces Messieurs ne se gênaient pas non plus dans le choix des épithètes, vous trouverez tels noms à la suite desquels on lit : mangeurs de bon Dieu, fanatiques, bêtes, aristocrates ; et vous pouvez être sûrs qu'ils sont accompagnés d'un redoublement de F F.

Le dégoût vous saisit à pareille vue, et je puis vous affirmer que, n'était ma promesse, j'aurais abandonné ces recherches.

Vous voilà au courant de cette sinistre procédure, qui menait les prisonniers droit au Champ des Martyrs.

Ce n'est pas tout, il va falloir vous parler des convois douloureux qui, pour s'y rendre, traversaient la ville d'Angers.

Ces convois que l'on appelait chaînes, lorsqu'ils sortaient du Calvaire, franchissaient la porte Lionnaise, laissaient en descendant les grandes douves de la ville à leur gauche, prenaient le chemin du Silence, passaient devant Guinefolle, la Gânerie, et entraient par la métairie du Clos dans le Parc des Bons-Hommes.

Lorsque les convois partaient des autres lieux de détention, ils traversaient les grands ponts, la rue Saint-Nicolas. Les prisonniers qui venaient du château, descendaient la rue Baudrière. D'abord, les habitants de ce quartier, épouvantés par ce spectacle, fermèrent leurs boutiques, qu'ils furent bientôt contraints de laisser ouvertes. - L'air, me disait un témoin, semblait pesant comme en un jour d'orage, on respirait à peine, on étouffait d'effroi. Les moins impressionnables ne tenaient plus compte de la vie, ils l'avaient cotée à perte, et quand ils jouissaient d'un lendemain, c'était une chance inespérée. D'autres, à la vue de ces convois lugubres, sentaient que leur sang se glaçait et que le rire de la démence, si voisin de l'idiotisme, frémissait sur leurs lèvres.

Les tambours et la musique ouvraient la marche ; M. M***, commandant de la place, se tenait en tête avec les membres de la Commission militaire ; puis des gardes s'alignaient à droite et à gauche de la chaîne, au milieu de laquelle deux ou trois charrettes portaient ceux d'entre les condamnés que l'âge, la faiblesse ou les infirmités empêchaient d'aller à pied.

Une certaine pompe lugubre présidait à ces convois, c'est du moins ce qu'apprennent les dépositions de l'adjudant-major de la place d'Angers, M. Jodin, et celles du juge de paix, M. Chaillou.

Le premier déclare que "dans les fusillades M*** était toujours à la tête avec le même triomphe, accompagné de tambours et de musique." Le second dépose que ledit "M*** commandait le convoi en trophée pour la fusillade, et qu'il était accompagné des membres de la Commission militaire."

Un peloton de gardes fermait la marche.

Quant aux victimes, liées deux à deux, elles marchaient, les unes en silence, les autres récitant le chapelet, plusieurs chantant des cantiques ; les femmes s'y trouvaient en majorité, la plupart pauvres Vendéennes, parmi lesquelles on distinguait cependant à la tournure ainsi qu'à l'élégance des manières des personnes de qualité.

Mais, malheur à qui eût manifesté la plus légère émotion à l'égard de ces infortunés, la chaîne se serait immédiatement ouverte pour le recevoir. Cependant une femme se rencontra qui, guettant le cortège vis-à-vis de l'église de la Trinité, s'élança précipitamment sur la chaîne, en arracha l'une des condamnées et la sauva.

C'était avoir plus que du courage, car en ce temps on fût très-mal venu, comme spectateur, d'exprimer seulement un regret, ne porta-t-il que sur la beauté ; c'était le cas d'avoir des oreilles pour ne pas entendre, des yeux pour ne pas voir. On vous eût à peine permis de pleurer en dedans, suivant l'expression d'un témoin. Et pourtant, le moyen de paraître impassible en présence de malheureux infirmes et de pauvres vieillards, jetés pêle-mêle dans les charrettes les uns sur les autres. La plupart entassés de la sorte, mouraient avant d'arriver à leur destination.

Ici la veuve Peret, le 1er novembre 1794, déclare qu'elle a vu passer devant sa porte différents convois de victimes, que l'on conduisait à la fusillade, chaînes fort longues, à pied et en charrettes dans lesquelles ces malheureux étaient entassés les uns sur les autres ; elle a vu particulièrement deux personnes dans une charrette, qui avaient les pieds en haut et la tête en bas, les yeux tout rouges."

Là, un témoin bien à même d'avoir tout vu, le sieur Simon Ed***, capitaine de la gendarmerie d'Angers, dépose, le 13 brumaire de l'an III (3 novembre 1794), "qu'un jour (il ne peut préciser) soixante hommes ou femmes, attachés deux à deux, partirent pour la fusillade ; le convoi était entremêlé de deux voitures, chargées chacune de douze ou quinze hommes expirants ; les plus malades furent mis dessous et arrivèrent morts sur le terrain, au bois d'Avrillé (le Champ des Martyrs) ; les têtes de ces malheureux sortaient des voitures, et ils criaient tuez-nous ! Tous faisaient la même demande en poussant des cris horribles.

"Le comparant dit à Vacheron et à d'autres membres : Ne donnez pas ce spectacle à toute la ville, faites-les mener à la porte de Fer, qu'on les y fusille et qu'on les jette à l'eau. Il les engagea à montrer plus d'humanité ; et ils lui répondirent : - Tu n'es donc pas bon républicain ? Si ces b.... là nous tenaient, ils nous en feraient bien d'autres.

"Ils ont fait la route de la sorte ; une des femmes tomba évanouie dans une ornière ; on coupa de suite la chaîne, et on la jeta sur les autres malades, comme un paquet de linge sale."

Les victimes ne sont encore qu'en chemin, et vous voyez, Monsieur, ce qu'elles souffrent. Cependant la chaîne entre dans le parc de la Haie ; une fosse est là béante pour la recevoir. Quelques jeunes filles remarquables par leur beauté ont encore une chance de salut ; des propositions d'alliance leur sont adressées par certains gardes privilégiés de l'escorte, mais la plupart de ces courageuses martyres préfèrent le supplice. Placées en rang sur le bord de la fosse, elles attendent la mort avec la forte résignation que leur donne la foi.

La fusillade en épargne plusieurs, alors c'est une nouvelle exécution qui se prépare, car aux coups de fusil succèdent les coups de crosse ; l'escorte se jette, sabre à la main, jusque dans la fosse et foule de ses pieds les malheureuses femmes avec un redoublement de fureur.

Le fossoyeur n'est pas moins pressé d'en finir, et sa pelle enterre des vivants. Je n'exagère pas, Monsieur, car Dieu m'est témoin que je désire être ici en deçà de la vérité ; les faits sont là, et c'est encore le capitaine de gendarmerie Ed***, fort peu suspect de partialité, qui va nous les rapporter.

"Arrivés, dit-il, sur le terrain, on les jeta (les malades) dans le trou, avec le peu de vie qui leur restait, et on tira dessus ; mon coeur se refusait à voir le reste du spectacle, mais je crois (a-t-il ajouté) que plusieurs furent enterrés vivants.

Quant à la fusillade qui avait précédé celle dont on vient de parler, plusieurs de ces malheureux furent manqués et on vit l'escorte se jeter sur ceux qui remuaient encore, les achever à coups de sabre et de baïonnette, et leur casser le crâne à coups de fusil. X'' et Br*** assistaient à ces opérations."

On avance, sans que je me porte garant de la véracité du fait, qu'une femme laissée pour morte et quasi enterrée, eut la présence d'esprit de ne pas bouger de la fosse jusqu'au départ du cortège qui, n'y prenant garde, la laissa bien involontairement s'échapper. La chronique assure qu'elle était riche, et que s'étant réfugiée dans une ferme voisine, elle en récompensa les habitants de façon à leur donner de l'aisance.

La jeune Diot, ouvrière, demeurant rue Lyonnaise et Athanaïs Camus, perreyeur, demeurant à la Madelaine, mal fusillés, furent achevés à coups de sabre.

Les cris des victimes, quand le vent soufflait de l'ouest, allaient se perdre jusque sur les rives de l'étang de Saint-Nicolas, c'est-à-dire jusqu'aux portes d'Angers, du côté du Brionneau.

Après l'exécution, les plus acharnés de l'escorte dépouillaient les cadavres et accrochaient leurs vêtement trempés de sang à leurs baïonnettes quand toutefois ils ne déposaient pas dans des charrettes ces lugubres trophées. L'escorte ainsi accoutrée d'une manière impossible à décrire, rentrait en ville, qu'elle traversait au grand effroi des honnêtes gens. Puis les trophées sanglants étaient cédés à vil prix à des revendeuses qui, alléchées par le gain, ne craignirent pas plus tard de se transporter elles-mêmes au Champ des Martyrs ; là, sur l'herbe, elles attendaient avec une sorte d'avidité fiévreuse, qu'on leur vendit les habits des victimes qu'elles voyaient dépouiller, sans que la pitié touchât leur coeur, sans que le rouge leur montât au visage. D'autres mégères des lieux circonvoisins, flairant à l'odeur de la poudre la trace des martyrs, aux premiers coups de feu qui retentissaient dans le parc, s'abattaient avec la voracité de l'oiseau de proie, sur les cadavres encore palpitants, pour fouiller dans leurs poches et dérober la menue monnaie qu'elles pouvaient contenir.

Ce n'est pas tout, et vous ne vous doutez point, Monsieur, qu'après une telle boucherie, il pût se trouver dans l'escorte des gens assez maîtres d'eux-mêmes, je devrais dire assez oublieux pour chanter au retour et en pleine rue, des hymnes patriotiques. Vacheron, l'un des membres du Comité révolutionnaire, entre tous, se faisait remarquer par sa joie féroce et ses chansons barbares ; mais ceux de l'escorte qui appartenaient vraiment à l'armée, n'y prêtaient l'oreille qu'avec répugnance.

"Au retour de la fusillade (dépose Scotty), Vacheron chantait des hymnes patriotiques auxquelles la troupe ne paraissait pas prendre part, elle était au contraire très-consternée."

A l'honneur de l'armée française, nous devons maintenant apprendre à ceux qui ne le savent pas encore, quelle était la composition des escortes meurtrières dont nous avons tant parlé.

On avait fait venir deux cents hommes, le rebut de ces trop fameux bataillons parisiens qui étaient eux-mêmes le rebut de la capitale. Or, quelle que fût l'abjection de ces hommes, nous avons vu que la tâche qu'on leur imposait était telle, qu'après l'avoir accomplie, ils s'en revenaient consternés et pleins de dégoût.

L'un d'entre eux n'y pouvant plus tenir s'esquiva même avec un certain courage : un jour du mois de janvier 1794, que l'une des chaînes descendait la rue Baudrière pour se rendre au Champ des Martyrs, ce soldat, dont le nom ne nous est point parvenu, se sentit comme frappé par une main invisible, tout près de la fontaine Pied-Boulet ; il s'arrêta, et comme la chaîne était nombreuse, on ne prit aucunement garde à lui ; ce que voyant, il profita d'un instant de presse pour s'esquiver par la montée Saint-Maurice. Où va-t-il ? chez un ami. Il frappe à sa porte, entre dans sa chambre, lui demande un bonnet de coton, une cravate jaune, et se jette dans un lit à quenouilles avec de grands rideaux verts, dont les reflets tombant sur sa figure complètent sa toilette de malade.

Il n'avait pas eu tort de prendre ces précautions, car il prévoyait justement que bientôt l'on serait sur ses traces. En effet, au retour de la fusillade on s'aperçut de son absence, et comme il avait été au nombre de ceux qui s'étaient signalés en d'autres occasions par leur énergie sauvage, on craignait de perdre un aussi grand citoyen.

Ce qu'il avait prévu arriva, et le soir même il reçut la visite de X, quelque peu versé dans la science médicale. Fort heureusement pour notre guide que le demi jour servit son innocente supercherie.

Or, voici les paroles qu'ils échangèrent :

- X, qui t'a permis de quitter la chaîne ?

- Je ne pouvais plus la suivre, j'étais malade.

- Tu choisis bien ton temps ! Donne-moi ton pouls ; mais il est naturel ! Est-ce donc que tu te joues ? prends garde à toi ! Cependant ta figure est souffrante ; demain je reviendrai et nous verrons.

- Nous verrons !

Le pauvre diable comprit qu'il lui restait trois partis à prendre : ou celui de continuer son rôle de malade, ou de rentrer au quartier, ou de prendre la fuite, mais avec tous les dangers qui en pouvaient résulter.

Il abandonna le premier parti comme désormais trop difficile à jouer.

Le second allait contre sa conscience si soudainement réveillée. Il prit donc la résolution de fuir, ce qu'il paraît avoir heureusement effectué, car on n'entendit plus jamais parler de lui.

Agréez, Monsieur, etc.

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