ARMES ♣ COSTUMES DES OFFICIERS ET SOLDATS VENDEENS ♣ LEUR MANIERE DE SE BATTRE

Au commencement de la guerre, les Vendéens n'avaient point d'armes, à l'exception de quelques fusils de chasse. Les uns portaient des faux emmanchées à l'envers, les autres avaient des broches, des fourches, de grosses massues de bois durci au feu ; la plupart des paysans portaient des sabots, et leurs habits de tous les jours, c'est-à-dire, de véritables guenilles.

 

SOLDAT VENDEEN

Les cavaliers avaient des chevaux de toutes tailles et de toutes couleurs. La plupart avaient des bâts au lieu de selles ; leurs vestes étaient discolores ; les uns avaient des mouchoirs sur leurs têtes, les autres des bonnets ou des chapeaux ronds auxquels ils attachaient des cocardes blanches, des plumets blancs, et quelquefois des chapelets. Leurs sabres étaient attachés avec des cordes ; leurs fusils étaient retenus derrière leurs épaules, par des ficelles ; des sabots leur tenaient lieu de bottes ; des cordes leur servaient d'étriers ; des cocardes tricolores, des étendards républicains et des épaulettes arrachées à des officiers bleus, pendaient à la queue de leurs chevaux ; l'image du Sacré-Coeur était attachée à leurs vestes de siamoise ou de tiretaine. Le costume des officiers n'était guère plus brillant ; leurs chevaux, leurs armes et leurs harnois étaient cependant de meilleure qualité.

Après la défaite du Mans, les dames du plus haut rang étaient vêtues en paysannes du plus bas étage ; quelques-unes étaient surchargées de couvertures de laine ; d'autres, avec une coiffure de toile, étaient enveloppées de pièces de damas jaune ; plusieurs étaient réduites à se barbouiller les mains et toute la partie apparente de la peau, d'un onguent où il entrait de la terre et de la suie, plus capable de les trahir, que la blancheur la plus éclatante. Après que les débris de l'armée eurent repassé la Loire, les chefs vendéens ne se distinguaient plus des paysans.

Un adjudant-général bleu, qui fut conduit à M. de La Rochejacquelin dans les bois de Vesins, ne pouvait jamais concevoir que ce général, si célèbre dans toute l'Europe, se trouvait dans un paysan qu'il voyait dans une cahute de branchages, vêtu de bure, le bras en écharpe, avec un bonnet de laine sur la tête.

 

GUERRES DE VENDEE

 Le chevalier de Beauvollier combattait avec une robe de procureur et un bonnet de laine ; M. de Verteuil avait deux cotillons de serge grise, l'un attaché au cou, l'autre à la ceinture ; il s'élança, en cet équipage, au milieu d'un bataillon et y trouva la mort. M. Roger avait un turban et une robe à la turque qu'il avait pris à un acteur ; d'autres avaient devant eux des tabliers de cordonniers pour cacher les trous de leurs vêtemens, et voiler leur nudité. Jamais, dans aucune guerre civile, on n'avait vu d'armée plus ridicule et plus terrible ; plus dénuée de tout, et plus redoutable aux vainqueurs.

L'ambition d'un cavalier vendéen était de tuer un gendarme pour avoir son cheval et son équipage ; les gendarmes le savaient bien, et se tenaient en garde contre des ennemis si acharnés à leur ruine. A Fontenay-le-Comte, on voulut vainement leur ordonner une charge sur l'ennemi victorieux ; il connurent l'extrême danger qu'ils couraient et effectuèrent leur retraite.

Il résulte de ce que je viens de dire que la cavalerie et l'infanterie vendéennes étaient dans le principe mal équipées et presque sans armes : mais, après les victoires de Fontenay et de Saumur, les fusils de munition devinrent très-communs dans la Vendée : des officiers de cavalerie avaient jusqu'à trois chevaux ; on voyait à Châtillon dix-huit pièces de canon, des caissons attelés, et plus de cent milliers de poudre ; les ennemis des Vendéens avaient été les approvisionneurs de leur armée.

Leur manière de se battre était fort simple.

Avant de marcher à l'ennemi, dans les premiers momens de l'insurrection, toute l'armée tombait à genoux, et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie pour le maintien du trône et de l'autel. On chantait quelques cantiques ; on récitait le chapelet ; un prêtre faisait des exhortations, donnait l'absolution générale, et l'on se mettait en marche.

 

MESSE CLANDESTINE

Les prêtres ne combattaient pas comme on l'a prétendu ; ils portaient cependant des pistolets pour leur défense ; les paysans les eussent d'abord injuriés, s'ils se fussent mis en rang pour combattre. Ils n'en couraient pas pour cela moins de risques.

Très-souvent on a vu ces ministres intrépides, au milieu du champ de bataille, confesser des mourans, et, sous le feu de l'ennemi, leur prodiguer les secours de la religion. Quelquefois aussi, on les a vus rallier les fuyards, déployer à leurs yeux les étendards sacrés ; et le crucifix à la main, les ramener au combat. Les républicains ont peint ces prêtres sous les plus affreuses couleurs. Il n'en est pas moins vrai que la plupart de ces ecclésiastiques étaient des hommes estimables par leur piété, leur désintéressement et leur charité. C'étaient à la lettre de dignes pasteurs, et des hommes aimables, également honorés du pauvre, et recherchés dans les sociétés des riches.

Un chef, qui seul connaissait le point de l'attaque, appelait un nombre de paroisses, marchait en silence à leur tête. Les paysans parvenus au but, se répandaient autour des haies et faisaient un feu de mousqueterie très-vif ; un certain nombre de braves, armés de bâtons ferrés, se précipitaient sur les canons ; en faisant, dans le trajet, le plongeon deux ou trois fois, ils parvenaient aux canonniers qu'ils massacraient, et s'emparaient des pièces, qu'il n'était pas facile ensuite de leur arracher.

Ce feu de mousqueterie s'étendait insensiblement ; et les Vendéens, élargissant leurs ailes, finissaient par envelopper l'ennemi. Si ce dernier faisait le moindre mouvement rétrograde, chaque Vendéen poussait de grands cris à la manière des sauvages, et s'élançait sur l'ennemi sans aucune hésitation, de manière à combattre corps à corps. La victoire alors leur était presque assurée ; mais lorsque les bleus avaient su garder leurs canons, lorsque par une charge vigoureuse ils avaient ébranlé leurs adversaires, et que quelques lâches prenaient la fuite, tous les autres suivaient sans réflexion : il devenait presque impossible de les rallier. La bataille était perdue ; les chefs étaient contraints de suivre les soldats, qui, loin de se battre en retraite, fuyaient çà et là à travers les genêts ou les ajoncs, par des sentiers qu'eux seuls connaissaient. Ils revenaient chez eux reprendre leurs travaux, et quelques jours après il retournaient au rendez-vous, sans témoigner le moindre découragement.

Après la victoire, ils priaient Dieu dans les églises des villes qu'ils venaient de conquérir ; ils sonnaient pendant vingt-quatre heures toutes les cloches, et faisaient brûler les habits bleus, ainsi que les registres des diverses administrations. Aucun viol, aucun meurtre n'étaient commis après la prise d'assaut d'une place. Ils ne faisaient excès que de vin.

Il eût été inutile de chercher à instruire de pareils soldats ; car la plupart ne distinguaient pas d'abord leur main droite de leur main gauche. Les officiers n'en savaient guère davantage (1) ; c'étaient des abbés, de jeunes citadins, des campagnards qui n'avaient pas perdu de vue leur clocher.

Une seule fois, à l'affaire de Luçon, on voulut faire exécuter aux paysans une manoeuvre bien simple ; ils la manquèrent, perdirent la tête et se mirent en déroute ; on ne fut pas tenté d'y revenir.

Après les défaites et dans les combats, les Vendéens perdaient très-peu de monde. Cachés derrière des haies, ils étaient à l'abri de presque toutes les atteintes ; en s'élançant sur l'ennemi, ils ne perdaient que peu de soldats, parce que la victoire se décidait pour eux presqu'aussitôt. Dans une déroute, ils se sauvaient très-aisément à travers leurs haies et leurs ajoncs, et il était rare que les vainqueurs les poursuivissent plus d'une demi-lieue.

S'ils étaient victorieux, ils faisaient un grand carnage de leurs adversaires ; leurs fusils pleins de trois à quatre balles, pointés à l'oeil, faisaient un ravage considérable dans des rangs serrés. Malheur aux vaincus qui voulaient tenter de se battre en retraite dans des routes si étroites et si difficiles ; les paysans, qui connaissaient les moindres sentiers, avaient bientôt pris les devants ; ils formaient alors un cercle qu'il était difficile de rompre ; il fallait mettre bas les armes, ou périr.

Les bleus connaissaient bien ce danger ; toutes les fois qu'ils étaient éloignés des grandes routes, après une défaite, ils fuyaient en courant de toutes leurs forces pour regagner un de leurs cantonnemens. Les seuls Mayençais, après la bataille de Torfou, se battirent en retraite avec quelques succès ; mais, poursuivis avec acharnement pendant cinq lieues, ils ne durent leur salut qu'à deux bataillons qui tinrent ferme et se dévouèrent pour sauver l'armée.

Le paysan vendéen, excellent pour un coup de main, ne valait rien pour faire une patrouille ou pour monter la garde. Dès que l'on posait une sentinelle, elle se couchait d'abord, et s'endormait sans la moindre inquiétude : il fallait que les officiers se chargeassent de ce soin.

Les Vendéens avaient quelques canonniers assez habiles ; leur artillerie était très-redoutable à des troupes réglées ; et celle des bleus ne pouvait faire aucun mal à des soldats disséminés autour des haies. Les obusiers leur causèrent d'abord beaucoup de frayeur : ils ne pouvaient rien concevoir à la chute parabolique des obus. Après la victoire de Saint-Fulgent, on tira devant eux quelques obusiers, et dès qu'ils en connurent l'effet, ils ne les craignirent plus.

Les combats nocturnes ont de tous temps été redoutés des Vendéens. Ils s'imaginent que dans la nuit il se passe des choses extraordinaires ; ils croient aux sorciers, aux revenans, aux loups-garoux : ce qui sert à augmenter leur frayeur.

Les paysans aiment à se battre sur leur terrein ; ils n'entendent rien au siège des villes. S'ils viennent à bout d'en prendre, ils ne savent point les garder. Trois jours après la conquête, ils évacuent d'abord la place ; il est impossible de les y faire tenir une semaine en garnison.

Les chefs n'avaient sur eux qu'une autorité précaire et de persuasion. On n'osait les soumettre au régime militaire ; ils se seraient d'abord révoltés. Avec eux, point d'arrêts, point de prisons, et encore moins de punitions afflictives. C'étaient, à la lettre, des hommes libres qui se battaient volontairement contre des républicains esclaves des jacobins, qui pour la plupart étaient forcés de marcher. Les derniers portaient dans leurs enseignes l'étendard et le bonnet de la liberté ; les autres, en suivant l'étendard de la croix et des lis, ne suivaient que leur propre volonté, sous des chefs de leur choix.

Ces hommes si fiers abandonnaient volontiers à la justice les voleurs et les pillards. Dès qu'un homme avait volé, il voyait ses camarades se retirer de lui et provoquer eux-mêmes sa punition. Le nommé Carriot fut passé aux verges à Chiché, parce qu'il avait dérobé quelques meubles ; on le chassa ensuite de l'armée. Un voleur n'était plus digne d'y être admis : c'était un homme déshonoré.

Le premier pillage qui ait été permis par les chefs, est celui de Parthenay, en 1793 ; on accusait les habitans de cette ville d'avoir favorisé Westermann, et de lui avoir livré l'armée vendéenne dans un combat nocturne, qui avait eu lieu quelques mois auparavant.

Il n'y eut pourtant que quelques goujats qui se permirent de piller : le plus grand nombre fut révolté de leur conduite, et les murmures les arrêtèrent bientôt. En général, les Vendéens détestaient tellement le pillage, que, lorsqu'après le passage de la Loire on leur offrit celui d'Angers, ils s'y refusèrent avec indignation, en blâmant leurs chefs, et en leur disant, qu'il n'était pas surprenant que Dieu abandonnât une armée que l'on voulait enrichir du bien d'autrui. (En 1794, il y avait dans la Vendée une bande de voleurs qui pillaient indifféremment amis et ennemis ; plusieurs de ces scélérats périrent sur l'échafaud ; d'autres furent fusillés par les Vendéens eux-mêmes).

On massacrait les prisonniers royalistes dans le même temps que les prisons de la Vendée regorgeaient de soldats républicains. On usa si peu de représailles, que, avant le passage de la Loire, on mit en liberté plusieurs de ces malheureux, quoiqu'on fût bien persuadé que c'étaient d'autant de nouveaux ennemis que l'on allait avoir à combattre : ce ne fut que vers la fin de la guerre que Stofflet et Charette firent mettre à mort les prisonniers ; on se contentait souvent, avant cette époque, de les tondre et de les renvoyer.

PIECE JOINTE

Histoire des guerres de la Vendée et des Chouans, depuis l'année 1792 jusqu'en 1815 de Pierre-Victor-Jean Berthre de Bourniseaux - Tome Premier