Je viens de retrouver dans de vieux papiers de famille, des documents absolument inédits. Si quelques-uns, par hasard, ont été imprimés à l'époque, je crois qu'il serait difficile de se les procurer aujourd'hui. Ces documents m'ont paru assez intéressants pour être reproduits dans les Annales de la Société d'Emulation de la Vendée. Ce sont deux cahiers : le premier contenant les procès-verbaux des délibérations de la Commission d'érection du monument ; le second, la copie des lettres écrites à cette occasion par le Secrétaire de la Commission.

Voici la reproduction exacte du Procès-verbal de la première réunion de la Commission.

"Le 14 mars 1836, au grand nombre de citoyens du département de la Vendée, au nombre desquels figurent d'anciens compagnons d'armes du général Travot, plusieurs membres du Conseil général et des fonctionnaires publics, se sont réunis à Bourbon-Vendée, sous la présidence, de M. Messager, doyen d'âge, pour aviser aux moyens d'élever un monument à la mémoire du Pacificateur de la Vendée. Ils ont pensé que les souvenirs de modération, de probité politique et de conciliation que le brave et vertueux général Travot a laissés dans les départements de l'Ouest, devaient être ainsi perpétués dans un pays trop longtemps agité des discordes civiles. persuadés que toutes les nuances d'opinion se réuniraient pour coopérer à un acte aussi éminemment national, ils ont résolu d'ouvrir des listes de souscription dans chaque canton ; mais, avant de procéder à aucun autre acte ultérieur, ils ont nommé une Commission chargée, avant tout, de solliciter le concours de l'autorité."

Cette Commission, formée de sept membres, nommés au scrutin secret, s'est trouvée ainsi composée :

MESSAGER, ancien aide-de-camp du général ; Président,

JOSLAIN, commandant de la garde nationale ; Vice-Président,

GAULTIER, notaire, membre du Conseil d'arrondissement ; Trésorier,

C. MERLAND, docteur-médecin ; Secrétaire,

JACQUET, ancien aide-de-camp du général Travot ; Membre,

MILLET, membre du Conseil général ; membre,

PEROTEAU, membre du Conseil général ; Membre.

La Commission ainsi constituée a décidé d'adresser immédiatement une demande au Maire de la ville pour la cession d'un terrain et a décidé de s'adresser à tous les citoyens de la Vendée en vue de recueillir les souscriptions ; "persuadée qu'elle ne rencontrerait que des sympathies, puisqu'il s'agit d'élever un monument qui doit contribuer à l'embellissement de la ville et témoigner à la France entière la reconnaissance de la Vendée tranquille."

Le 9 avril, la Commission se réunit de nouveau, et le Secrétaire, M. C. Merland, donne lecture de la lettre-circulaire ci-jointe, à laquelle il est décidé qu'on donnera le plus de publicité possible :

"Messieurs,

Le général Travot est mort. La haine et l'envie, qui s'étaient acharnées si longtemps sur une aussi belle vie, se sont enfin arrêtées sur sa tombe, et aujourd'hui un unanime concert de regrets s'élève de tous les points du département, pour rendre au nom le plus populaire de la Vendée un tardif hommage de reconnaissance.

Les anciens compagnons d'armes du Général et un grand nombre d'autres citoyens du département se sont réunis à Bourbon-Vendée, et nous ont chargés d'ouvrir une souscription pour ériger, dans cette ville, un monument à sa mémoire.

Notre intention n'est point de réveiller des souvenirs de guerre civile ; nous ne pouvons nous présenter qu'avec des idées de paix et de conciliation, pour payer un tribut de gratitude au pacificateur du pays, à celui qui sut réconcilier les partis dans notre belle et trop longtemps malheureuse Vendée.

Organes de nos concitoyens, notre premier soin a été de solliciter le concours de l'autorité, et voilà en quels termes favorables M. le Préfet a répondu à notre demande :

Je me félicite vivement que la Commission veuille bien m'associer aux patriotiques pensées de paix, de conciliation et de reconnaissance qui l'animent. C'est, en effet, une noble et généreuse idée que celle de travailler à perpétuer, au milieu de ces contrées, si longtemps agirées par les discordes civiles, la mémoire du bon citoyen qui les pacifia, par la loyauté et l'humanité de ses actes, bien plus encore que par la force de ses armes, et qui, au travers de ces guerres cruelles de Français contre Français, fit toujours tous ses efforts pour épargner le sang de ses compatriotes.

Je vous prie donc, Monsieur le Président, d'offrir à la Commission du monument du général Travot l'expression de toutes mes sympathies personnelles."

"Consulté à son tour, par M. le Maire de Bourbon, sur la demande que nous lui faisions d'un terrain propre à l'érection du monument, le Conseil municipal a pris l'arrêté dont voici un extrait :

Le Conseil, après en avoir délibéré, saisit avec empressement, cette occasion de payer un juste tribut d'éloges à la mémoire du brave et vertueux général qui pacifia deux fois la Vendée ; qui, soldat intrépide, se montra toujours vainqueur généreux en épargnant le sang des vaincus ; qui, politique profond et tacticien habile, sut soumettre autant d'ennemis par la persuasion que par la force de ses armes. Sympathisant de tout son pouvoir avec les citoyens qui conçurent l'heureuse idée d'honorer la mémoire de cet excellent homme, et de perpétuer ainsi la reconnaissance que lui doivent non seulement le département de la Vendée, mais tous les départements de l'Ouest, est d'avis, 1° que le monument à élever à la mémoire du général Travot soit placé dans la ville de Bourbon-Vendée ; 2° de donner le terrain qui conviendra pour cet établissement.

Vous le voyez, Messieurs, toutes les sympathies s'éveillent au nom de celui que Napoléon appelait "le brave et vertueux général Travot". C'est qu'en effet, c'est un acte de haute moralité d'entourer de respects et d'hommages les noms des hommes qui ont fait honneur à l'humanité ; et pour nous, Messieurs, ce sera d'un bon exemple de prouver que l'ingratitude politique n'a pas encore pénétré jusque dans nos coeurs.

. En conséquence, la Commission arrête :

1° Chaque citoyen pourra déposer son offrande chez MM. les Maires, Commandants de la Garde nationale, Juges de paix, Notaires, Membres des Conseils de département et d'arrondissement, spécialement chargés de recevoir les souscriptions ;

2° Pour centraliser les fonds provenant des souscriptions, chacune des personnes ci-dessus désignées les déposera entre les mains du Membre du Conseil de département, ou du Conseil d'arrondissement de leur canton ;

3° Les Membres des Conseils de département et d'arrondissement verseront eux-mêmes ces fonds entre les mains de M. Gaultier, notaire à Bourbon-Vendée, trésorier de la Commission, qui sera tenu de les inscrire sur un registre paraphé par le Président de la Commission ;

4° Ces fonds resteront en dépôt entre les mains du Trésorier, jusqu'à ce que la Commission en ait autrement ordonné ;

5° Les listes de souscriptions seront rendues publiques.

Fait à Bourbon-Vendée, le 9 avril 1836.

Les Membres de la Commission

(Suivent les signatures)".

Le 31 mai suivant, la Commission se réunit à nouveau et examine deux projets de statue présentés par M. Maindron, artiste sculpteur à Paris, l'un en bronze, l'autre en marbre. Le premier projet comporte une dépense de 12 000 francs, le second de 15 000 francs. La Commission décide qu'à moins d'un don qui lui serait fait par le Gouvernement d'un bloc de marbre, la statue serait en bronze. Le projet de bas-reliefs proposés pour quelques inscriptions est abandonné, comme trop dispendieux et pouvant rappeler des souvenirs qu'il est bon de chercher à éteindre. Elle fait choix de M. Maindron comme sculpteur. Le devis de l'architecte pour le piédestal se monte à 3 500 ou 3 600 francs, si on veut l'établir sur l'emplacement de la fontaine de la place des Peupliers, que l'on convertirait alors en quatre fontaines.

Pendant un an, la Commission ne paraît pas s'être réunie. Je ne trouve sur le registre des délibérations aucun procès-verbal avant celui de la réunion du 3 mai 1837. La Commission est convoquée à cette date et nomme Président de la Commission M. Jacquet, en remplacement de M. Messager, décédé. Elle décide aussi que l'on enverra à M. Maindron le plan de la fontaine de la place des Peupliers et aussi le plan de la place de la Préfecture, et que M. Maindron s'enquerra auprès d'un architecte du prix que coûterait l'érection de la statue en l'un ou l'autre emplacement.

J'ai entre les mains une lettre du Secrétaire, en date du 2 novembre 1836, adressée à M. le Maire de Bourbon-Vendée. Je crois devoir la reproduire textuellement :

"Bourbon-Vendée, 2 novembre 1836.

Monsieur le Maire,

Le Conseil municipal de Bourbon-Vendée, statuant sur une demande de concession de terrain faite par la commission du monument du général Travot, a, par un arrêté du mois d'avril 1836, accordé l'emplacement nécessaire à l'érection du monument projeté, se réservant de décider ultérieurement celui qu'il devrait affecter à cette destination. La Commission me charge aujourd'hui, M. le Maire, de vous présenter à ce sujet quelques observations, que nous vous prions de vouloir bien mettre sous les yeux du Conseil. Le monument, tel qu'il doit être exécuté (une statue de 8 pieds 1/2 sur un piédestal de 9 pieds, ne peut être placé que sur une des places publiques de la ville. Or, lorsque vous les aurez toutes examinées avec attention, vous vous convaincrez que trois seulement sont susceptibles de l'y recevoir : savoir, la Grande place, celle des Peupliers, enfin celle de la Préfecture. Permettez-nous maintenant de discuter les avantages et les inconvénients de ces trois emplacements. La place Royale, admirablement située et présentant une place parfaitement horizontale, paraît un peu grande pour un monument peu élevé ; on pourrait craindre que les proportions paraissent rapetissées et mesquines au milieu d'une aussi vaste enceinte. D'ailleurs, une considération plus puissante empêche d'y songer. La statue de Napoléon doit être un jour dans la ville fondée par Napoléon. Les anachronismes politiques ne pouvant pas toujours exister, sa place est marquée d'avance ; on ne doit l'usurper pour personne. La place des Peupliers ne présente pas les mêmes inconvénients, mais elle est ornée d'une fontaine qui occupe le point qui conviendrait à la statue. Ce n'est pas qu'il n'y eût moyen de combiner ces deux monuments, de manière à ce que l'un servit à l'embellissement de l'autre ; mais il faudrait, dans ce cas, que la ville se chargeât des réparations de la fontaine, dont le prix s'élèverait à 3 000 francs, d'après le devis de l'architecte. Si la commune consent à cette dépense, que la Commission ne peut pas prendre sur les fonds provenant des souscriptions, qui certainement seraient insuffisants, nous demanderons au Conseil municipal la place des Peupliers, en le priant de faire couper les arbres, misérables d'ailleurs, qui masqueraient la vue du monument.

 

 

Dans le cas où la commune ne voterait pas les dépenses, resterait la place de la Préfecture, que la Commission me charge de vous demander. Voici comment on pourrait en disposer : la statue serait placée au milieu de l'enceinte, c'est à dire au milieu de la rue, le dos tourné vers la Préfecture, la face vers la vieille caserne, de sorte qu'elle serait parfaitement en vue de toute la rue de la Préfecture. Le quartier est déjà le plus beau de la ville, et, s'il attire moins de monde que le marché, au moins ne peut-on pas contester qu'un étranger ne peut pas rester deux heures à Bourbon sans le visiter, et qu'en général il est et sera toujours fréquenté par plus d'amis des arts que le marché, périodiquement visité par les acheteurs et les vendeurs, surtout par les habitants de la campagne, peu soucieux, en général, d'avoir sous les yeux des souvenirs d'un homme qu'ils ont combattu.

Telles sont, M. le Maire, les raisons qui font proposer à la Commission la place de la Préfecture à tout autre emplacement, et qui l'engagent à en faire la demande au Conseil municipal.

Agréez, Monsieur le Maire, l'assurance des sentiments respectueux de la Commission.

Le Secrétaire,

C. Merland."

Et cependant, le 26 mai 1837, la Commission, revenant sur sa première délibération, propose et demande au Conseil municipal la Grande place. Pourquoi ce changement subit ? Je l'ignore ; je lis seulement, dans le procès-verbal, que l'opinion publique, surtout celle des gens de goût, est unanime pour réclamer cet emplacement. La Commission a dût sans doute subir l'influence de cette force à laquelle on résiste si rarement. Le procès-verbal ajoute, il est vrai, que, après réflexion, les autres places lui semblent trop petites, vu les proportions colossales de la statue.

Dans la séance du 5 juin 1837, le Président donne lecture d'une lettre de M. l'Intendant de la liste civile, qui lui annonce officiellement que le roi, pour donner un témoignage d'intérêt au monument du général Travot, a souscrit pour une somme de 1 500 francs.

 

 

Ce fut le 26 août 1838 que la statue du Général Travot fut érigée sur la Grande place. La première réunion de la Commission d'initiative avait eu lieu le 14 mars 1836. Il fallut donc deux ans et demi seulement pour mener l'oeuvre à bonne fin.

A cette occasion, le Moniteur Universel (journal officiel) du 7 septembre, donne un compte-rendu sommaire de la fête.

Plus tard, les malentendus politiques que déplorait le secrétaire de la Commission, dans sa lettre du 2 novembre 1836, ont disparu. La statue du fondateur de la ville a été élevée sur la Grande place, à la date du 29 août 1854, et la statue du général Travot a dû être transportée sur la place des Peupliers ou du Marché, où elle est actuellement. On aurait beaucoup mieux fait de ne pas l'ériger tout d'abord sur la Grande place et de l'élever là où l'avait premièrement demandé la Commission, en réservant la Grande place pour la statue de Napoléon 1er."

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui justice est rendue à tous ; c'était le désir de la Commission, composée d'hommes d'ordre, de liberté et d'équité.

Le voyageur qui traverse la Roche-sur-Yon peut se convaincre que les Vendéens ont la mémoire du coeur et le sentiment du libéralisme le plus éclairé. Ils ont ainsi perpétué le souvenir des trois hommes qui ont le plus contribué à la gloire de la cité : Napoléon 1er qui l'a fondée, Travot qui a pacifié le pays en y apportant le bien-être et la paix et Paul Baudry qui lui a procuré l'auréole de la gloire la plus pure dont puisse s'honorer notre chère Vendéens.

Julien Merland

Juge suppléant au Tribunal civil de Nantes.

(1942 : la statue est enlevée par le régime de Vichy. 1964 : le piédestal est enlevé.)