LE CHEVALIER DE LISLE

Garde du corps de Louis XVI

ET LES JOURNEES DU 5 ET DU 6 OCTOBRE 1789

 

La belle et courageuse conduite du chevalier de Lisle de Charlieu, garde du corps de Louis XVI au moment où se déroulèrent à Versailles et à Paris les évènements tragiques, signes avant-coureurs de ceux qui allaient bientôt se succéder rapidement et renverser l'antique monarchie française, mérite certes d'être enregistrée, car elle honore grandement un enfant du Vivarais, un noble descendant de cette maison de Boulieu dont le berceau était à Annonay, qui exerça des droits seigneuriaux sur les terres voisines de Boulieu et de Charlieu, donna des baillis à Annonay et à Tournon et resta toujours fidèle au Roi et à l'Eglise.

Les évènements tragiques et de conséquences si graves qui marquèrent les journées des 5 et 6 octobre 1789 sont assez connus du public lettré, pour que je ne juge pas utile de les rappeler ici dans leurs détails.

Je me bornerai à reproduire un document que je trouve dans les archives de Boulieu et des de Lisle et qui retrace un des épisodes sans doute peu connus des journées d'octobre, dans lequel le chevalier de Lisle de Charlieu joua un rôle si honorable et si dangereux. Le récit de ce témoin oculaire, acteur dans ces drames précurseurs de la Révolution, est à la vérité des plus sobres, des plus concis, mais sa simplicité même témoignerait de sa véracité si elle n'était établie d'ailleurs par les déclarations d'autres témoins, les gardes du corps de Labellève, de Gency, de Montesquiou et de Larvauchère, appelés à la certifier devant M. de St-Projet, officier supérieur des gardes du corps, en décembre 1815, et par les distinctions honorifiques qui furent, quoique tardivement, accordées par le roi Louis XVIII à loyal et brave serviteur de Louis XVI :

Le 23 avril 1814, le chevalier Charles de Lisle adresse à M. le duc de Guiche, capitaine des Gardes du corps de Louis XVIII, un mémoire dans lequel il rappelle ses services pendant la période révolutionnaire, afin d'obtenir le brevet de capitaine de cavalerie qui lui a été verbalement accordé par le Roi en 1789 et la croix de Saint-Louis qu'il sollicite comme récompense de ses services en même temps qu'une pension de retraite.

Dans ce mémoire, dont je reproduis plus loin littéralement les termes, d'après la minute écrite de la main même de M. de Lisle, quelques-unes des principales scènes des journées du 5 et du 6 octobre 1789 sont racontées avec une simplicité et avec une précision qui ont un véritable intérêt historique, sous la plume d'un témoin oculaire tel que le chevalier de Lisle, acteur lui-même de ce drame.

Voici ce mémoire :

A Monsieur le duc de Guiche,

Capitaine des gardes du Corps du Roi.

Charles-Louis Delisle, né à Boulieu, en Vivarais (aujourd'hui département de l'Ardèche) le 11 août 1759, est entré dans les Gardes du corps du Roi, dans la compagnie de Villeroi, le 28 septembre 1778. Il s'est trouvé aux journées des 5 et 6 octobre 1789, il passa cette nuit comme tous ses camarades, dans les angoisses les plus cruelles, il s'en est tiré miraculeusement ; le 6 octobre, à 6 heures du matin, il fut mis en sentinelle au poste de la Voute à Versailles, dans le même moment que Messieurs Deshutte et Varicourt furent placés à la grille, pour empêcher la populace de s'introduire dans le château ; dans le même moment, la populace s'introduisit par la cour des Princes dans la cour royale, se saisit de Messieurs Deshuttes et Varicourt, qui eurent la tête tranchée, et vinrent sur Delisle pour lui faire subir le même sort ; il ouvrit la grille de la Voute, du côté des jardins pour échapper ; la populace le poursuivit, s'empara de lui, et vouloit lui faire éprouver le même sort qu'à Messieurs Deshuttes et Varicourt, mais il se trouva parmi eux un garde national qui leur en empêcha, et leur persuada qu'il fût jugé, en conséquence il fut conduit à la grande tente des gardes françaises, entouré d'une populace immense qui crioit : à la Lanterne. Il fut mis en dépôt dans un cabinet ; il se présenta alors un officier de la garde nationale de Versailles, qui lui de prendre patience, de ne pas s'effrayer, qu'il seroit bientôt délivré ; au bout d'une heure environ, il vint une compagnie de grenadiers de la garde nationale de Paris pour le délivrer, et fut conduit dans la galerie du château, où ses camarades s'étoient retirés. Il fut reçu avec transport de joie et cordialité, on le croyait perdu.

Les appartements du Roi et de la Reine venoient d'être forcés ; il n'a point quitté le Roi et la Reine et la famille royale ; il fut aux écuries après que le Roi se fut décidé de se rendre à Paris, monta à cheval, l'y accompagna, il descendit de cheval à la place de Grève pour se mettre en haye à l'hôtel de ville, écarta la populace, accompagna le Roi dans les salles, en criant : Vive le Roi ; il l'accompagna de l'hôtel de ville aux Thuilleries ; il descendit de cheval dans la cour du Pavillon de Flore, pour écarter la populace qui affluoit du côté de la voiture, la Reine étoit serrée par elle, il la prit par le bras, et l'introduisit dans l'escalier ; au sortir de là, allant rejoindre son cheval, ce fut alors que M. le comte d'Agoult, aide-major de cour, s'approcha de lui, lui demanda des nouvelles de cette scène épouvantable ; il est bon de remarquer que dans le voyage de Versailles à Paris, il ramassa avec M. Delabellive, son camarade, deux chevaux, que les brigands avoient volés dans leur hôtel de Versailles, qu'ils les avoient fait monter par des gens du peuple, tenus à côté d'eux pour crier : Vive le Roi, et rendirent quelques jours après leurs chevaux à l'état-major."

Quelques temps après, M. le comte d'Agoult lui écrivit que le Roi lui avoit accordé la commission de capitaine de cavalerie qui ne lui a point été expédié, vu les circonstances. De plus il fut requis de déposer dans l'enquête que fit faire le Châtelet sur les journées des 5 et 6 octobre, l'on peut y voir sa déposition.

Il émigra, fit la campagne avec les Princes, fut licencié à Arlon, après la retraite du Roi de Prusse, a fait campagne dans les chasseurs nobles de l'armée de Condé, compagnie de Lascaris, et est rentré en France ; il n'a pris aucun emploi dans le nouveau gouvernement, excepté celui de maire de sa commune, qu'il occupe depuis dix mois, pour être utile à son pays.

Il désireroit pouvoir continuer ses services auprès de Sa Majesté, mais son âge, ses infirmités, un rumathisme qui l'empêche de se mouvoir, l'a privé de l'empressement qu'il auroit de se présenter pour continuer ses services.

Jaloux de l'honneur d'avoir servi Sa Majesté en vrai gentilhomme, il désireroit avoir la décoration de Saint-Louis, et la commission de capitaine de cavalerie qui lui a été accordé par Sa Majesté le Roi Louis XVI ; comme il ne doute pas que Sa Majesté le Roi Louis XVIII veuille donner une existence honorable à un fidèle sujet, qui a servi avec honneur et fidélité, et qui lui est entièrement dévoué, il lui accorde une pension conforme à sa position, étant très peu fortuné.

Il ose espérer et prie M. le duc de Guiche de vouloir bien s'intéresser pour lui.

A Boulieu, le 23 avril 1814.

Signé : CHARLES-L. DELISLE

Le chevalier Charles-Louis de Lisle, Garde du corps de Louis XVI, le héros de ce récit, était le cinquième des huit enfants survivants de cette famille de 15 enfants issue de Claude de Lisle de Charlieu et de Marguerite-Claire de Laube de St-Jean-de-Bron, nièce du Commandeur de Malte du même nom.

Il était né à Charlieu, commune de Boulieu, le 11 août 1759 et fut baptisé le même jour par M. Alléon des François, curé de Boulieu. Son parrain fut messire Christophle-Claude-Pupil de Lisle, chanoine du noble chapitre de St-Chef, frère de l'enfant, et la marraine fut demoiselle Marie-Hyacinthe de Lisle de Charlieu, sa soeur. MM. de Lisle de Vaure et des François de Samoyard signèrent à l'acte baptistaire.

A la suite de ses trop légitimes réclamations, le chevalier Charles de Lisle fut d'abord autorisé à porter la décoration de St-Louis, et en fut informé par une lettre du duc de Gramont, commandant de compagnie des Gardes du corps, datée des Tuileries le 3 juillet 1814. Il fut reçu chevalier de l'ordre par le même officier général, et dans son cabinet même, le 23 juillet de la même année et y prêta le serment réglementaire.

Le 22 octobre 1814, il reçut un brevet de pension de retraite de 840 francs pour les 36 années de services militaires accomplis au service du Roi. On voit que la monarchie d'alors ne gâtait pas ses meilleurs serviteurs. Le brevet est du 30 septembre 1814.

Il fut en outre autorisé, par une lettre de M. le duc de Gramont, capitaine de la 2e compagnie des Gardes du corps du Roi, gouverneur de la onzième division militaire, lieutenant général des armées, à continuer à porter l'uniforme de Garde du Corps tel qu'il l'avait porté jusqu'à ce jour, sans aucun changement.

Par une lettre du 9 novembre 1816, le chevalier de Lisle réclame la croix de St-Louis qui ne lui avait pas été remise quoique reçu depuis le 22 juillet 1814.

Le 21 septembre 1816, M. de Lisle déposa entre les mains de la commission chargée de l'examiner, une demande tendant à obtenir le brevet de lieutenant-colonel auquel il croyait avoir droit en raison de ses années de service et de grade. Mais sa retraite ayant été liquidée, et le brevet de capitaine n'ayant pu être retrouvé par suite de la rapide succession des évènements depuis le mois d'octobre 1789, sa demande ne reçut aucune suite.

D'autres de ses camarades restés près de la cour furent plus favorisés naturellement, et le chevalier de Lisle demeura dans sa retraite de Charlieu, grand et robuste cavalier, montant encore à cheval, à l'âge de 86 ans, et fit une chute fort grave qui l'empêcha désormais de se livrer à cet exercice de son goût et à la vie active qui convenait à sa puissante constitution. Il vécut dans cette retraite au milieu d'une exploitation rurale qui suffisait à occuper son intelligence peu à peu déclinante, et il s'éteignit à l'âge de 95 ans, laissant pour héritière Madame Marie-Hyacinthe de Jullien de Villeneuve, née de Lisle, sa nièce, qui réunit ainsi sur sa tête les domaines de Charlieu et de Vaure.

PAUL D'ALBIGNY

Revue Historique, Archéologique,

Littéraire et Pittoresque du Vivarais