Neuvième lettre

Fusillades des 12, 15, 18, 20, 21 et 22 janvier 1794.

Monsieur,

Nous allons essayer de présenter les faits plus nettement avec l'aide de l'abbé Gruget, le meilleur guide en cette matière, car ce véritable confesseur de la foi, qui pendant la Terreur n'a pas cessé d'habiter Angers, pour consoler et bénir, à tout vu et tout noté ; il échappait aux recherches des méchants, par mille et un tours qu'il leur a joués avec un sang-froid sans pareil. Un jour, par exemple, qu'il se doute que l'on est sur sa piste, il se déguise en fileuse et va lui-même ouvrir la porte aux inquisiteurs qui se présentent ; la refermer sur eux et s'enfuir fut l'affaire d'une seconde.

Ayons donc recours aux cahiers de ce digne prêtre et surtout à son "Recueil des faits qui ont eu lieu à l'occasion des victimes massacrées en haine de Dieu et de la royauté, et dont les corps ont été déposés dans le Champ des Martyrs, dans les mois de janvier et février 1794." Recueil contenant vingt-cinq pages in-folio, écrit de la main même de l'abbé Gruget, à la requête, en date du 25 mai 1816, de Mgr Montault. Ce manuscrit précieux, que Mgr Angebault, par l'entremise de M. l'abbé Ménard, vicaire général honoraire, a bien voulu nous communiquer, se termine ainsi :

"Angers, 12 septembre 1816, anniversaire du départ des prêtres catholiques du diocèse d'Angers pour l'Espagne, à raison du refus de serment." P.-S. "Il serait bon que le Recueil, qui est des plus exacts, fût retouché par une main plus habile et dans l'usage de faire imprimer ses ouvrages."

Et moi, plein d'admiration pour tant de candeur et de simplicité, j'oserai dire : il est bon que l'on respecte avec scrupule le texte même écrit par cette auguste main qui, pendant les plus grands orages de la révolution, a su tenir avec la douceur et le calme d'un saint, avec le courage et l'énergie d'un pilote, le gouvernail des consciences dans notre cité alors bien malheureuse.

C'était le 12 janvier 1794, "trois cents personnes, tant des insurgés que ceux qui leur avaient donné l'hospitalité et qu'on avait jetées dans les prisons d'Angers, avaient été conduites aux Ponts-de-Cé et massacrées impitoyablement."

En même temps que les exécuteurs dressaient, au sud d'Angers, cette triple hécatombe, d'autres victimes, au nombre d'une centaine, tombaient à l'ouest, et ce fut la première fusillade au champ dit des Martyrs. Elle s'ouvrit un dimanche ; ce qui ne put manquer de les confirmer dans la résolution de bien mourir. Toutes, en effet, demandèrent quelques instants "pour offrir à Dieu le sacrifice de leur vie, qu'elles lui faisaient du fond du coeur et avec des sentiments de religion qui étonnaient même leurs bourreaux."

"J'ai lieu de croire, écrit l'abbé Gruget, que dans cette journée j'ai perdu ma soeur aînée, Jeanne Gruget, veuve d'Étienne Doly, native et domiciliée de la ville de Beaupréau ; dès les commencements du schisme, elle avait montré son opposition, en refusant de reconnaître le trop fameux Coquille, qui y avait été nommé curé constitutionnel. Elle était encore coupable d'un grand crime ... elle était belle-mère de feu M. Cady, qui servait avec son frère dans la guerre de Vendée. On m'a assuré qu'elle s'était recommandée aux prières de mes paroissiens, lorsqu'on la conduisait, attachée avec une de ses parentes nommée Le May."

Les lundi et mardi 13 et 14 janvier, il n'y eut pas de fusillade. Pendant ce temps, "les Corps administratifs se disposaient à s'emparer de tous les biens de la Vendée, c'est-à-dire des provisions en blés, vins, effets, linge et ustensiles. En conséquence, ils avaient commandé environ douze cents charrettes qui devaient aller chercher tout cela ..."

Mais cette campagne ne se termina pas à l'avantage des républicains, car "l'armée catholique tomba sur eux, en tua une grande partie, mit le reste en fuite et s'empara de presque toutes les charrettes, comme aussi des chevaux et des boeufs qui les conduisaient."

Ce fut une véritable déroute : il y eut des conducteurs qui, pour se sauver avec leurs bêtes, les dételèrent et se virent contraints de se rendre par Nantes, faisant de la sorte un détour de soixante lieues. Les boeufs, en arrivant à Angers, étaient pour la plupart estropiés.

"Pendant que nos Corps administratifs, continue M. Gruget, se disposaient à recevoir les provisions de la Vendée, ... la Commission militaire méditait un nouveau massacre ; le mardi au soir, 14 janvier, nos tigres allèrent marquer les victimes qu'ils destinaient à la fusillade du lendemain mercredi ; trois cents furent désignées ; il y avait à peu près autant d'hommes que de femmes, qu'on avait pris, tant dans les prisons royales qu'au château et dans les communautés du Calvaire, des Pénitents et du Bon-Pasteur.

Ce fut le mercredi matin, 15 janvier (1794), qu'on alla les prendre chacun dans leur prison, et après les avoir attachés deux à deux, on les conduisit dans les bois des Bons-Hommes (Champ des Martyrs), où ils furent massacrés. Parmi les victimes, il y avait des demoiselles de la plus grande condition, mais elles étaient surtout distinguées par leur attachement à la religion catholique ; elles s'exhortaient les unes et les autres à souffrir patiemment, et étonnaient même leurs bourreaux par leur soumission à la volonté de Dieu.

De ce nombre était dame Louise-Olympe Rallier, veuve de M. René Emery Dean de Luigné, qui avait été prise dans son domaine de Châteaugontier ... pour avoir donné l'hospitalité à deux pauvres prêtres." Une de ses filles périt avec elle.

Cette fusillade du 15 janvier est la seconde au Champ des Martyrs.

Les 16 et 17 furent employés à guillotiner plusieurs personnes, parmi lesquelles figurait : "M. Étienne Misset, natif de Sédan, département des Ardennes, inspecteur des mines de France et directeur des mines de Montrelais près Ingrandes ; son exécution eut lieu le 17.

Ce même jour, dès le soir, on alla dans les prisons et communautés pour désigner ceux et celles qui devaient être massacrés le lendemain ; en effet, le samedi 18 janvier, deux cent cinquante furent conduits dans les bois des Bons-Hommes pour y être fusillés ; il y avait environ quatre-vingts femmes, puis des vieillards et des infirmes qui n'avaient pas la force de suivre les autres ; on y suppléait en les jetant dans des charrettes que les bourreaux avaient toujours à leur disposition pour apporter les habillements des suppliciés."

Ce fut la troisième fusillade au Champ des Martyrs.

"Le lendemain dimanche, 19 janvier, ils firent la décade et renouvelèrent la fête qu'ils avaient célébrée le 30 décembre dernier ; il y eut encore ce jour-là une procession où une comédienne, représentant la déesse de la Liberté, fut portée en triomphe sur un char, et comme à l'autre fête on termina celle-ci par un feu de livres et d'ornements d'églises, le tout au milieu des blasphèmes et des imprécations contre Dieu et son Église ; on avait eu soin de faire imprimer des chansons analogues à la circonstance et remplies d'impiétés, qu'on distribuait à tous les assistants qui avaient été forcés de s'y trouver sous peine d'être regardés comme suspects. Il y eut aussi des danses pendant la nuit ... Tous ces divertissements ne contentaient pas nos hommes avides de sang, ils méditaient encore la mort d'une infinité de personnes respectables.

En effet, le lundi 20 janvier, sept personnes conduites à leur tribunal furent condamnées, et dès le soir exécutées ... Demoiselle Geneviève Bouchet, âgée d'environ vingt-quatre ans, native de la paroisse de Notre-Dame de Beaupréau, était du nombre ; fille d'un chirurgien, elle avait aidé à soigner les prisonniers faits par l'armée catholique sur les patriotes, lesquels ont été conduits au collège de Beaupréau ; elle en avait même délivré plusieurs qui s'étaient rendus à Angers et qui avouaient qu'ils lui devaient la vie, mais elle était catholique ..."

Les membres de la Commission militaire et du Comité, le matin du même jour, "avaient conduit environ quatre cent huit personnes, savoir : cent huit hommes et trois cents femmes, dans les bois des Bons-Hommes et les avaient massacrés impitoyablement."

Cette quatrième chaîne, comme les précédentes, provenait "des prisons royales, du château et des communautés du Calvaire, des Pénitents et du Bon-Pasteur."

Le lendemain (21 janvier), jour de l'anniversaire de la mort de Louis XVI, une cinquième chaîne se forma, composée de : "cent cinquante personnes (soixante-dix hommes et quatre-vingts femmes) retirées des mêmes lieux, conduites au même endroit et pareillement massacrées.

Dès le soir, MM. de la Commission se transportèrent dans les prisons pour désigner ceux et celles qui devaient être massacrés le lendemain ; ils en marquèrent quatre-vingt-huit.

Le Mercredi matin, 22 janvier, ils allèrent les prendre pour les conduire encore dans les bois des Bons-Hommes où ils ont été massacrés ..."

Et ce fut la sixième fusillade.

Les 24, 25, 26, 27 et 28 janvier, sont employés à guillotiner. Parmi les victimes du 26, se fit remarquer par son courage Mme Marie La Dive, veuve de M. Verdier de la Sorinière, de la paroisse de Saint-Crespin, près de Cholet.

Le 29, repos ; c'était jour de décade.

"Le 30, ils allèrent dans les prisons et les communautés pour désigner les victimes.

Le vendredi 31 janvier, l'on guillotina :

M. Jean-Baptiste Desmares, noble colon, natif de Pont-Lévêque en Normandie, adjudant général de la 1ère division de l'armée de Niort, et commandant de l'armée de Bressuire ;

M. Joseph Morna, juge des traites et gabelles, père de M. Morna, qui avait été massacré le 27 décembre dernier 1793."

La Terreur ne s'endormait pas, Monsieur, ainsi que ma prochaine lettre vous l'apprendra.

Agréez, Monsieur, etc.

.../...