A Saint-Mars de la Jaille, le 15 avril 1796, 2e année du règne de Louis XVIII,

 MONSIEUR LE COMTE,

Il y a bien du temps que je suis désireux de vous écrire : mais, n'ayant pu découvrir le lieu de votre résidence, malgré mes informations à grand nombre d'émigrés, arrivés dans ce pays, je n'ai pu jouir de cette satisfaction. Enfin, le retour de M. de Bourmont (major-général de notre armée), de Londres, m'a fait le plus grand plaisir, puisqu'il m'a donné de vos nouvelles, et des détails sur votre position. J'aurois été bien plus flatté encore, si j'avois reçu la lettre, dont vous avez bien voulu le charger pour moi : mais, malheureusement, il l'a perdue à son passage en France. Sûrement, vous m'y faisiez des questions, auxquelles j'aurois été jaloux de répondre avec exactitude ; mais j'espère qu'à l'avenir, nous serons plus heureux dans l'exactitude de notre correspondance.

J'ai appris, avec bien de la joie, que vous avez touché quelques fonds sur la rescription que j'ai envoyée à Londres. Je sais que la totalité vous auroit fait un faible secours ; mais c'est tout ce que j'ai pu faire. Si, par une réponse de la présente, vous pouvez m'indiquer le moyen de vous faire toucher quelques sommes, je ne négligerai rien pour vous satisfaire. Mon attachement vous est connu, et le zèle que j'ai à défendre vos intérêts, doit vous être un sûr garant de celui que je mettrai toujours à faire tout ce qui pourra vous être agréable.

Dans toutes les circonstances et les bizarres positions où je me suis trouvé, depuis notre positions où je me suis trouvé, depuis notre séparation, je n'ai pas été sans me rappeler, chaque jour, et vos bontés, et vos projets de bienfaisance pour moi et ma pauvre mère. Je n'oublierai, de ma vie, ce que vous avez fait pour nous. Je ne vous prierai pas, M. le Comte, de lui continuer vos bontés, et de la protéger dans le pays où elle est, car ce seroit, de ma part, un doute de la constance de votre bon coeur, et je suis éloigné de croire que l'on peut être plus généreux que vous,

... Veuillez bien prendre lecture de la lettre que j'adresse à ma mère. Vous y verrez des petits détails qui vous instruiront du pays et qui évitent des répétitions, et vous savez que le moment exige de la brièveté dans les récits.

Je tarde bien, et je m'en aperçois, à vous parler de votre terre. J'ai le coeur navré, quand je m'arrête aux pertes que vous avez faites ici, et il m'en coûte beaucoup d'être obligé de vous en faire un petit détail. Votre château n'a plus de magnificence que de loin ; mais, de près, il n'est pas reconnoissable. Tout le dedans ressemble à un bâtiment abandonné dans sa construction, et dont on n'a pas même conçu l'idée d'ameublement. Il n'y a pas un clou de reste : tous les marbres sont cassés, les jalousies et les volets, pour la plupart, brûlés ; les contrevents ne tiennent plus, les cloisons des appartemens sont abattues, les appartemens même décarrelés : il y en a même deux ou trois de brûlés. Déjà, le feu a été éteint cinq fois. Ce qui achève la perte du bâtiment, c'est qu'il est bientôt dégarni du plomb qui le couvroit. Les bleus (c'est-à-dire, suivant l'expression des émigrés, les carmagnoles), ont commencé à le découvrir : ils en avoient peu enlevé ; mais les chouans, ne sachant où prendre leurs balles, ont suivi l'invention républicaine, et le château, en quelque sorte, s'est vengé du mal que l'on lui avoit fait, car il a fourni à la destruction des bleus, qui ont resté ici, et il y en a grand nombre. La rivière, le parc, les pièces, par-tout il y a des bleus d'enterrés. La première fois que je les ai salués trois cent cinquante. Je m'arrête, car je m'aperçois que je ferois des récits qui vous intéresseroient moins que ceux auxquels je veux fixer ma plume.

Il y a deux ans que les bleus, pour se venger d'une bonne déroute que je leur donnai au bois de Maumusson, brûlèrent la Margattière, maison de votre garde, et, votre métairie des Dronères, et, dans ce temps, vous ne fûtes pas le seul à être brûlé, car, par-tout, il y eut des maisons, voisines de bois, qui furent brûlées ; enfin, vous en fûtes quitte pour cela. Belle-Fontaine, Beau-Chêne et la Justonnière, ont été heureusement conservés. Il y a deux mois, une colonne de quatre mille bleus passa isi : quelques-uns furent boire à la Cadaire, Tremblay et sa famille s'étoient retirés sur les derrières de notre troupe. Les bleus, en tirant du cidre, mirent le feu au sellier et toute la métairie brûla.

Voilà l'affreux tableau de vos pertes ; mais encore, faut-il se consoler, en espérant sauver le reste. Tous vos métayers sont restés tels que vous les avez quittés. Il n'y a aucun changement, à l'exception de Hardon, meûnier : il s'est mal conduit ; il a quitté, et je l'ai remplacé par un honnête homme, Menet a été tué par les chouans, comme patriote : la veuve a resté. Tout le reste existe, et se conduit très-bien.

Je dois beaucoup au bon coeur de la mère Gasgnière, et ses enfans, ainsi qu'au bon homme Guérin : ces bonnes gens ne parlent de vous que les larmes aux yeux. Tous, en général, vous sont très-attachés. Ils ont été enchantés que je sois resté dans le pays : ils vous rendront compte de ce que j'ai fait pour répondre à vos intentions et à leurs besoins. J'ose espérer que vous trouverez les choses où elles sont dans l'état actuel.

Quant à vos domestiques restés ici, trois ont été tués dans l'armée de la Vendée, Garnier, votre frotteur, sabré près de moi par des hussards, à Dané, s'entêta à un caisson. Je voulus le sauver, il refusa ; et les hussards me forcèrent de l'abandonner, Belau-Bouvier, et Cotinau l'aîné, ont été tué au Mans, aux premiers retranchemens. Ces trois individus étoient très-braves. L'intrépide petit Cadet, postillon, a été tué, après avoir terrassé deux grenadiers. Son père et sa soeur demeurent dans cette paroisse. Bazantai est toujours le même. Chesnau et votre jardinier le Rat, demeurent à Saint-Sulpice, et vivent du métier de laboureurs. Voilà, M. le Comte, les seuls détails que je puisse vous donner pour le moment.

M. de Bourmont m'a dit que vous aviez le projet de passer en France, avant peu. Je ne vous ferai aucune réflexion à ce sujet. Vous savez assez l'effet que produiroit votre présence, au milieu de tous les braves gens de ce pays, qui ne cessent de donner des preuves de leur dévouement à la belle cause : et moi, jugez quel bonheur de vous recevoir dans ma chaumière, au sein de ma nouvelle famille, qui vous prodigueroit ses soins : car, il faut vous dire que, malgré les évènemens, je me suis marié, le 18 janvier dernier, avec mademoiselle Juston de Pannecé. Me voilà encore plus étroitement attaché à ce pays-ci. Aussi, j'ai bien le désir de m'y fixer pour toujours, si le service du Roi ne me force pas d'aller ailleurs.

Votre délicatesse est bien grande, pour faire une guerre aussi active que la-nôtre. Il est bien des momens où on ne peut se servir de chevaux, et au contraire, marcher jour et nuit : alors, vous éprouverez des désagrémens, dont one ne se doute pas en pays étrangers. Malgré que nous soyons en force, nous ne sommes pas toujours vainqueurs, et dans nos malheurs, nous ne perdont pas pied du terrein que nous prend l'ennemi, c'est-à-dire, que nous restons dans le pays, sans courir une grande étendue de terrein en retraite : c'est là ce qui s'appelle chouaner ; et il faut une bonne santé et une grande habitude de ce genre de guerre, pour y résister. Je croirois ne pas vous donner une preuve de mon attachement, que de vous cacher les désagrémens que l'on peut éprouver ici.

Dans l'espoir de vous voir arriver, je vous avons réservé une jument des plus belles et des plus agréables : elle me fut tuée entre les jambes, il y a quatre jours ; mais, heureusement, il y en a d'autres. Veuillez bien me marquer vos intentions, soit pour rester à l'étranger, soit pour venir ici. Je cesse car je crains de vous ennuyer ; mais j'ai tant de plaisir à vous adresser ce griffonnage, que vous me pardonnerez.

J'ai si peu l'habitude d'écrire, que vous aurez peine à me lire. Je ne connois plus que le fusil et mes braves dragons. J'ai l'honneur, M. le Comte, de vous réitérer mes sentimens de profond respect et de bien sincère attachement, et de crier ensemble pour récompense de nos rudes travaux : Vive Louis XVIII !

Veuillez bien me rappeler au souvenir de madame la comtesse, de M. le chevalier et M. l'abbé, et me croire votre très-dévoué serviteur, le brigand-chouan, GOURLET, général de la cavalerie, armée de Scépeaux.

Au quartier général.

P.S. Ma femme me fait songer que je ne vous ai pas parlé de M. Valée ; à vous dire le vrai, je me plais à ne pas songer à sa reconnoissance de vos bontés pour lui ; voilà cependant, en deux mots, son histoire :

Après la ruine totale de votre château, il se réfugia à Pouvoeuvres ; l'insurrection vint : il nous suivit dans la Vendée avec sa femme et sa fille. Lorsque l'armée de Mayence nous força d'évacuer le pays, il nous suivit dans le nord, non sans grande misère apparente, mais avec de belles ressources cachées ; à l'affaire du Mans, il fut atteint dans sa retraite : sa femme fut sabrée sur la route ; sa fille fut sauvée par un hussard qu'elle épousa au maximum, c'est-à-dire, républicainement. Deux jours après, Valée fut conduit à Laval ; là, il demanda la vie pour prix de votre argenterie et autres effets cachés ; on la lui promit : il déclara tout ; et quand il eut tout avoué, il fut fusillé. C'est ainsi que doit se payer une lâcheté.

On ne tarda pas à enlever l'argenterie d'où elle étoit, ainsi que les autres effets ; et je suis encore étonné qu'à cette époque le pauvre Trimausan de la Moulinière et autres échappèrent de la guillotine. Heureusement ils se sont sauvés de ce mauvais pas ; c'est un miracle du règne de Robespierre.

Le pauvre Va-de-Bon-Coeur, votre cuisinier, est dangereusement blessé de coups de balle et de bayonnette ; je doute qu'il en revienne. Il ne faisoit pas la guerre ; mais les bleus l'ont surpris dans une maison il y a quatre jours.

La lettre de ma mère n'est pas ainsi que je viens de vous le marquer ; vous verrez la cause du changement.

Je joins une lettre pour madame la comtesse, en réponse à une qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire en date du 14 février.

Pardon, M. le Comte, de tout ce griffonnage ; mais le temps me presse, et je suis obligé d'envoyer cette lettre telle qu'elle est. Je reçois l'ordre de partir à l'instant, pour un de nos camps, près Nantes. Demain les républicains danseront encore. Vive le Roi" !

 

 

Correspondance secrète de Charette, Stofflet, Puysaye, Cormatin, d'Autichamp, Bernier, Frotté, Scépeaux, Botherel, du prétendant, du ci-devant comte d'Artois, de leurs ministres et agens, et d'autres Vendéens, Chouans et émigrés français... ([Reprod.]) -F. Buisson (Paris)-1799