L'ORMEAU

Sur le talus d'un pré se dresse le vieil orme.
Son faîte dépouillé, tel qu'un long bras difforme,
Au ciel se tend, rugueux et noir.
La vie, en désertant depuis maintes années
Les ramures d'en haut, jadis si bien ornées
Lui fit un aspect triste à voir ;

Triste et noble à la fois ; la sève qui s'épuise
Dans les premiers rameaux offre encore à la brise
Un feuillage épais tous les ans ;
On dirait un front d'homme atteint par la vieillesse,
Qui se tient ferme et droit, et porte avec noblesse
Sa couronne de cheveux blancs.

Ses frères du Bocage ont un dessin vulgaire :
Vous passez ; - leur image en vous ne reste guère,
Vapeur qui fuit au firmament ...
Et pourtant ils sont beaux, et pourtant ils sont vastes ;
Mais cet arbre mourant doit vivre dans nos fastes ;
Cet arbre, c'est un monument !

A ses pieds le regard domine un large espace.
Le long du vert talus un étroit chemin passe
Qui borde une antique maison ;
Toit que la tuile abrite, humble gentilhommière,
Qu'un éclatant passé n'a point mise en lumière
Au delà de son horizon.

Mais un matin, à l'heure où l'aube, encor douteuse,
Ne glisse à l'orient qu'une lueur laiteuse,
Un de ces matin gris de mars,
Dans le pré quelle foule a tous moments accrue
S'entasse ! ... Comptez-les, ces meneurs de charrue :
Ils sont bien là dix mille gars ;

Dix mille gars, ayant sacré-coeur sur leurs vestes,
Ample ceinture aux reins, fusil au dos, et lestes,
Et souples comme un peuplier ;
Dix mille ardents soutiens de la fois catholique,
Qui cherchent, exécrant ton joug, ô République,
Un chef pouvant les rallier.

On saisit mieux l'oiseau lorsqu'au nid, il sommeille.
Aussi les maraîchins, repoussés l'avant-veille,
Sont-ils revenus dans la nuit ;
Et l'aurore première à peine était éclose,
Quand la foule, inondant la cour de Fonteclose,
En réclamait l'hôte à grand bruit.

Au seuil paraît Charette, - et c'est un grand silence.
Comme un clairon strident, sa voix forte s'élance :
"Amis, qu'attendez-vous de moi ? ...
Je ne puis conjurer l'orage qui s'apprête ...
Marchez, répondent-ils, marchez à notre tête,
Et mourons pour Dieu, pour le Roi !
Je suis prêt à mourir - mourir est si facile ! -
Mais au front d'une armée à mes ordres docile
Et qui me suive aveuglément !
Nous vous suivrons partout ! disent ces vaillants hommes ;
Conduisez-nous au feu : vous verrez si nous sommes
Dignes de votre dévouement !"

Ce géant qui s'ignore, à la gloire on l'emmène ...
Or, avant de quitter son paisible domaine,
Il fait un signe de la main,
Et, comme un écureuil, grimpant de branche en branche,
Un des gars va fixer une bannière blanche,
Là-haut, sur l'orme du chemin.

A ce poste d'honneur, vieil étendard sans tâche,
Sur qui de tous les points sans cesse l'oeil s'attache,
Trois ans tu planas, libre et fier ;
Tant que sévit la lutte aucun bleu n'eut l'audace
D'approcher seulement de ta sublime place ;
Tu n'y fus touché que par l'air.

Un jour, notre Vendée étant réduite en cendre,
Pour te cacher, hélas ! il fallut te descendre ;
- Charette alors était dompté ! -
Mais, ô drapeau, tu vis, et, j'en ai l'assurance,
On te remontera sur l'ormeau ; - car la France
Est faite pour la Royauté !

Fonteclose, 27 octobre 1880
Emile Grimaud