D'ELBÉE

 

Le 21 octobre 1793, le Comité de Salut public envoyait aux représentants en mission pour la défense des côtes de l'Ouest, l'ordre de reprendre l'île de Noirmoutier "ou de l'engloutir dans la mer". Le 3 janvier 1794, pendant que Charette repoussé de Machecoul, était mis dans l'impossibilité de secourir l'île, la colonne expéditionnaire du général Haxo, trouvant le champ libre, s'emparait de Noirmoutier par les armes et par la ruse d'une capitulation non respectée.

Ce succès, longtemps attendu, fut annoncé au Comité de Salut public par la lettre des représentants près l'armée de l'Ouest, envoyée le soir même ; la nouvelle fut portée à la tribune de la Convention, par Collot d'Herbois, dans la séance du 20 nivôse an II (9 janvier 1794) ; elle fut accueillie par des applaudissements.

Les Commissaires de la Convention, signataires de la lettre, Bourbotte, L. Turreau et Prieur (de la Marne) faisaient ressortir l'importance de la reprise de ce poste, dernier retranchement, disaient-ils des rebelles de la Vendée ; ils y trouvaient l'assurance de la fin de cette fatale guerre et ajoutaient en terminant "Le scélérat d'Elbée, généralissime des ci-devant armées royales et catholiques, blessé à Cholet et qu'on disait mort, est tombé entre nos mains".

Dutruy, qui venait de prendre à Nantes le mot d'ordre de Carrier, écrivait en même temps au proconsul, "Victoire, f.... point de détails, je suis harassé et couché dans Noirmoutier, tout est pris, tout est à nous. Delbée, Dubois, Thingi, Dhauterive, Massip, tous ces grands scélérats sont sous la clef, et le rasoir finira la fête."

La proie, en effet, était considérable. La Convention et son représentant Carrier pouvaient se réjouir.

Le scélérat, dont la prise excitait cette joie, c'était, le victorieux de Chemillé, de Boisgrolleau, de Thouars, de Châtillon, de Torfou, de Chantonnay, le vainqueur de Kléber et de Marceau, le généralissime élu, l'un des plus énergiques tenants de la France catholique et royaliste, l'un des plus redoutables adversaires de la tyrannie révolutionnaire.

"Le blessé de Cholet qu'on croyait mort" avait survécu à ses quatorzes blessures, et s'était refusé à suivre la grande armée dans cet exode d'outre-Loire dont il avait condamné l'entreprise et prévu le dénouement.

Caché aux environs de Beaupréau, d'Elbée n'avait pas voulu quitter le sol vendéen. Transporté et protégé par ses angevins sous Pierre Cathelineau et par les braves de la Gaubretière, il avait pu gagner Noirmoutier, asile qui paraissait sûr sous la garde de Charette, et là, depuis deux mois, gisaqit, inguérissable, l'âme et le corps désespéré.

Il voyait la cause royaliste compromise et perdue ; les nouvelles des désastres d'outre-Loire se succédaient coup sur coup. La grande armée, si longtemps sienne, avait erré dans cette Bretagne qui n'avait pas bougé et était tombée aux champs du Mans et de Savenay.

C'était la fin de la grande Vendée, vaincue, non sans gloire ; il ne restait plus au généralissime qu'à mourir comme elle.

A Noirmoutier, les inquiétudes étaient vives ; l'abandon de Charette, renonçant à toute diversion pour secourir l'île, laissait les défenseurs livrés à leurs seules ressources ; le généralissime est hors d'état d'agir en personne, et de diriger la défense. A l'approche de la colonne d'Haxo, il est transporté de la maison Jacobsen dans une des chambres de la maison de Madame Mourain ; de là, il a pu suivre la marche de l'ennemi et les progrès de l'attaque. Il y subit, avec les souffrances du corps les tortures morales de l'impuissance d'agir.

Aussi, lorsque M. de Tinguy, gouverneur de l'île pour Charette, se résout enfin, dans l'affolement de la défaite, à recourir à ses avis, d'Elbée répond : "Il est trop tard, Noirmoutier est pris, il faut savoir mourir."

Noirmoutier s'est rendue, la capitulation, consentie avec Haxo, est violée par les représentants, et les fouilles domiciliaires commencent sans délai ; elles amènent dans la chambre où d'Elbée, presque mourant, gisait sur son lit, l'adjudant-général Guillemet.

Ses paroles où respirent l'ascendant de l'honneur et le regret du soldat qui n'a pu combattre, ont été rapportées par le brigadier Dalicet, de la suite de l'officier républicain.

"Nous découvrîmes d'Elbée, leur généralissime ; nous lui demandâmes ce qu'il pensait ; il nous répondit en ces termes : "Je suis soldat, comme vous pouvez l'être ... Si je n'étais mourant, je vous aurais peut-être taillé plus de besogne que vous n'en auriez pu faire ... Je sais que tout ce que vous prenez dans l'île périra, moi à la tête ; ne cherchez pas à me sonder pour m'arracher quelque secret ; il n'en sortira aucun de mon coeur ; faites-moi périr quand vous voudrez."

C'est avec la même fermeté que d'Elbée va recevoir la visite des représentants. Ceux-ci, bientôt instruits de la découverte, décident d'interroger le généralissime. Ils espèrent, sans doute, obtenir de lui, des révélations importantes sur la situation politique, les projets et les ressources de son parti. Aussi ont-ils préparé d'avance les questions, et ils s'adjoignent en qualité de secrétaire : Piet, l'un des aides-de-camp de Dutruy, chargé d'enregistrer les réponses.

Turreau, le général en chef de l'armée de l'Ouest, curieux de voir le généralissime des Vendéens, est accouru de la Barre-de-Monts, pour se joindre au groupe des Commissaires de la Convention.

Ce groupe ne doit pas être oublié : C'est Bourbotte, dont l'exaltation révolutionnaire se cache sous la beauté et la douceur des traits, qui mêle l'insolence et la grossièreté du langage, à la souplesse et à l'aménité de ses formes. Les deux autres, L. Turreau et Prieur (de la Marne), "aussi exaltés, mais moins sanguinaires, dit Piet, surtout lorsqu'ils n'étaient pas excités par les liqueurs spiritueuses, dont malheureusement ils faisaient, ainsi que Bourbotte, un usage immodéré." Enfin, Turreau, l'homme qui attachera son nom aux colonnes infernales.

D'Elbée les attendait, sans crainte. A son chevet se tenait sa femme, décidée à le suivre jusqu'à la mort. "Sauvez-vous, lui disait-il ainsi qu'à Mme Mourain, laissez-moi mourir seul, c'est notre devoir à nous." Les Vendéennes n'avaient voulu ni se sauver ni se cacher. Autour de lui, se pressaient encore Duhoux d'Hauterive, son beau-frère, de Boisy, son intime ami, enfin un prêtre, M. Durand, curé de Bourgneuf.

Dans cette étroite chambre de Noirmoutier, l'évènement mettait en présence, des personnages qui se trouvaient être la plus vivante expression du régime de la Terreur ; d'un côté le prêtre, le gentilhomme et la femme, traqués, mis hors la loi, derniers débris de la France chrétienne et monarchique ; de l'autre, les deux entités de la France athée et révolutionnaire, le conventionnel et l'exécuteur.

C'est Bourbotte qui parle le premier.

"Voilà donc d'Elbée le généralissime des Vendéens ?

Oui, voilà votre plus grand ennemi !

Vos talents n'ont guère brillé pendant la défense de cette ville.

Veuillez croire que si j'avais eu assez de force et qu'on eût voulu seulement me consulter, vous ne seriez jamais entrés dans Noirmoutier ou vous l'eussiez plus chèrement acheté.

L'ironie s'éteint chez Bourbotte, le conventionnel fronce le sourcil et se tait. Mais les représentants poursuivent leur but et les questions se pressent. Leurs préoccupations se révèlent dans celles qu'ils lui firent sur les secours demandés à l'Angleterre, sur les évènements de la guerre, sur les causes des revers des deux partis. Ils lui demandèrent son opinion sur les généraux républicains qui servaient en Vendée, cherchant, dans quelque imprudence de parole, la confirmation de leurs soupçons de trahison, mais d'Elbée ne dit rien qui pût compromettre ses adversaires. Le général se retrouvait au souvenir de ses victoires, il rappelait Coron et l'impéritie de Santerre, Torfou, et rendait hommages aux soldats de Mayence et à Kléber. "Si j'avais eu à mes ordres, disait-il dix mille hommes de pareille audace, je crois que nos affaires ne seraient pas si dérangées." Il fit l'éloge du vainqueur de Noirmoutier, disant "qu'il eût été glorieux pour d'Elbée de se mesurer avec Haxo". Sur Dutruy, il refusa de s'expliquer.

Piet a laissé une copie de l'interrogatoire, préparé d'avance, dont il transcrivit les réponses.

Dans cette sorte de testament de mort, le généralissime expose avec une grande netteté de vues, l'historique du soulèvement vendéen. Il dit les causes, le but, les débuts dont il confirme la spontanéité, les raisons qui légitiment l'appel à l'étranger, ressource et nécessité de toute insurrection, les moyens financiers du parti royaliste et le rôle du conseil supérieur de Châtillon. Il affirme son opposition au projet de marche sur Paris, explique les motifs de l'expédition sur Nantes, condamne le passage de la Loire, enfin, il donne le plan politique en même temps que le plan de campagne qu'il a toujours soutenus au conseil supérieur et au conseil de guerre.

Si d'Elbée s'ouvre librement sur les faits qui ont amené les revers de son parti, il ne dit rien (les conventionnels et Turreau lui ont rendu cette justice) qui pût en compromettre l'avenir, quoiqu'il le crût perdu.

Il se refuse aux délations qu'espèrent obtenir de lui les représentants sur les centres de conspiration soupçonnés à Niort, à Nantes, à Paris, sur les relations des francs royalistes avec le fédéralisme, sur celles des citoyens, des soldats, des corps administratifs, des généraux et des membres de la Convention avec le parti royaliste. A ces questions d'Elbée répond par un non catégorique. Il demeure non moins impénétrable sur celles relatives aux ressources en hommes, en munitions, etc, de l'armée de Charette, à sa correspondance avec la grande armée, aux espérances et aux projets ultérieurs qu'il peut connaître.

Ainsi qu'il le déclarait à l'officier républicain Guillemet, aucun secret n'est sorti de son coeur.

Il ne faut pas oublier cette profession de foi souvent citée ; elle éclaire nettement le revirement politique qui décida de la vie publique de d'Elbée.

A la question : Quels sont ses principes sur le gouvernement ?

Il répond : "Je jure sur mon honneur que malgré que je désirasse sincèrement le gouvernement monarchique réduit à ses vrais principes et à sa juste autorité, je n'avais aucun projet particulier et aurais vécu en citoyen paisible, sous quelque gouvernement que ce fût, pourvu qu'il eût assuré ma tranquillité, et le libre exercice au moins toléré du culte religieux que j'ai toujours professé."

Sous le d'Elbée libéral, dont la générosité crût un instant à l'idéal de 1789, on retrouve le profond sentiment religieux qui le reprit à la Révolution ahtée et persécutrice et, d'un seul coup, cette parole condamne tous les actes révolutionnaires. Il a repoussé un gouvernement qui n'assurqait pas sa liberté religieuse, et, conséquent avec lui-même, s'est rallié sans retour et jusqu'à la mort au principe monarchique".

Il peut paraître extraordinaire que les représentants dépositaires des ordres d'extermination de la Vendée, sans appel ni sursis, édictés par le Comité de Salut public, aient soulevé la question de pacification.

Cependant, ils demandèrent quels moyens il pourrait concevoir pour pacifier la Vendée.

D'après la version donnée par l'administrateur anonyme alors présent à Noirmoutier, d'Elbée aurait répondu : "Qu'il n'en connaissait point d'autres que la liberté du culte catholique et romain, et la retraite des troupes républicaines au-delà de certaines limites qu'on tracerait de part et d'autre".

L'histoire pourrait s'en tenir à cette ferme déclaration, conséquence attendue, nécessaire des convictions religieuses qu'il vient d'affirmer hautement.

Mais surgit une version nouvelle, étrange et contradictoire : que Piet, témoin oculaire, secrétaire choisi par les conventionnels, apporte, dans la copie qu'il a donnée de l'interrogatoire.

A la même question : Quels moyens il pouvait concevoir pour pacifier la Vendée ? D'Elbée aurait répondu :

"Une amnistie générale, les prêtres réfractaires non compris, laissant leur tolérance à la discrétion des agents qu'on emploierait pour pacifier, avec recommandation très expresse à ces mêmes agents de les surveiller et faire surveiller avec un soin extrême, et de ne souffir aucun exalté. Avoir par district un agent sûr, aimé et connu des rebelles, qui travaillerait de concert avec les membres de son district et rendrait compte à l'agent général et au député, chargé de la pacification. Je suis si peu ennemi du système républicain, que si l'on veut surseoir à mon exécution, jusqu'à ce que ce projet soit au point que l'on n'ait plus besoin de moi, j'offre d'y travailler sous telle surveillance que ce soit. J'offre de pacifier les districts de Montaigu, Cholet, Saint-Florent, une grande partie de Vihiers, sinon la totalité ; mais il est essentiel que j'aie pour agents généraux le citoyen Boisy dans le district de Montaigu et le citoyen Duhoux dans celui de Saint-Florent."

Donc, d'Elbée, que l'insolence des représentants n'a pu intimider ni leur duplicité mettre en défaut, tombe tout-à-coup dans le piège qu'ils lui tendent.

Jusqu'ici ses réponses l'on montré irréductible et ferme dans les principes qu'il vient de proclamer avec l'énergie d'un homme décidé à mourir, et il renie son royalisme et sa foi.

Le chrétien, qui vient d'affirmer sa fidélité à la religion catholique et romaine se résout en présence de ce prêtre qui l'assiste, à livrer les prêtres fidèles de la Vendée.

Devant cette défaillance, Piet, lui-même, s'est troublé : il s'efforce d'en expliquer l'illogisme, d'en atténuer l'inconséquence, et, se constituant l'avocat de sa victime, d'en rendre plausible l'éclatante contradiction.

"Toutefois, ajoute-t-il aussitôt, je suis loin de partager le sentiment de quelques personnes qui ont considéré, comme un acte de faiblesse de la part du général d'Elbée, la réponse qu'il fit à la question relative au moyen de pacifier la Vendée. Je la regarde, au contraire, comme un acte d'humanité, une preuve d'attachement à son pays, à sa famille, à ses amis. Il dit, il est vrai, qu'il est si peu l'ennemi du système républicain que si l'on veut surseoir à son exécution, il contribuera volontiers lui-même à la pacification des districts de Cholet, de Saint-Florent et d'une grande partie de celui de Vihiers ; mais pour n'être pas l'ennemi du système républicain, il n'en est pas moins l'ami sincère des institutions monarchiques ; il vient de l'affirmer, lorsqu'il lui a été demandé quels étaient ses principes sur le gouvernement. Il ne cherche ni à tromper ni à flatter les arbitres de son sort ; seulement préoccupé d'une vive inquiétude sur l'avenir affreux de tous ceux qui lui sont attachés par les liens du sang et de l'amitié, il entrevoit dans la proposition d'aider à pacifier la Vendée des chances de salut pour eux ; il saisit avidement cet espoir. Il n'eut pas fait cent pas sans expirer, n'importe, il oublie son état désespéré, il jouit déjà du bonheur de sauver les siens ; il ne peut même dissimuler son généreux dessein, puisqu'au nombre des agents généraux, qu'il prétend indispensable au succès de son entreprise, il se hâte de désigner son beau-frère Duhoux et son ami Boisy."

Dans ce plaidoyer où se manifeste comme un remords, Piet ne fait qu'une allusion indirecte à la plus grave des accusations, l'exception des prêtres réfractaires. A quelque sentiment généreux qu'ait obéi d'Elbée ; humanité, preuve d'attachement à son pays, amour des siens ; rien ne peut l'absoudre de cette trahison.

L'exclusion de l'amnistie général qui désignait les insermentés comme excitateurs "exaltés" de l'insurrection et les mettait hors la loi, donnait aux exécuteurs des ordres du Comité de Salut public, un argument formidable pour légitimiser la persécution religieuse et justifier l'oeuvre d'extermination et d'écrasement de la Vendée catholique.

Prononcée par la voix autorisée du généralissime, cette condamnation servait trop bien les haines qui s'agitaient autour de la Vendée, pour ne pas être provoquée ou arrachée à la faiblesse de la victime, par quelqu'insidieuse proposition, ou même inventée. L'immoralité des tortionnaires de d'Elbée est flagrante. Le salut de la République est la suprême raison qui excuse chez ces fanatiques tous les moyens. La duplicité et le mensonge sont pour eux des armes légitimes. Ils ont nié la capitulation, méprisé le droit des gens, méconnu les lois de la morale et de la nature "n'en connaissant point d'autre que leur frénésie".

Piet n'est dans leurs mains qu'un instrument docile. C'était de ces hommes "sensibles" qui furent légion à cette époque, que la faiblesse de leur caractère, stimulée par la peur, conduisait aux pires compromissions et poussait trop souvent jusqu'au crime.

La confession de Piet est caractéristique. "Ils avaient sans cesse à la bouche, écrit-il de Bourbotte, Prieur et Turreau, les mots "patrie, liberté, fraternité", ils s'en servaient comme de talismans propres à éblouir et à enflammer les esprits crédules. J'avoue qu'alors trop neuf dans l'art d'étudier et d'approfondir le coeur humain, de prévoir jusqu'où l'on peut porter l'abus des mots, ils me trompèrent d'autant plus aisément que, jusque-là, ils n'avaient eu aucune occasion de dévoiler devant moi leur véritable caractère. J'étais loin de penser qu'ils ne prêchaient certaines vertus sociales que pour mieux commander le crime. Leur titre de mandataire de la nation leur donnait à mes yeux une grande importance, et avec cet abandon d'une âme sensible et bonne qui croit trouver le mérite partout où elle le suppose, je m'efforçai de leur donner des témoignages de considération et de dévouement. Je ne gagnai que trop bien leur confiance : J'eus presqu'aussitôt à me repentir de l'avoir recherchée ; et cependant il était déjà trop tard pour qu'il me fût possible de la repousser sans aucun danger.

En face de ces personnages, la question se pose nécessairement. Les conventionnels sont-ils des faussaires ? Le noble vaincu qu'ils vont nous représenter "les priant à genoux de lui laisser la vie", n'a-t-il pas été calomnié ?

Si les preuves basées sur les habitudes de duplicité des accusateurs et la noblesse de caractère de la victime n'apportent qu'un témoignage moral en faveur de d'Elbée, il faut ajouter que la preuve documentaire de son reniement est loin d'être faite.

"Je transcrivis, dit Piet, sous sa dictée et avec la plus grande exactitude, toutes les réponses qu'il y fit. L'original de cet interrogatoire écrit de ma propre main et signé de lui doit exister encore dans les archives de l'ex-comité de Salut public. J'eus le temps d'en prendre une copie ; depuis, j'en donnai plusieurs à des amis, notamment une à M. Cavoleau, qui l'a fait imprimer à la suite de la seconde édition de sa statistique du département de la Vendée.

Cette copie, imprimée par Cavoleau est le seul document qui jusqu'ici fait foi.

Jules Piet a publié en 1863, à la suite de la réédition des mémoires de François Piet, une copie retrouvée dans les papiers de son père. Elle est identique à la première.

Ni l'original écrit de la main de Piet et signé de d'Elbée, ni la copie dont les représentants annoncent l'envoi au Comité de Salut public dans leur lettre en date du 19 nivôse (8 janvier 1794) n'ont été retrouvés. Le document accusateur n'a donc pu être vérifié ni contrôlé. L'insistance que Piet met à en affirmer l'exactitude ne saurait être un témoignage suffisant de son entière conformité avec l'original, d'autant plus qu'aucune des deux copies n'est certifiée conforme.

L'original n'existe pas aux archives de l'ex-comité de Salut public. On peut se demander pourquoi les représentants n'ont envoyé que la copie ? S'ils ont conservé l'original, qu'en ont-ils fait ? Cette pièce à conviction a-t-elle été supprimée ?

Les doutes ici sont légitimes et s'aggravent des efforts que Piet a fait pour dissimuler son rôle très suspect dans le drame de Noirmoutier.

Piet est visiblement hanté par la préoccupation d'ensevelir dans l'oubli les actes de la sinistre commission militaire improvisée le 14 nivôse ainsi que les noms de ses membres. Il déclare formellement que l'interrogatoire a été subi par d'Elbée, dans l'entrevue avec les représentants "qui lui avaient ordonné de les suivre pour écrire les réponses aux questions préparées à l'avance". On chercherait vainement dans ses Mémoires un indice établissant la comparution de d'Elbée devant la commission militaire. Il dit seulement : "Les chefs ne firent que paraître et disparaître devant une Commission militaire, chargée de recueillir leurs noms et prénoms, et d'obtenir d'eux quelques déclarations relatives aux projets ultérieurs de leur parti" mais sans préciser si d'Elbée y a été amené. Il accrédite même sa condamnation à mort sans jugement et son exécution sur l'ordre verbal des représentants du peuple.

Or, à la suite de l'interrogatoire imprimé par Cavoleau au-dessous de la date du 20 nivôse (9 janvier 1794) et de la signature "d'Elbée", on trouve la note suivante :

"Ledit d'Elbée a été condamné à mort par la Commission militaire, et a été exécuté sur la place de l'île de la Montagne, avec Boisy, Duhoux et Wieland."

Les historiens en ont conclu que d'Elbée avait comparu devant la Commission militaire créée le 14 nivôse et contrairement à l'assertion de Piet, qu'il y avait subi l'interrogatoire le 20 nivôse.

Si le fait de la comparution devant ce tribunal et de la condamnation à mort par jugement est exact, fait confirmé par les divers témoignages de Turreau, d'Aubertin, etc., et par la lettre des représentants datée du 19 nivôse, il n'est pas établi que d'Elbée y ait subi l'interrogatoire écrit par Piet. La pièce ne présente pas la sanction des signatures des membres qui la composaient. Tout porte à conclure que si les représentants se sont donné le bénéfice d'un simulacre de jugement, l'interrogatoire dont ils avaient préparé d'avance les questions, reste la trace non officielle d'une conversation qui n'eût d'autres témoins que les accusateurs eux-mêmes.

De plus, comme en matière de document il n'y a pas de détail insignifiant, il faut signaler cette étrange anomalie, grosse de commentaires, que l'interrogatoire est daté du 20 nivôse et que d'Elbée a été fusillé le 18 nivôse ou au plus tard le 19.

L'erreur de date pourrait s'expliquer par l'inadvertance d'un copiste, mais ce qui ne s'explique c'est que Piet, qui a vu la pièce imprimée par son ami Cavoleau, n'ait pas demandé la rectification de la fausse date et l'ait laissée subsister jusque dans la copie trouvée par son fils dans ses papiers.

Piet a donc laissé une pièce qui ne présente pas, au point de vue documentaire, les caractères d'authenticité nécessaires pour être adoptée sans contrôle. Il ne subsiste que son affirmation personnelle d'exactitude et les louches manoeuvres auxquelles il s'est livré pour dissimuler la vérité sur ce point comme sur beaucoup d'autres font douter de son unique témoignage.

Le document reste sans contrôle ni vérification. Il n'a certainement pas été inventé de toute pièce, mais son arrangement intéressé peut être à bon droit supposé. L'original portant la signature de d'Elbée est le seul document qui vaille, et, le généralissime, dans ce procès qui tend à déshonorer sa mémoire, ne saurait être condamné que par lui-même.

Ni amis, ni ennemis n'ont signalé l'acte de faiblesse du généralissime. Turreau lui-même, un témoin, ne dit pas un mot de cette défection suprême. Et la tradition et les souvenirs des acteurs du drame, viennent apporter un démenti au document douteux dans les paroles qui mirent fin à l'entrevue.

- "Que ferais-tu si nous t'accordions la vie et la liberté ?" demandèrent les représentants.

Obsédé de tant d'insistance, cet homme "qui n'eût pas fait cent pas sans expirer", que l'abondance du sang qu'il rendait forçait à chaque instant de s'interrompre, se soulève pour répondre ... "Je recommencerais la guerre."

Les représentants se retirèrent, saisis d'un invincible sentiment d'étonnement et d'admiration, devant tant de fermeté et de grandeur.

Le généralissime n'a renié ni sa foi politique, ni sa foi religieuse ; ce qu'il a voulu jusqu'au dernier moment, c'est le salut de son pays par la monarchie, c'est la liberté du culte catholique pour laquelle il a donné sa vie, cette liberté qu'après tant de luttes et de défaites, la Vendée vaincue a fini par conquérir.

 

FAUTEUIL D'ELBÉE

Marquis D'ELBEE - Revue du Bas-Poitou - 1897 (3ème livraison)