Marguerite-Charlotte du Houx d'Hauterive, née le 10 juin 1750 au Neufour, près Clermont en Argonne, était fille de Jean-Baptiste du Houx d'Hauterive, escuyer, capitaine au régiment de Chartres Infanterie, chevalier de Saint-Louis, et de Catherine de Juliot.

Les gentilshommes de cette famille attachée à la maison de Condé, prenaient du service ou trouvaient des emplois dans les régiments et sur les terres dépendant de cette puissante maison. C'est ainsi que M. du Houx d'Hauterive, nommé gouverneur de Noirmoutier pour S.A.P. le Prince de Condé, vint prendre le commandement de l'île en 1751. C'est là que Marguerite-Charlotte vécut jusqu'au moment de son mariage.

"Retiré à la Loge, dit Lebouvier Desmortiers, M. d'Elbée y avait acquis la considération et le respect des habitants par l'exercice de toutes les vertus sociale et une pratique scrupuleuse des devoirs de la religion ; il était d'une piété éminente ; son épouse partageait avec lui et rendait plus touchantes par les grâces ordinaires de son sexe ces pratiques civiles et religieuses, ces affections naturelles qui nous font chercher le bonheur dans celui que nous procurons aux autres."

En 1789, elle mettait au monde un fils qui ne survécut pas. La veille du jour où l'insurrection éclatait dans les Mauges, naissait un second fils qui échappa à la tourmente et qu'elle dut laisser aux soins d'une humble femme, sa nourrice pour suivre son mari dans les hasards et les dangers de la guerre.

Sa vie fut alors celle de toutes ces femmes illustres de la Vendée : "Eternel honneur de notre sexe, dit Mme Graux, ces femmes vendéennes ont étonné le monde et forcé l'admiration des plus sceptiques par le souffle puissant de tendresse, d'élévation de coeur et de dévouement qui les soutint." Mme d'Elbée était "femme d'esprit et de mérite", dit Mme de La Rochejaquelein, et l'on peut ajouter qu'elle était une femme de coeur. Sa vie et sa mort en donnent le touchant témoignage.

Fidèle à son époux qu'elle ne voulut jamais quitter malgré ses insistances, elle le fut jusqu'à la mort.

Rien n'est plus dramatique que ce dernier acte du supplice de Noirmoutier que Piet, aide-de-camp de Dutruy, a raconté dans ses recherches sur Noirmoutier.

"Je ne puis me rappeler sans attendrissement l'attachement courageux que Madame d'Elbée montra pour son mari, le jour où elle le perdit pour jamais. Quelques instants avant qu'on se présentât pour enlever celui-ci de sa maison et le transporter à l'aide d'un fauteuil au lieu de son exécution, le vif intérêt que m'inspirait l'affreuse situation de ces époux, me suggéra le dessein d'épargner à tous les deux la scène déchirante de leurs adieux. Pour attirer Madame d'Elbée hors de chez elle il me fallait un prétexte, ; je le trouvai dans la promesse d'une entrevue avec Duhoux, son frère, au bureau du Commandant d'armes. Elle consentit à m'y accompagner. Là, je la fis asseoir, et la priant d'attendre qu'on allât chercher son frère, je feignis de donner des ordres à ce sujet.

Un des secrétaires du Commandant et moi, cherchions à la distraire par notre conversation et à gagner du temps ; Duhoux ne paraissait pas ; Madame d'Elbée commença à concevoir quelques soupçons qu'un incident imprévu ne vint que trop promptement confirmer.

La porte qui donnait sur la voie publique était restée ouverte ; Madame d'Elbée remarqua beaucoup de mouvement au dehors ; on battait la générale et des soldats passaient avec leurs armes.

Elle prêta l'oreille à leurs discours, et entendit l'un d'eux dire aux autres : "Eh bien, nous allons donc aujourd'hui fusiller le généralissime des Brigands !"

A ces paroles, qui ne l'éclairaient que trop sur son malheur, elle ne peut plus modérer les affections de son âme, elle s'élance dans la rue, sans que je puisse la retenir. Dans le trouble et le désespoir qui l'agitent elle court, et ne paraît savoir de quel côté diriger ses pas. Elle demande son époux à tous ceux qui se présentent sur son passage.

- On m'a trompée, s'écrie-t-elle, on vient de me le ravir pour le mener au supplice. Où est-il ? Je veux le voir ! Je veux mourir avec lui.

Cependant je parvins jusqu'à elle, j'essaie de l'abuser encore, c'est en vain ! elle me repousse et arrive seule sur la place d'armes précisément sous les fenêtres où les représentants repaissaient leurs féroces regards du spectacle affreux de leurs victimes, prêtes à recevoir le coup mortel.

Ils la reconnurent et me voyant avec elle, ils supposèrent peut-être que je l'amenais à leurs pieds pour y implorer la grâce de son mari, et comme dans tous les cas, sa présence, en cet instant, était pour eux un reproche trop pénible, pour qu'ils pussent le supporter sans courroux, je les entendis proférer contre moi mille imprécations et me menacer de me faire fusiller avec elle si je ne l'éloignais promptement de leurs yeux.

Je redouble alors d'insistances, et d'efforts pour la ramener dans sa maison, mais c'est inutilement ; elle résiste à mes prières, elle refuse de m'écouter. Forte de sa douleur, elle se jette parmi les soldats qui forment le carré au centre duquel est son époux. Elle s'obstine à pénétrer à travers leurs rangs, elle veut, répète-t-elle, parvenir jusqu'à lui et mourir avec lui.

Emus par son désespoir ces militaires s'opposent à son dessein, quelques-uns mêmes l'écartent avec violence.

Enfin, décidé à ne pas la laisser plus longtemps en butte à de mauvais traitements et à la soustraire, ainsi que moi, à la vue et aux menaces des représentants, j'invoque l'aide d'un sous-officier de ma connaissance pour la saisir chacun par un bras et malgré tout ce qu'elle peut dire et faire pour nous échapper nous réussissons à l'entraîner chez elle.

A peine étions-nous entrés que la fatale décharge de mousqueterie, dirigée contre d'Elbée et ses compagnons d'infortune, vint retentir à nos oreilles et glacer nos coeurs. Le désir ardent de revoir son époux avait prêté jusque-là à Madame d'Elbée une force surnaturelle, mais ce bruit affreux sembla aussi pour elle le coup de la mort.

Je la laissai dans un profond anéantissement dans les bras de quelques dames qui lui prodiguèrent leurs secours et mêlèrent leurs larmes aux siennes dès qu'elle put en verser."

Ce n'était pas assez, de ce désespoir d'épouse pour la férocité des représentants du peuple, il fallait encore frapper la mère.

"Elle osa espérer, ajoute Piet, que les barbares qui lui avaient ravi le père, la laisseraient vivre pour le fils ; il tardait à Madame d'Elbée de lui dévouer désormais sa triste existence.

"Vains projets ! rien ne peut faire révoquer l'ordre atroce porté contre elle par les commissaires de la Convention. Elle fut enfermée dans le château pour être conduite à la mort."

L'exécution de Madame d'Elbée fut retardée jusqu'après le départ des représentants. Elle eut lieu le 29 janvier 1794. Madame Mourain de l'Herbaudière née Jacobsen, son amie d'enfance, devait être fusillée avec elle.

Avant de marcher au supplice, Madame d'Elbée distribua les derniers souvenirs qui lui restaient ; elle donna aux enfants de la famille Masson, la médaille que le général avait portée dans les combats ainsi que son "Imitation de Jésus-Christ".

Les deux martyres, veuves et mères, marchèrent au trépas avec fermeté. Conduites au petit jour, dans un chemin creux, dit le Cheminet, liées dos à dos, elles furent passées par les armes, et leurs dépouilles furent jetées dans le champ de la Petite Vigne.

Elles avaient demandé que leurs corps, après l'exécution, ne fussent point abandonnés aux outrages du soldat.

Ce fut l'unique faveur qu'on leur accorda. Ces tristes furent exhumés en 1808 et transportés au cimetière avec les cérémonies du culte. L'ancien curé de Barbâtre, l'Abbé Bousseau, prêtre exilé et revenu dans l'île, comme curé de Noirmoutier, officia, assisté de tout le clergé de la ville.

Lorsqu'au moment du Memento des morts, le prêtre, naguère exilé, se recueillit en présence de la victime du Calvaire, que de noms, que de souvenirs firent palpiter son coeur !

Il dut voir les ombres sanglantes se presser autour de l'autel, l'âme de d'Elbée, époux de cette noble femme, avec les âmes de tant d'autres victimes, lui demandant leur part de la messe expiatoire, et priant qu'il fût pardonné à leurs bourreaux.

Extrait du livre :

D'ELBEE GENERALISSIME DES ARMEES VENDEENNES

1752-1794

de l'Abbé F. Charpentier

 

Monsieur Troussier écrivit le 6 septembre 1892 :

"Madame d'Elbée fut fusillée vingt jours après son mari et enterrée dans une sorte de chemin creux qui cotoie les derrières de la ville. Les restes furent découverts longtemps après par une petite fille et transférés au cimetière. La petite fille en question existe encore, seulement elle a 87 ans et, malgré cela, une excellente mémoire".

Il ajoute dans une lettre du 13 septembre 1893 :

"Ce fut en cherchant de petits os pour jouer aux osselets que la petite fille découvrit ces restes".

Cette petite fille s'appelait Salomé Borel et devait avoir, à l'époque, 5 ou 6 ans.

Le registre de la paroisse de Saint-Philbert de Noirmoutier fait état de l'exhumation des corps de Mesdames d'Elbée et Mourain :

"Le jeudi 3 mars 1809, à la demande de Monsieur Mourain de Fontordière, commune de St Gervais et de Delle Mourain, épouse de M. Badreau-Rocheville, demeurant au Planty, paroisse de Saint-Aignan près de Nantes, par l'intervention de nous soussigné qui avont chargé par procuration dûment enregistrée par permission du maire de cette île et en vertu de son arrêté du 24 de ce mois, à nous notifié et enregistré par M. Challot, le même jour M. le Commissaire de Police de cette ville, accompagné de M. Pradel, chirurgien, s'est transporté au lieu nommé "La Petite Vigne" et a fait ouvrir les fosses où avaient été inhumées les corps de Dame Elisabeth Victoire Jacobsen, épouse de Monsieur Mourain de l'Herbaudière et de Dame du Houx de Haute-Rive (sic) épouse de Monsieur d'Elbée, décédées il y a 14 ans et qui par le malheur des temps et la fatalité des circonstances avaient été privées de sépulture ecclésiastique ; les cendres et ossements qui s'y sont trouvés ayant été mis séparémment dans un cercueil puis transportés à l'Eglise de cette ville, nous avons accompli les cérémonies ordinaires demandées par les dits sieurs Mourain de Fontordine et Dame Mourain épouse de M. Badreau, enfants de l'une des défuntes et ont été les dits restes mortels inhumés au cimetière de cette paroisse par nous curé soussigné assisté de tout le clergé de cette ville qui a signé avec nous".

Les restes de Madame d'Elbée, compagne de mort de Madame Mourain, reposent avec ceux de son amie, dans le cimetière de Noirmoutier, dans le caveau de la famille Jacobsen.

Elle laissera le souvenir d'une épouse fidèle et courageuse.

Hélas il n'existe aucun portrait d'elle.

 

Extrait du livre :

D'ELBEE ou l'Epiphanie sanglante

Les éditions du Choletais

Jean EPOIS