Le 4 thermidor an III (22 juillet 1795), le citoyen Bihoreau, de Chassillé, se trouvant à Sillé-le-Guillaume dans la cours de l'auberge du Grand-Turc, tenue par Lafayette, aperçut une jeune paysanne d'une vingtaine d'années. C'était la soeur de Saint-Paul. Bihoreau l'avait connue lorsqu'elle était domestique à Paris, aubergiste à la Groie de Chassillé. Le nom de Saint-Paul était alors dans toutes les bouches, le chef chouan terrifiait les campagnes à dix lieues à la ronde.

Bihoreau prévint les autorités républicaines. La soeur de Saint-Paul, en l'apercevant, s'était cachée dans l'écurie de l'auberge ; c'est là qu'elle fut arrêtée à neuf heures du soir.

On trouva sur elle deux passeports au nom de Louise Touchard, âgée de dix-neuf ans ; ces passeports étaient délivrés par les municipalités de Chassillé et de Parennes.

Une heure après, Louise Touchard était interrogée par Brun, chef du 1er bataillon des chasseurs de la Charente, commandant la force armée du district de Sillé-le-Guillaume, assisté du sous-lieutenant Dugrenier et du quartier-maître Grouel.

Elle déclara qu'elle était arrivée à Sillé le matin à 10 heures, afin de se rendre au Mans pour y chercher une place.

On lui demanda si elle avait vu les chouans et si elle ne leur avait pas donné des cartouches. Elle répondit qu'elle avait vu deux chouans, le vendredi précédent, dans la paroisse d'Etival et qu'elle ne leur avait jamais donné de cartouches. Elle s'était rendue à Etival pour être domestique chez un nommé Chrier, mais lorsqu'elle a su que la troupe venait en cette commune, elle en était partie.

Le commandant lui fit observer qu'elle ne disait pas la vérité puisqu'elle venait de déclarer qu'elle avait l'intention de venir au Mans. Ce n'était pas le moyen de fuir la troupe parce qu'il y en avait plus au Mans qu'à Etival. Elle répondit qu'elle savait bien qu'il y avait de la troupe au Mans, mais qu'elle n'y connaissait pas de chouans. D'ailleurs, Chrier n'avait pas voulu d'elle comme servante, lorsqu'il apprit qu'elle était la soeur de Saint-Paul.

Lorsqu'on lui demanda où était son frère, Louise Touchard répondit que trois semaines auparavant il était tout seul dans les bois d'Epineu. Elle l'avait cherché, ayant entendu dire qu'il était blessé ; des chouans qu'elle ne connaissait que par leurs noms de guerre lui avaient indiqué où était Saint-Paul. Elle l'avait en effet trouvé, il était blessé au côté gauche.

On l'accusa d'avoir chez Paris, de Chassillé, où elle était servante, pris des cartouches aux volontaires qui étaient dans cette auberge pour les porter à son frère. Elle avait, répondit-elle, pris seulement onze cartouches qu'elle avait rendues aussitôt qu'on les lui avait demandées. Elle voulait simplement voir ces cartouches ; si elle ne les avait pas rendues lorsque les volontaires les réclamaient, c'est qu'elle était sortie pour "tirer" la vache.

Louise Touchard déclara encore dans ce premier interrogatoire qu'elle avait assisté à la messe d'un prêtre de la Vendée et qu'une autre fois elle s'était trouvée à celle du "petit vicaire de Chassillé".

Le lendemain, le commandant Brun, entendit deux témoins, Charles Bihoreau, de Chassillé, et Jean Legros, de Sillé-le-Guillaume.

Charles Bihoreau qui, comme nous l'avons vu, avait dénoncé la présence à Sillé-le-Guillaume de la soeur de Saint-Paul, dit que Louise Touchard avait pris un cheval à Foulletourte, commune d'Epineu, pour chercher les chouans afin de fusiller le nommé Souris ; il affirma qu'elle avait, à Chassillé, volé quarante cartouches à un détachement de grenadiers qui venaient du Mans où ils avaient conduit des prisonniers anglais ; ces cartouches furent rendues par la maîtresse de l'inculpée. Bihoreau ajouta que la fille Touchard avait été à Lhommois la cuisinière des chouans pendant qu'ils occupaient le camp de Beau-Soleil et qu'elle était soupçonnée de se travestir en homme pour porter des nouvelles aux chouans. Elle était accusée d'avoir fait fusiller Marie Fleuriau et aussi Simon Gaultier, de Chassillé, dont elle était la domestique. Elle avait menacé plusieurs femmes de Chassillé de leur faire subir le même sort.

Jean Legros, de Sillé-le-Guillaume, fit connaître une scène qui s'était passée dans une auberge de Vallon, le jour de la foire aux chevaux. Saint-Paul, accompagné de sa soeur et de plusieurs chouans, pénétra dans cette auberge : "Si j'avais su que tu fusses pataud, en entrant à Sillé, je t'aurais fait fusiller", dit Saint-Paul à Legros. La soeur de Saint-Paul s'écria en pleurant : "Il faut fusiller ce mâtin-là." Elle insista à plusieurs reprises pour faire fusiller Legros. Celui-ci donna à Saint-Paul dix écus pour boire à sa santé, en lui disant : "Je ne t'ai jamais fait de mal ; tu aurais tort de m'en vouloir." Alors Louise Touchard, continuant de pleurer, dit aux chouans, à travers ses larmes, qu'ils étaient tous des lâches de ne pas fusiller Legros, que si elle était un chouan elle le fusillerait à l'instant.

Legros ajouta que la fille Touchard, le jour même, dans sa prison, avait avoué ces propos en présence de Desmarais, chasseur au 1er bataillon de la Charente, de Leprince, armurier, demeurant rue de Mayenne, ainsi que du concierge et de sa femme.

Ce que Legros ne dit pas dans sa déposition, c'est qu'il était le père de Saint-Paul et que l'animosité de Louise Touchard contre lui n'était point inspirée que des divergences politiques.

Louis Touchard, conduite au Mans et internée à la prison des Ursulines, fut interrogée le 10 thermidor par l'accusateur public, Jacques Bordier.

Lorsqu'on lui demanda des explications sur les charges que faisait peser sur elle le témoignage de Jean Legros, elle dit qu'elle s'était mise en colère parce que Saint-Paul disait que Legros était son père et que celui-ci l'appelait son fils et elle sa fille. Legros, dit-elle, avait séduit sa mère étant fille et l'avait ensuite abandonnée. Louise Touchard reconnut qu'elle avait dit que si elle était un homme aussi bien qu'elle était fille, elle fusillerait Legros. Elle avait entendu Saint-Paul dire à Legros que s'il savait qu'il fût pataud, il le fusillerait, malgré qu'il fût son père.

La soeur de Saint-Paul ajouta qu'elle ne se rappelait plus tout ce qu'elle avait dit "parce qu'elle était échauffée par le vin qu'elle avait bu". Elle se souvenait d'avoir vu Legros donner des assignats à son frère, sans en savoir le montant.

Dans cet interrogatoire, Louise Touchard dit qu'elle était domestique chez Riffé en la commune de Parennes ; elle était auparavant chez Nerdeux, à Lhommois, commune de Joué-en-Charnie. Avant d'entrer chez Nerdeux elle habitait tantôt chez Louise Courtilliers, sa mère, veuve en secondes noces de François Lenoir, tantôt ailleurs.

Elle nia avoir fait la cuisine aux chouans du camp de Beau-Soleil ; elle nia également leur avoir fourni des cartouches.

L'accusateur public lui demanda si "Louis Touchard" dit "Saint-Paul", son frère, n'était pas capitaine de chouans.

Les républicains ne connaissaient pas encore, en ce moment, le véritable nom de Saint-Paul.

Louise Touchard répondit qu'elle n'avait point de frère de ce nom, que son frère, connu sous le nom de Saint-Paul, se nommait Louis Courtilliers, qu'il était issu de la même mère et qu'il était bâtard, qu'elle avait entendu dire qu'il était capitaine de chouans et commandait cent soixante hommes.

Le magistrat républicain interrogea ensuite la jeune fille sur les accusations formulées contre elle par Bihoreau, de Chassillé.

A propos de l'assassinat de Souris, d'Epineu, elle dit que venant de chez Paris, son maître, pour chercher "ses hardes", elle rencontra les nommés Lepert, de Ruillé, et Girard, domestique à Chassillé. Elle fit route avec eux jusqu'au lieu de Fontenailles. Sur le trajet, entre la Groie de Chassillé et la Perrine, ils rencontrèrent Sousis. Lepert et Girard dirent alors qu'ils ne savaient s'ils devaient ou non le fusiller et que si Saint-Paul était là il lui donnerait sa grâce parce qu'il y avait laors "cession d'armes". Les deux chouans proposèrent à Louise Touchard d'aller à Lhommois pour chercher son frère. Elle y consentit. Desnos, maire d'Epineu, demeurant à Fontenailles, lui prêta un cheval. Elle se rendit à Lhommois où elle trouva Saint-Paul à qui elle rendit compte de sa mission. Le chef chouan ne lui répondit rien et partit brusquement pour Fontenailles. Il était à pied, un des chouans qui était avec lui prit le cheval qu'elle avait amené. La jeune fille reprit le chemin par lequel elle était venue et retrouva le cheval attaché à environ un quart de lieue. Elle remonta dessus et le reconduisit chez Desnos, le propriétaire de l'animal. Louise Touchard se rendit ensuite chez la veuve Nouard, au pont d'Epineu, où était son coffre. Elle était persuadée que la grâce de Souris serait accordée ; elle s'était trompée, car avant d'arriver chez la veuve Nouard, elle entendit des coups de fusil, Souris était mis à mort.

Louise Touchard nia s'être déguisée en homme pour porter des nouvelles aux chouans. Elle dit qu'il était faux qu'elle eût contribué à l'assassinat de Marie Fleuriau, que cette jeune fille était son amie et que bien loin de conseiller de la tuer, elle eût fait tous ses efforts pour lui sauver la vie, si elle se fût trouvée là lorsqu'elle fut arrêtée par les chouans.

La soeur de Courtilliers avait été également accusée d'avoir fait fusiller Simon Gautier, de Chassillé, chez qui elle était domestique. Elle protesta en disant que, au contraire, la nièce de Gautier ayant aperçu les chouans, ce fut elle, Louise Touchard, qui prévint son maître et l'exhorta à s'enfuir, ce qu'il refusa de faire, malgré ses instances et celles de sa nièce.

Comme on le voit, Louise Touchard chercha à dissimuler le rôle qu'elle a pu jouer parmi les chouans, ce qui n'a rien que de très naturel dans la circonstance. Ce qui fait pourtant qu'elle ne fut point une héroïne de la chouannerie, c'est que l'abbé Paulouin qui s'est fait le biographe non seulement des chouans mais aussi des femmes ayant rendu quelques services à la cause, ne mentionne même pas son nom.

Le 10 thermidor, les citoyens composant la garde nationale de Chassillé écrivirent, sans doute à l'instigation de Bihoreau, la lettre suivante au citoyen Brun, commandant de la force armée du district de Sillé :

"Nous avons appris avec un sensible plaisir que vous avez fait mettre en arrestation la soeur de Saint-Paul. C'est un grand service que vous avez rendu aux républicains. Quoique généralement connue pour commissionnaire de chouans, il faudra sans doute des preuves plus positives. Voici les citoyens qui pourront en donner de certaines, si la crainte ne les en empêche point : Desnos, maire de la commune d'Epineu ainsi que toute la famille ; la veuve et les enfants Soury, de la même commune ; Claude Paris, hôte à Chassillé, chez lequel elle demeurait quand elle vola des cartouches aux volontaires. Si ceux-ci ne suffisent pas, nous tâcherons d'en trouver d'autres. Vous pouvez encore interroger les nommés Simier, d'Epineu, Le Nerdeux, fermier de Lhommois, commune de Joué, ainsi que les domestiques. Elle est sortie de chez le citoyen Paris, vers la fin de germinal ; sa conduite depuis ce temps doit être examinée, savoir où elle a passé son temps. Les citoyens ainsi que les volontaires affirment l'avoir vue avec les chouans losqu'ils attaquèrent le détachement de Loué, proche le château de Coulennes, il y a environ trois semaines.

Salut et fraternité,

Pierre PICHON, officier ; Charles BIHOREAU ;

L. PANCHE ; BLIN, secrétaire."

Les signataires ajoutaient prudemment : "Nous vous prions, citoyen, de ne pas divulguer qui vous a donné ces renseignements, nous craignons encore pour nos propriétés."

Louise Touchard ne fut pas mise en jugement ; elle s'évada le 4 ventôse an IV (23 février 1796), trois jours avant que son frère n'eut été mortellement blessé au Livoas.

A la fin de prairial (juin 1796), elle venait d'elle-même se rendre au commandement de Sillé.

Le général Watrin, dans une lettre du 28 prairial (16 juin) à Louis Dubaille, commissaire du pouvoir exécutif près le tribunal criminel du département de la Sarthe, dit à ce magistrat "qu'elle abjurait ses erreurs passées et qu'elle se soumettaient aux lois de la République". Il ajoute : "Comme le pardon accordé aux chouans qui remettent leurs armes ne regarde nullement les femmes autant que je puis croire, je pense que vous devez poursuivre Louise Touchard pour les délits dont elle est prévenue, en ayant égard cependant dans votre jugement à la confiance qu'elle a témoignée lorsqu'elle est venue se livrer elle-même dans l'espoir du pardon".

Malgré l'opinion du général Watrin, que l'amnistie était applicable aux hommes seulement, Louise Touchard, fut sans doute mise en liberté. En tout cas, on n'entendit plus parler d'elle.

Quoiqu'elle eût des sentiments d'amour filial exagérés, voulant faire fusiller le séducteur de sa mère, et qu'elle se fût trouvée dans une auberge "échauffée par le vin" au point de ne pas se rendre un compte exact de ce qui se passait, on peut supposer qu'elle trouva un mari et devint une excellente mère de famille.

Quant à Saint-Paul, les documents que nous venons de citer ne nous apprennent rien de particulièrement intéressant, si ce n'est le récit de la scène de famille dans l'auberge de Vallon. Que le chef chouan ait dit à son père qu'il le ferait fusiller s'il savait qu'il fût républicain, cela est conforme à ce que la légende et l'histoire racontent de Saint-Paul ; ce qui l'est moins, c'est de voir l'homme que l'abbé Paulouin appelle le colonel de la légion du camps de la Vache-Noire accepter les dix écus en assignats que lui donnait Legros pour boire à sa santé. En grattant le héros, on retrouvait le domestique ne dédaignant pas les pourboires.

Certains hommes que les révolutions ont mis brusquement en évidence sans que leur éducation, leur carrière antérieure ou le milieu dans lequel ils ont vécu les y ait préparés, présentent souvent un mélange de grotesque, d'odieux et de grand. C'est là le cas de Saint-Paul.

Ce valet de ferme au chapeau empanaché, se croyant investi d'une mission providentielle, prononçant sans hésiter de nombreuses sentences de mort, toujours le premier au feu, impassible sous les balles républicaines, fut en même temps ridicule, féroce et héroïque. C'est croyons-nous, le jugement le plus impartial que l'on puisse prononcer sur Louis Courtilliers.

PAUL BLIN

La révolution dans la Sarthe et les départements voisins

Bulletin trimestriel

1909