FLEUR-DE-LYS ET TRAVOT

Simple récit

LYS

Je visitais, il y a environ deux ans, la partie de la Vendée à laquelle commandait Charette, c'est-à-dire le pays de Retz et le littoral. Je venais de voir, à Legé, la chapelle bâtie à sa mémoire, et maintenant consacrée à Notre-Dame-de-Pitié. Au milieu d'une sorte de perron circulaire, qui forme comme le seuil de ce gracieux monument, s'élevait jadis la statue du héros, fièrement campé sur son piedestal. Elle en fut descendue en 1832, dans le temps où celle de Cathelineau était brisée au Pin-en-Mauges. En me rendant de Legé à Rocheservière, je me remémorais les exploits du général, dont le souvenir est toujours si vivant dans cette contrée, et je regrettais que les témoins de nos grandes luttes fussent désormais si rares. Je ne me doutais point de la bonne fortune qui m'attendait à Rocheservière. La première personne à qui je m'adressai, me parla, en apprenant le but de mon voyage, d'un ancien soldat de Charette qui habitait le bourg, et dont la vaillance était devenue proverbiale ; tout le monde le connaissait sous le nom du Père Fleur-de-Lys. On l'envoya chercher, et bientôt je vis arriver notre vieux Vendéen, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute, et ne perdant pas un pouce de sa taille, qui était élevée. Rien ne fut plus facile que de le mettre sur le chapitre de ses campagnes, et c'était vraiment plaisir de le regarder et de l'entendre : ses yeux s'animaient ; il s'exprimait et gesticulait avec une incroyable ardeur. On eût dit qu'à parler de sa jeunesse, il en retrouvait tout le feu.

Les circonstances dans lesquelles le Père Fleur-de-Lys rencontra le général Travot me parurent, entre autres choses, assez curieuses pour être notées. J'en retraçai le récit presque sur le champ et dans les mêmes termes familiers où il me fut fait. Ce sont ces simples notes que je copie, pour les offrir aux lecteurs de la Revue de Bretagne et de Vendée.

 

effets d'un Vendéen

 

- Pierre Sorin, dit Fleur-de-Lys, - surnom que lui avait donné Charette, - et trois camarades, chouans comme lui, chassaient dans la campagne entre Rocheservière et Vieillevigne. Ils voulaient apporter un lièvre à la bonne métayère chez laquelle ils se réfugiaient depuis longtemps. L'un des quatre, en effet, en tire et en tue un, à soixante-dix pas, avec une excellente carabine que Sorin avait prise, à l'attaque de Luçon, et dont il lui avait fait présent. Un autre avait abattu un merle, et Fleur-de-Lys, un geai, en désespoir de cause. En même temps, des patriotes de Rocheservière s'en allaient avec des chevaux bâtés chercher du pain à Montaigu ; ils avaient, de la route, entendu les coups de feu et aperçu nos quatre compagnons. Or, ce jour-là aussi, le général Travot et une dizaine de ses chasseurs se rendaient à Vieillevigne, pour visiter une propriété que celui-ci venait d'acheter aux environs. Il avait fait halte à l'auberge du Point-du-Jour, chez Joguet, et y avait commandé douze tasses de café. Les patriotes de Rocheservière, apprenant sa présence dans le bourg, s'empressèrent d'aller le trouver, l'emmenèrent à l'écart sous la halle, à laquelle touche le Point-du-Jour, et lui dirent : - Général, voulez-vous faire une bonne prise ? Marchez vite jusqu'à moitié route de Rocheservière : vous trouverez quatre brigands, dont l'un est ce damné de Sorin."

 

TRAVOT

 

Travot rentre aussitôt chez Joguet, et, s'adressant à l'hôtesse : - "Combien votre café, madame ?" - Il jette sur la table deux écus de six francs, puis il crie : - "A cheval, chasseurs, à cheval !".

Il ne tarde point à joindre les Chouans. Il était le seul de sa bande qui ne connût pas Fleur-de-Lys. Aussi pas un n'ose-t-il l'attaquer. Travot lance son cheval à sa poursuite, Sorin était dans une vigne ; il couche en joue le général, le canon de son fusil sur le cou du cheval. Travot, le sabre levé, lui crie : - "Rends-toi, brigand !" - "Qui es-tu, toi ?" reprend Sorin, qui dans ce monsieur ne croyait point avoir affaire à un personnage. - "Rends-toi, je suis Travot ; au nom de la loi, rends-toi !" - Fleur-de-Lys fit la même réponse que Cambronne à Waterloo, - la véritable, s'entend, et non point celle qu'on lit sur le piédestal de sa statue, à Nantes, - puis il ajouta : - "Viens me prendre !" - Il reculait toujours vers un endroit de la haie, où il y avait une courbe de chêne (branche recourbée de manière à former un échalier) ; de l'autre côté, c'était une lande. Arrivé là, il jette précipitamment carabine et pistolets par-dessus le buisson et saute. Le général assène un coup de sabre qui n'atteint pas son adversaire, mais abat une branche de chêne que Sorin reçoit sur le dos. Celui-ci reprend vivement ses armes et se retourne. Le général pousse son cheval à sauter le fossé ; le cheval tombe à la renverse, son cavalier dessous. Sorin saisit son couteau, et coupe ... les sangles de la selle. Il tenait Travot en sa puissance ; Travot s'écrie : - "La vie pour la vie, sauve-moi !" - "Si vous êtes, dit Fleur-de-Lys, aussi bon républicain que je suis bon royaliste, tout ira bien." -  Et il lui tend la main pour l'aider à se relever. Le général s'était blessé dans sa chute, et il avait du sang à la jambe. Alors les chasseurs républicains, qui avait tué un des quatre brigands (il se nommait Biré), accouraient et criaient : - "Tuez-le, général ; c'est Sorin, c'est Fleur-de-Lys ! ..." - "Silence, f...rrre, silence !" dit Travot, et il se met à interroger Sorin : - "Que vais-je faire de toi ?" - "Mon Dieu, général, ce que vous voudrez ; seulement j'ai quelque chose à dire pour ma défense." - "Eh bien ! conte-moi ça".

- "Un jour, j'errais dans les champs. C'était dans un temps où mes parents me croyaient mort, et où ma chère soeur Madeleine me pleurait de toutes les larmes de son corps. Je vois venir, par un sentier qui aboutissait à un échalier, un sergent républicain, qui marchait en baissant la tête, et qui avait un petit briquet sous le bras. J'aurais pu le tuer dix fois ; il serait tombé comme un poulet. Mais je me dis : - Ce pauvre petit mâtin, il ne faut pas lui faire de mal, seulement je peux bien m'amuser à l'épourer (lui faire peur). Je m'installe donc sur l'échalier, jambe de ci, jambe de là, après avoir caché, du côté du buisson opposé au sergent, mes armes et mon chapeau avec son plumet blanc à trois branches ; et puis, pour faire regarder mon homme, je me mets à tousser. Il lève la tête, s'arrête aussitôt comme une motte, et devient rouge comme un coquelicot. Je lui crie : - "Camarade, ne craignez rien ; il y a de la place pour deux à passer." - De fait, il y en avait en avant et en arrière, mais guère dessus, puisque j'étais donc installé sur l'échalier. Le pauvre petit diable avance cependant, et je me dérange pour lui donner passage. Si vous l'aviez vu, quand il aperçut tout mon attirail ! il trembla comme une feuille de bouleau. Je lui dis : - "Mon garçon, ces machines-là en ont bien tué quelques-uns ; mais pourtant ça ne tue pas tout le monde." - Et je le questionnai, il m'apprit qu'il logeait, depuis pas mal de temps, à Rocheservière, chez une brave femme, que l'on appelait Madeleine, qui avait un frère brigand et qui criait (crier pour pleurer) beaucoup, tous les soirs, la pauvre ! parce qu'elle le comptait mort. - "Ah ! tu loges chez Madeleine ! m'écriai-je ; eh bien ! tu vas lui faire une commission. Et je sautai au cou du sergent. - "Tiens, va l'embrasser comme je t'embrasse ; et dis-lui qu'elle n'ait crainte, que son frère le brigand se porte à merveille, comme tu le vois de tes propres yeux".

Et le pauvre petit diable, joyeux d'en être quitte à si bon marché, se prit à courir, mais courir ! ... et arrivé chez ma soeur ; - "Madeleine, j'ai une commission à vous faire : il faut que je vous embrasse !" - "Eh ! sergent, reprit ma soeur, vous avez bu un coup de trop, sans doute, que vous êtes si hardi aujourd'hui ? ..." - "Non, non, je n'ai point bu, mais j'ai vu, j'ai rencontré tout à l'heure un brave homme de brigand, qui m'a embrassé pour que je vous embrasse, attendu qu'il est votre frère."

- "Général, continua Fleur-de-Lys, j'ai encore autre chose à vous conter pour ma défense, et cette fois, vous pourrez du moins vous assurer que je dis la vérité. Vous avez eu pour aide-de-camp M. B....., du Poiré. Eh bien ! allons lui demander si, par plus de trois fois, je n'ai pas été parfaitement à même de le tuer, et si je ne l'ai pas épargné."

Les chasseurs de Travot criaient et lançaient à Sorin des injures et des malédictions. L'un d'eux même se précipita sur lui, pour lui passer son sabre à travers le corps ; mais Fleur-de-Lys releva sa carabine, et fit feu ; le chasseur était mort, si quelqu'un n'avait écarté l'arme.

- "Silence, f..... ! dit Travot ; laissez-moi cet homme en paix. Le premier qui bouge, je le fais fusiller." - En se tournant vers Sorin : "Allons au Poiré."

Le général, toujours à cheval, marchait en tête, à une certaine distance de la bande, Fleur-de-Lys à ses côtés. Ce dernier, qui voulait vexer les chasseurs et qui voyait le général en bonnes dispositions, feignit de boiter, - "Tu boites ?" - "Oui, mon général ; ça n'est pas étonnant, après le chemin que vous m'avez fait faire, dans votre poursuite !" - "Eh bien ! monte derrière moi." - Sorin fit d'abord des difficultés : il n'oserait pas se le permettre ... Le fin matois attendait que la route devint étroite, et lorsque les chasseurs, débouchant à une centaine de pas, furent en position de l'apercevoir, il s'élança sur la croupe du cheval. Les chasseurs de se mettre au galop : - "Général ! général ! le brigand va vous tuer !" Travot se retourne et leur impose silence encore une fois.

Arrivé auprès du Poiré, dans un endroit où le chemin était difficile, les deux cavaliers descendent, et Travot prend Sorin bras dessus, bras dessous, l'emmène dans une lande qui était voisine, et là, en se promenant avec lui, il essaie de lui arracher des révélations. - "Général, je n'ai absolument rien à vous dire." - Fleur-de-Lys savait tout ce qui se passait dans le camp de Charette, mais plutôt périr comme un chien que de lâcher un seul mot ! - "Général, vous perdez votre temps et votre peine. Comment ! moi, vous voulez que je sache quelque chose ? Est-ce que vous croyez qu'un général d'armée va conter ses secrets à un simple soldat comme moi ? Le feriez-vous, vous, général ? ..."

Travot ne trouva rien à répondre et le laissa en paix.

On emmène les trois prisonniers chez M. B...., avec qui Travot se renferme dans le salon. De la cuisine, Sorin les entendait rire très-haut. Ne s'expliquant pas trop ce qu'on voulait faire de lui, il ouvre avec soin une fenêtre, dans l'embrasure de laquelle étaient appuyés deux sabres de gendarmes, dont il se serait muni, le cas échéant. Ses camarades restaient abasourdis, dans les coins du foyer. Lui, qui se lassait d'attendre, envoie chercher pour cinq sous de tabac, et se met en devoir de fumer sa grosse pipe, qui représentait la tête de Charette. Fleur-de-Lys voyait la servante aller et venir, de la cuisine au salon, et emporter du sucre, de l'eau-de-vie, etc. Ces gaillards faisaient un brûlot ! Sorin en aurait bien pris sa part ! ... Enfin la porte du salon s'ouvre, et Travot crie : - "Fleur-de-Lys, viens ici."

Le général lui fait un beau sermon, comme un vrai prédicateur, l'exhortant à ne plus courir les champs, et à rentrer chez son père, qui était meunier. - Puis on lui verse du punch, ils trinquent tous trois, et Fleur-de-Lys est renvoyé libre.

Or, tous les habitants du bourg s'étant rassemblés autour de la maison, tremblant que Sorin ne fût perdu. Celui-ci, escorté d'une foule de gars, se rend au cabaret, fait apporter tous les verres que l'on peut trouver, et paie du vin à tire-larigot, en l'honneur de sa délivrance.

EMILE GRIMAUD

REVUE DE BRETAGNE ET DE VENDEE

1858