"Les Lettres que nous allons traduire  ont été pour la première fois publiées à Londres en 1796 ; on en fit très-promptement une seconde édition, puis en 1797 une troisième. L’auteur est une Anglaise visiblement fort sensée, instruite et intelligente, mais anonyme; elle ne voulait pas compromettre les amis avec qui elle avait vécu en France, et qu’on aurait pu découvrir, inquiéter ou même persécuter si elle avait mis son nom en tête de son livre. M. John Gifford, écrivain politique fort connu en ce temps-là, se chargea de l’édition, écrivit une préface, et servit de répondant.

(La 3° édition que j’ai sous les yeux forme deux volumes in-8. J’en dois la communication à l’obligeance de MM. les conservateurs de la Bibliothèque nationale. Le titre complet de l’ouvrage est :

A residence in France, during the years 1792, 1793, 1794 and 1795, described in a series of letters, from an English lady with general and incidental remarks on the french character and manners, prepared for the press by John Gifford, Esq., author of the History of France, Letter to lord Lauderdale, Letter to the Hon. T. Erskine, etc. Les points qui suivent plusieurs alinéas indiquent les passages omis ; j’ai supprimé des longueurs et, en outre, les récits dans lesquels l’auteur, n’ayant pas d’observations personnelles, parlait d’après le Moniteur.)"

 

EXTRAIT : 

15 février 1793.

Les Français semblent n’avoir d’énergie que pour détruire, et ils ne s’insurgent que contre la douceur ou l’enfance. Ils se courbent devant une administration oppressive; mais ils deviennent agités et turbulents devant un prince pacifique ou pendant une minorité.

Le sort de l’infortuné Louis XVI me fait réfléchir très-sérieusement à la conduite de nos écrivains d’opposition en Angleterre. Les bandits littéraires qui gouvernent maintenant la France ont commencé leurs opérations en ridiculisant le caractère privé du roi; du ridicule ils sont passés à la calomnie, de la calomnie à la trahison. Le premier libelle qui l’a dégradé aux yeux de ses sujets lui a peut-être ouvert le chemin du palais à l’échafaud.

Ordinairement, chez une nation civilisée, lors­que le bien-être en général nécessite un acte d’injustice partielle, on tâche d’avoir la plus grande considération pour celui qui en est victime. Mais les législateurs français, à cet égard comme à beaucoup d’autres, sont vraiment originaux, dédaigneux de toute imitation, et ils ne se laissent pas guider par des motifs aussi mesquins. Avec eux, les droits privés sont souvent violés, unique­ment pour faciliter les moyens d’oppression publique, et les décrets civiques sont rendus encore plus cruels par la manière dont ils sont exécutés.

Je n’ai rencontré personne qui comprit la nécessité d’expulser les religieuses de leurs couvents : cela s’est accompli cependant, et avec un mélange de petitesse et de barbarie qui excite à la fois le mépris et la haine. Les raisons ostensibles étaient que les communautés sont l’asile de la superstition, et qu’en les supprimant tout à fait, la vente des maisons permettra à la nation de donner aux religieuses une subsistance plus libérale que celle qui leur a été assignée par l’Assemblée constituante. C’est une politique bien superficielle que celle qui croit détruire la superstition en persécutant ceux qui la pratiquent ; d’ailleurs, loin d’ajouter aux pensions des nonnes, comme le décret l’insinue, on les soumet maintenant à un serment qui empêchera celles qui ont la conscience timide de recevoir la somme qu’on leur doit.

Beaucoup de communautés sont expulsées d’habitations construites entièrement avec le produit de leur propre travail. Dans quelques endroits, on leur a refusé même leurs lits et leur linge. Les provisions de blé, de bois, etc., qu’elles avaient faites avec le reste de leur pension, ont été saisies et vendues sans qu’on leur offrit la moindre compensation.

Ainsi privées de toutes ressources, on les jette dans le monde, avec défense d’habiter plusieurs ensemble, de porter leur habit et de pratiquer leur religion. Leur pension est pourtant trop minime pour qu’elles puissent vivre autrement qu’en société; beaucoup d’entre elles n’ont pas le moyen de se procurer des habits séculiers, et se croiront criminelles si elle ne se livrent pas aux exercices religieux auxquels elles sont habituées. — Les femmes qui ont peu de fortune embrassaient souvent en France la vie monastique comme une retraite frugale ; elles abandonnaient alors le peu qu’elles possédaient et pensaient se mettre ainsi à l’abri des vicissitudes à venir. Mais, quoiqu’on puisse facilement se rendre compte des sommes qu’elles ont versées en prenant le voile, on ne leur accorde aucune indemnité; beaucoup seront obligées de violer leurs principes, afin de recevoir une pension beaucoup inférieure à l’intérêt du capital qu’elles ont abandonné.

Outre ces détresses particulières, la suppression des couvents sera, pendant quelque temps du moins, une calamité publique. Il n’y a plus maintenant aucun moyen d’instruction pour les femmes, ni aucun refuge pour celles qui n’ont ni parents ni amis. Des milliers d’orphelines sont jetées sans protection dans le monde, et les tuteurs à qui on confie de jeunes enfants ne savent plus où les placer convenablement. Je ne prétends pas que l’éducation d’un couvent soit la meilleure possible, cependant elle a des côtés avantageux, et d’ailleurs il est incontestable qu’une éducation imparfaite est préférable à une éducation absente.

En France, les jeunes filles sont gardées dans une grande retraite; la religion et l’économie sont les principales connaissances qu’on acquiert au couvent; on laisse la vanité naturelle du sexe féminin se développer d’elle-même, sans précepte et sans l’aide de l’autorité. Cependant, en sortant de cet enseignement sobre, les mœurs reprennent leur ascendant, aussi bien ici qu’en Angleterre, et la femme commence à son mariage une ère de coquetterie, de paresse, de liberté et de fard. On peut en conclure, ce me semble, que l’éducation d’un pensionnat est mieux appropriée à la classe moyenne ou pauvre; par conséquent, la suppression des couvents atteindra surtout en France les jeunes filles auxquelles ils sont le plus utiles et pour qui cette perte sera le plus dangereuse...

 

20 avril 1793.

Avant ces jours bénis de liberté, Paris ne faisait guère sentir sa suprématie à la province qu’en dictant une mode nouvelle, un progrès dans l’art culinaire ou l’invention d’un menuet. À présent, notre imitation de la capitale est quelque peu plus sérieuse, et, si notre obéissance n’est pas aussi volontaire, elle est beaucoup plus implicite. Seulement, au lieu d’emprunter les modes aux dames de la cour, nous les recevons des dames de la halle ou des municipalités. Ainsi il a été décrété dernièrement que chaque maison de la république inscrirait à l’extérieur de sa porte, en caractères lisibles, le nom, l’âge, le lieu de naissance et la profession de ses habitants. Les plus pauvres paysans, ceux qui sont trop vieux ou trop jeunes pour agir, les femmes non mariées elles-mêmes, sont tenus de donner ainsi aux passants un abrégé de leur histoire. Le parti régnant juge très-sagement que tous ceux qui ne sont pas déjà ses ennemis peuvent le devenir, que tous ceux qui ne peuvent pas lutter eux-mêmes peuvent y exciter les autres Mais, quelle que soit l’intention qui dicte cette mesure, on ne peut rien concevoir de plus favorable à un gouvernement arbitraire. Elle place chaque individu de la république à la portée immédiate des espions et des délateurs. Elle désigne ceux qui sont d’âge à servir dans l’armée, ceux qui ont cherché un refuge dans un département contre la persécution d’un autre; enfin elle rend la fuite impossible pour tous ceux qui sont dénoncés par le soupçon politique ou la malice privée.

Nous avons reçu deux visites domiciliaires depuis quinze jours ; l’une pour rechercher des armes, l’autre sous prétexte de voir quelle quantité de troupes chaque maison particulière pouvait contenir. Mais ceci n’était qu’un prétexte ; les municipalités envoient les troupes où bon leur semble, sans considérer si vous avez de la place ou non. L’objet réel de cette inquisition était d’observer si les habitants répondaient bien aux listes placées aux portes. Madame D... était malade au lit ; mais une semblable circonstance n’a pas empêché ces galants républicains d’entrer dans sa chambre avec une force armée, et de supputer combien de soldats pourraient loger dans la chambre à coucher d’une femme malade.

 

20 avril 1793 (bis)

Chacun obéit à la lettre des décrets avec toute la promptitude de la crainte; mais l’esprit des décrets est éludé avec une habileté pleine de haine. Les ri­ches, qui ne peuvent pas se corriger d’un reste de hauteur, montrent une complaisance maussade en plaçant leur très-petit papier, écrit très-fin, aussi haut que la loi le permet. D’autres le mettent de façon à ce qu’il soit à moitié couvert par la persienne, ou l’attachent avec des pains à cacheter, afin que le vent, en détachant un ou deux coins, rende impossible de lire le reste. Beaucoup de gens qui ont des passages ou des cours dans leurs maisons collent leurs noms sur la partie de la grille qu’ils laissent ouverte, de façon qu’ils ne soient lus que par ceux qui entrent. Mais les personnes les plus effrayées ou les plus aristocrates ajoutent à leur registre : “ Tous bons Républicains ! ” ou “ Vive la République une et indivisible! ” Quelques-uns même qui sont dans les fonctions publiques, ou les boutiquiers timides qui ont peur du pillage, ou encore les gens mûrs pour la contre-révolution, ont une feuille grande comme la moitié de leur porte, décorée de bonnets rouges, de rubans tricolores et de sentences enflammées finissant par : “ la Liberté ou la Mort ! ”...

Cent vingt prêtres non assermentés, au-dessus de soixante ans, à qui on avait permis de rester tandis qu’on bannissait les hommes plus jeunes, ont été arrêtés dernièrement et enfermés dans un ancien collège. Le peuple n’a pas vu cet acte de cruauté avec indifférence; mais, terrifié par la force armée et par la présence des commissaires de la Convention, il n’a pu que suivre les prêtres à leur prison, plein de regrets silencieux et d’horreur intérieure. On s’aventure même à leur montrer de l’attachement, soit en saisissant toutes les occasions de les voir, soit en leur procurant tout ce qui leur est nécessaire, et cela n’est pas très-difficile, car ils sont gardés par des bourgeois qui, ordinairement, sont enclins à les favoriser. Je demandais aujourd’hui à une femme si elle pouvait avoir accès auprès des prêtres, et elle répondit : “ Oh ! oui, il y a encore de la facilité, parce qu’on ne trouve point ici de gardes qui ne soient pas pour eux. ” Ainsi on peut éluder même la tyrannie la plus sévère et la mieux organisée. — Vraiment, si tous les agents de ce gouvernement agissaient selon l’esprit de ses décrets, il deviendrait insupportable, même pour un naturel de la Turquie ou du Japon; mais, bien que plusieurs aient encore un reste d’humanité, d’autres, en nombre suffisant, exécutent les lois avec autant d’insensibilité qu’elles sont conçues.

Voici des extraits d’une lettre que je viens de recevoir de madame de B...; ils vous donneront un assez bon spécimen de la liberté française :

Maison d’arrêt de.....

“ Lundi dernier, vers deux heures du matin, nos domestiques furent appelés du dehors, et lorsqu’ils ouvrirent la porte, la maison se remplit immédiatement d’hommes armés. Les uns commencèrent leurs recherches dans toutes les chambres, tandis que les autres venaient dans notre chambre à coucher nous informer que nous étions arrêtés par ordre du département, et qu’il fallait nous lever et les accompagner à la prison. Il n’est pas aisé de décrire l’effet d’un pareil mandat sur des gens qui, n’ayant rien à se reprocher, n’y sont nullement préparés. Quand nous avons été un peu remis de notre première frayeur, nous nous sommes mis en mesure d’obéir, et nous les avons priés de vouloir bien se retirer quelques moments pendant que je mettais mes vêtements. Mais, ni mon embarras, ni les cris de l’enfant, ni la décence, ni l’humanité ne purent les convaincre. Ils ne voulurent même pas permettre à ma femme de chambre d’entrer auprès de moi, et c’est au milieu de cette scène de désordre que je dus m’habiller, ainsi que l’enfant terrifié. Lorsque cette tâche désagréable fut terminée, ils commencèrent l’examen de la maison et de nos papiers, ce qui dura jusqu’à six heures du soir. Quoiqu’on n’ait rien trouvé qui pût nous incriminer en aucune façon, nous fûmes cependant conduits en prison, et Dieu sait combien de temps nous y resterons. L’accusation portée contre nous est secrète; nous ne pouvons connaître ni notre crime ni les accusateurs. Il nous est donc difficile de prendre des mesures pour obtenir notre élargissement. Nous ne pouvons pas nous défendre contre un reproche que nous ignorons, ni combattre la validité d’un témoin qui, non-seulement peut rester inconnu, mais est peut-être payé pour sa délation (1).

“ Nous devons probablement notre malheur à quelque ennemi personnel ou à un domestique renvoyé; vous êtes convaincue d’avance que nous ne l’avons mérité ni par nos discours ni par nos actions. S’il en était autrement, l’accusation serait spécifiée; mais nous avons des raisons de croire qu’elle consiste dans le reproche vague et indéterminé d’être aristocrates.

“ Un de nos compagnons est un prêtre non assermenté, emprisonné dans des circonstances qui me font presque rougir de mon pays. Après s’être échappé d’un département voisin, il se procura un logement dans cette ville; il y vécut quelque temps très-paisiblement, jusqu’à ce qu’une femme qui soupçonnait sa profession commença à lui demander avec importunité de la confesser. Le pauvre homme refusa pendant plusieurs jours, lui disant qu’il ne se considérait pas comme un prêtre, qu’il ne souhaitait pas être connu pour tel, ni enfreindre la loi qui l’excluait. La femme continua à le persécuter, alléguant la détresse de sa conscience, qui ne serait en repos que lorsqu’elle aurait pu se confesser de la bonne manière. À la fin, il se laissa convaincre. La femme reçut cent livres pour le dénoncer, et peut-être sera-t-il condamné à la guillotine (2)  ”

(1) En ce temps-là les délateurs étaient payés de 50 à 100 livres pour chaque accusation.

(2) Il fut exécuté peu de temps après.