D'ELBÉE LA LOGE

 

Né à Dresde en 1752, d'un père français au service de la Saxe et d'une mère saxonne, Gigot d'Elbée passa sa jeunesse en Allemagne. Il y prit du service, mais comme il ne trouvait pas l'avancement assez rapide dans les troupes électorales, il rentra en France et devint lieutenant du Régiment Dauphin-Cavalerie. Il y resta peu, et n'ayant pu obtenir une compagnie, il donna sa démission et se retira dans sa terre de Saint-Martin-de-Beaupréau. Il y vivait paisiblement avec son épouse, soeur du général Duhoux d'Hauterive, donnant aux laborieuses populations qui l'entouraient l'exemple des vertus sociales et d'une piété sévère, lorsqu'éclata la Révolution. Loin d'encourager, comme certains l'ont à tort prétendu, les premiers mouvements insurrectionnels de la Vendée, qu'il considérait comme prématurés et même inutiles, il fit tout pour les arrêter ; et ce n'est que, lassé par les instances des paysans révoltés, qu'il consentit, en quelque sorte malgré lui, à en prendre le commandement.

 

D'ELBÉE 2

 

S'étant réunis à Cathelineau et à Stofflet, le 14 mars 1793, après la prise de Cholet, il s'empara de Vihiers, qu'il abandonna presqu'immédiatement, après avoir enlevé les papiers du district.

A ce même moment, un autre chef vendéen qui devait balancer l'influence de d'Elbée, sans toutefois la détruire, apparaissait à la tête des insurgés du district de St-Florent.

De concert avec lui et Cathelineau, d'Elbée emporta d'assaut Chalonnes, le 21 mars. Moins heureux, le 11 avril, à Chemillé, il dut abandonner cette ville au général républicain Ligonnier. Mais la revanche ne se fit pas longtemps attendre : le 16, il battit ce même général à Coron et à Vezins et poursuivit ses troupes jusqu'à Vihiers, puis au château de Bois-Grolleau, dont la garnison soutint pendant deux jours et deux nuits un véritable siège.

Rejoins bientôt après par Bonchamps, il remporta le 23 près de Beaupréau une nouvelle victoire sur les patriotes commandés par le général Gauvilliers. Ce succès enhardit les royalistes et força les républicains à évacuer toute la rive gauche de la Loire.

Cependant d'Elbée avait fait adopter au conseil militaire un projet d'expédition contre Bressuire, Argenton-Château et Thouars. L'ordre fut donné à tous les corps de se réunir à cet effet à Cholet. Le 5 mai, les troupes royalistes remportèrent une victoire complète sous les murs de Thouars. La reddition de la ville, la prise du général républicain Quétineau, la destruction de son armée qui perdit en morts sept à huit cents hommes et une énorme quantité de prisonniers, douze canons, vingt caissons, cinq à six mille fusils et toutes sortes de munitions : tels furent les avantages de cette première journée. Les Vendéens ne restèrent que quatre jours dans Thouars. Il avait, en effet, été décidé qu'aussitôt la prise de cette ville, on marcherait sur Fontenay, D'Elbée, sans attendre Bonchamps qui avait momentanément licencié ses rassemblements, prit les devants, occupa Parthenay et se porta le 13 sur la Châtaigneraie, où il battit trois mille patriotes commandés par le général Chalbos. Il séjourna, le 14, à la Châtaigneraie, et se porta le lendemain sur Vouvent avec une armée qu'avaient affaiblie de nombreuses désertions.

Après des prières solennelles, l'armée vendéenne se dirigea, le 16, sur Fontenay. Elle formait deux lignes : d'Elbée commandait en personne la droite, et le marquis de Lescure la gauche. Le centre était occupé par la cavalerie et l'artillerie. Les républicains, à la tête desquels se trouvait Chalbos, instruits de la marche des Vendéens, sortirent de la ville, se déployèrent dans la plaine et offrirent la bataille qui fut acceptée. La canonnade vigoureusement soutenue de part et d'autre avait duré trois heures et l'avantage paraissait être du côté des Vendéens, lorsqu'une charge de cavalerie faite à propos par les républicains fit changer la fortune. D'Elbée fut blessé à la cuisse, les Vendéens lâchèrent pied et Dommaigné, à la tête de ses cavaliers ne put que protéger la retraite de l'infanterie royaliste. L'armée vendéenne perdit dans cette affaire quatre cents hommes et vingt-quatre pièces d'artillerie, dont faisait partie le long canon de cuivre baptisé Marie-Jeanne et si vénéré des paysans. La déroute avait été telle que les troupes royalistes ne se rallièrent que dans la Gâtine, aux environs de Parthenay.

 

 

Mais, loin d'être découragé par l'insuccès de cette expédition, d'Elbée fit décider en conseil de guerre à Châtillon-sur-Sèvre qu'on marcherait de nouveau sur Fontenay-le-Comte, mais avec de plus grandes forces. Chalbos qui était rentré à la Châtaigneraie après sa victoire du 16, évacua de nouveau ce poste, le 24. Il n'était que temps : le lendemain les Vendéens au nombre de trente-cinq mille l'occupèrent et marchèrent en trois colonnes sur Fontenay. A midi, ils prenaient position là même où ils avaient été précédemment défaits ; mais ils étaient sans artillerie et presque sans munitions.

Ils s'en procurèrent bientôt à l'arme blanche et obtinrent une victoire complète, qui fit tomber en leur pouvoir quarante-deux pièces d'artillerie, la caisse militaire et tous les bagages des troupes patriotes.

D'Elbée blessé à la première affaire de Fontenay n'avait pas assisté à la seconde. De Châtillon il s'était fait porter au château de Landebaudière, chez M. de Boisy, son ami. Y ayant appris la bataille et la prise de Saumur par l'armée vendéenne, il se rendit dans cette ville sans attendre l'entière guérison de ses blessures.

 

CHATEAU DE LANDEBAUDIERE

 

Il fut sans doute très satisfait lorsqu'il reçu la nouvelle de ce succès, mais quelque grand qu'en fut l'avantage, il contrariat son plan, qui était on le sait - de se rendre maître des côtes. Comprenant la nécessité de centraliser les pouvoirs, il approuva avec empressement la nomination d'un généralissime faite deux jours avant son arrivée, et malgré tout ce qu'on a pu dire de son ambition, il n'intrigua point pour obtenir cette haute situation.

Peu après l'élection de Cathelineau, d'Elbée voyant la position de l'armée et son commandement assurés fit décider l'attaque d'Angers et de Nantes. La première de ces villes fut facilement envahie et le 24 juin, l'état-major vendéen adressa d'Angers à l'autorité municipale de Nantes une sommation de se rendre, qui fut portée par des prisonniers nantais envoyés en parlementaires. La réponse ne venant point, cinquante mille hommes de l'armée royaliste marchèrent directement sur Nantes, tandis que Cathelineau et d'Elbée arrivaient d'Ancenis à la tête de douze mille hommes.

Le 27, d'Elbée attaque le poste du bourg de Nort, pour prendre le camp de St-Georges à revers. Mais il éprouve une vive résistance et est forcé de se retirer. Instruit peu après par une femme, qu'il n'avait eu affaire qu'à un bataillon, il revient à la charge, fait des prodiges de valeur et emporte le poste, après avoir tué presque tous ceux qui le défendaient. La ville est bientôt assaillie de toutes parts. D'Elbée, à cheval sur les routes de Vannes et de Rennes, ouvre le feu de son artillerie sur les hauteurs de Barbin, dont la batterie riposte. Une pièce de canon des patriotes qui défendait la porte de Rennes est, après une lutte sanglante, enlevée par les Vendéens ; et la ville, malgré les courageux efforts de ses défenseurs est sur le point de tomber en leur pouvoir, lorsque la blessure mortelle du généralissime force l'armée catholique et royale déjà affaiblie par la défection des troupes angevines, à prendre le parti de la retraite. En vain, d'Elbée essaie de rallier ses soldats ; il se retire découragé, laissant sur la route de Rennes un canon et un caisson brisés.

 

♣♣♣

 

Maison du Conseil supérieur des Vendéens à Châtillon-sur-Sèvre

Après la levée du siège de Nantes, d'Elbée rentra dans l'intérieur de la Vendée et fut nommé généralissime à la place de Cathelineau qui venait de succomber. Bonchamps, qui était retenu à Jallais par une blessure, fit le généreux sacrifice du droit qu'il avait à cette dignité et engagea tous ses officiers à porter leurs voix sur d'Elbée. C'est à Châtillon-sur-Sèvre qu'eut lieu la nouvelle élection. Les quatre officiers qui eurent le plus de suffrages après le général en chef, furent MM. de Bonchamps, de Lescure, de Donnissan et de Royrand. Chacun d'eux prit le commandement d'une grande division et s'y choisit un adjoint. Ces neuf chefs composèrent le conseil chargé de décider toutes les opérations militaires.

D'Elbée se borna d'abord à la seule défense du pays insurgé. Mais ayant bientôt appris à Argenton-Château les inquiétants progrès du général républicain Tuncq, qui venait d'envahir Chantonnay et de battre le général de Royrand, il se porta de ce côté, rallia les fuyards de l'armée du Centre et poursuivit l'ennemi jusqu'à Ste-Hermine. Le 30 juillet, il s'avança avec quinze mille hommes vers Luçon et attaqua les patriotes rangés en bataille au-delà de Bessay. Le général Lecomte, qui les commandait, avait derrière lui douze mille hommes de bonnes troupes ; mais l'artillerie vendéenne les décima tellement qu'il fallut bientôt songer à battre en retraite. Ce mouvement mal compris par l'arrière-garde de l'armée royaliste provoqua dans ses rangs une telle panique que la fortune changeant complètement de face, ce fut au tour des Vendéens d'abandonner la lutte. Dans cette retraite précipitée que protégea la cavalerie du Prince de Talmont, d'Elbée faillit être prisonnier.

Cet échec demandait une réparation. Mais cette fois encore la fortune ne devait pas sourire aux armes vendéennes.

Ayant réuni à sa troupe accoutumée toutes les forces du Bas-Poitou, d'Elbée reprit le 12 août, à la tête de 35 000 hommes, la route de Luçon. Le 13, on en vint aux mains. D'Elbée et Royrand commandaient le centre ; La Rochejaquelein et Marigny, la droite ; Charette et Lescure, la gauche. Au premier choc, les Bleus plièrent et déjà on leur avait enlevé cinq canons, lorsque les soldats de Royrand qui avaient été un peu trop de l'avant, le voyant revenir sur ses pas pour se mettre en ligne, se méprirent sur le sens de ce mouvement et se débandèrent. Les royalistes perdirent ce jour-là cinq à six mille hommes et vingt-cinq pièces de canons.

Ces deux défaites successives avaient quelque peu démoralisé les troupes vendéennes. La victoire que Royrand remporta, le 5 septembre suivant, à Chantonnay, ranima leur confiance. Ce n'était, du reste, pas le moment de défaillir. Une attaque générale contre la Vendée militaire venait d'être décidée dans un grand conseil de guerre tenu à Saumur par les généraux républicains. Instruit de ce projet par la saisie du courrier dirigé de cette ville de Nantes, d'Elbée rassembla aussitôt les principaux officiers vendéens à Châtillon-sur-Sèvre, afin d'aviser aux moyens de se défendre.

Bonchamps proposa de se porter sur la Bretagne, afin d'obtenir des secours étrangers qu'il jugeait nécessaires au succès de la cause royaliste ; d'Elbée estimait au contraire qu'on devait se borner à la seule défense du pays, et c'est cette opinion qui prévalut. Une proclamation annonça le danger qui menaçait la Vendée et stimula l'énergie de ses fidèles défenseurs. A la tête de 24 000 hommes, le généralissime royaliste attaqua les républicains près de Coron et les défit complètement. Cette affaire est appelée dans l'histoire, "la déroute de Santerre", du nom du général qui commandait les troupes patriotes. Enhardi par ce succès, d'Elbée se porta le lendemain sur la division du général Duhoux, postée à Beaulieu, et la tailla en pièces. Bref, à la fin de septembre, l'armée royaliste de la Haute-Vendée n'ayant plus devant elle d'ennemis à combattre, vit se dissoudre d'eux-mêmes la plupart de ses rassemblements. Loin d'imiter leurs adversaires, les républicains grossissaient leurs forces et l'arrivée de l'armée de Mayence dans le pays insurgé était bientôt signalée. Le généralissime vendéen pensa avec raison que pour résister à ces puissants renforts ennemis, ce n'était pas trop de réunir les armées de la Haute-Vendée à celles du Bas-Poitou. Il fit donc offrir au général de Charette le commandement de l'avant-garde des armées réunies. Mais celui-ci, qui avait cependant déjà concouru avec les troupes du Haut-Poitou et de l'Anjou, conduites par d'Elbée, aux victoires de Torfou, de Montaigu, de St-Fulgent et de Clisson, refusa net l'offre qui lui était faite et préféra s'isoler. Cette détermination devait tout perdre.

 

♣♣♣

 

L'armée de Mayence réunie à d'autres troupes, venait de livrer aux flammes Châtillon et Mortagne et les républicains s'avançaient triomphants vers Cholet. Les royalistes qui en étaient maîtres, jurèrent de défendre jusqu'à la dernière extrémité ce rempart de la Vendée, et le conseil militaire arrêta que dans le cas où le sort des armes ne serait pas favorable à l'armée catholique, elle se porterait au-delà de la Loire, afin de provoquer le soulèvement de cette région. Ce projet, présenté par le Prince de Talmont, fut adopté par le généralissime comme un moyen désespéré de salut.

Enfin la fameuse bataille de Cholet s'engagea. Pendant deux heures l'armée Vendéenne eut l'avantage. Officiers et soldats, tous firent à l'envi des prodiges de valeur pour résister aux masses nombreuses et aguerries de la république. D'Elbée, Bonchamps et La Rochejaquelein, qui semblaient aller au devant de la mort furent grièvement blessés et leurs troupes succombant sous le nombre, se dirigèrent à la hâte vers la Loire et la franchirent. Sans le brave de Marsange, qui arriva au dernier moment avec l'avant-garde de la division de Lyrot, la retraite serait devenue une effroyable déroute, et les corps du généralissime et de Bonchamps seraient tombés, couverts de blessures, au pouvoir des républicains.

D'Elbée fut transporté presque mourant à Beaupréau, au delà de la Basse Vendée. Quinze cents angevins commandés par un frère de Cathelineau et par Biret lui servaient d'escorte. Sa femme, son beau-frère, Duhoux d'Hauterive et son ami de Boisy ne quittèrent pas son brancard.

Ayant rencontré Charette à Touvois, il lui dit qu'il venait se jeter dans ses bras, et lui raconta les malheurs de l'armée du Haut-Poitou. L'entrevue fut très touchante et Charette engagea d'Elbée à se retirer dans l'île de Noirmoutier, en attendant l'arrivée des secours que la Roberie était allé demander à l'Angleterre.

 

MORT DE D'ELBÉE

 

Mais bientôt l'île de Noirmoutier fut elle-même attaquée et prise par le général républicain Turreau, et d'Elbée que ses quatorze blessures avaient empêché de prendre part à la résistance des Vendéens fut fait prisonnier. Turreau ayant essayé de le questionner sur la situation, les projets et les ressources de l'armée catholique et royale, d'Elbée, lui répondit par ces mémorables paroles : "Vous n'avez pas, général, l'espoir d'obtenir de moi le secret de mon parti ? Que d'autres achèvent de se déshonorer, quant à moi j'ai prouvé que je ne redoutais pas la mort !" Dans cette douloureuse entrevue, d'Elbée ne démentit ni la fierté de son caractère, ni l'héroïsme de sa conduite. Après cinq jours d'outrage, on le porta mourant sur un fauteuil au pied de l'arbre de la Liberté : on plaça autour de lui, sa femme, Madame Mourain, qui lui avait donné asile, Duhoux d'Hauterive, de Boisy, de la Noë-Gazette, Alexandre Pinaud, Marc-Antoine Savin et plusieurs autres officiers Vendéens, et tous furent fusillés par une compagnie de grenadiers. Les canons chargés à mitraille décimèrent les autres prisonniers.

 

♣♣♣

 

Le sanguinaire Turreau, le plus mortel ennemi des Vendéens, celui qui fit mettre d'Elbée à mort, en a fait le plus flatteur portrait. Les historiens royalistes se sont montrés moins justes à son égard : témoin le panégyriste de Charette qui l'a par trop sacrifié à son héros.

Doué d'une physionomie distinguée et d'un abord aimable, d'Elbée s'était profondément acquis la confiance et l'affection de ses soldats. Au yeux de beaucoup, il fut le meilleur général des Vendéens. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il possédait de profondes connaissances dans l'art militaire, et qu'il avait su très heureusement appliquer à son armée les règles qui convenaient au genre de troupes dont elle était formée et à la nature du pays où elle devait agir. Grâce à cette haute intelligence des choses de la guerre, il donna un grand éclat à la Vendée Militaire.

Son exemplaire piété, qui marchait de pair avec un invincible courage, lui de ses soldats le surnom de Général la Providence. On pourrait de même vanter l'infatigable ardeur et le calme intrépide qui le portaient sans cesse en avant, si ces précieuses qualités dans un chef de parti n'avaient pas été l'apanage de tous les généraux Vendéens.

RENE VALLETTE

Directeur de la Revue du Bas-Poitou

Imprimerie de l'Etoile de la Vendée

Les Sables-d'Olonne

1894