Théodore et Pierre du Garreau de la Seinie, deux frères dont l'un avait déjà été admis dans l'ordre de Malte, étaient les enfants de Jean-Joseph du Garreau de la Seinie, ancien capitaine au régiment de cavalerie "Mestre de camp général" chevalier de Saint-Louis, seigneur de Puy-de-Belte, la Brugière, les Vergnes, paroisses de Saint-Yrieix et Coussac, et de Valérie Limousin de Neuvic, dame de Valeychièras. Partis pour l'émigration, ils furent les premiers engagés comme volontaires dans la compagnie de chasseurs de la légion de Damas ou régiment de Maestricht. Ce corps, à la solde de la République de Hollande, fut formé à Maestricht en juin 1793 par le chevalier Etienne de Damas-Crux, ancien colonel du régiment du Vexin, ancien officier de l'armée des Indes sous d'Aché et Suffren. Il comprenait des compagnies de chasseurs et de fusiliers. L'uniforme était bleu-clair avec collet et parements soutachés de blanc, et retroussis noirs. Les chasseurs portaient le chapeau ligueur à plumet, et les fusiliers le petit shako à cocarde noire sur fond blanc. Le plus jeune des du Garreau avait alors quatorze ans, l'aîné en avait seize. Débarqués à Quiberon en juillet 1795, avec la division de M. de Sombreuil, ils allèrent au fort de Penthièvre, le 20 juillet, pour y visiter leur compatriote. M. de la Morêlie, de Saint-Yrieix, ancien lieutenant des vaisseaux du roi, lieutenant au régiment d'Hector, blessé quelques jours avant au combt de Sainte-Barbe, et ils passèrent avec lui une partie de la journée.

C'étaient, a écrit dans ses Souvenirs M. de la Morêlie, "deux jolis jeunes gens". Ils devaient, disaient-ils, entrer dans Royal-Louis, le régiment de M. d'Hervilly, où M. de Jumilhac leur avait fait espérer des places d'officiers. D'autres Limousins avaient pris rang comme eux à la légion de Damas : C'étaient notamment le lieutenant de Savignac, du Haut-Limousin, ancien capitaine dans Artois-Infanterie, et le lieutenant James de Geoghegan, né à Brive, fils d'un réfugié jacobite, ancien officier au régiment de Berwick. Le frère aîné de M. de Garreau, lieutenant de vaisseau sur le brick l'Espérance, était parti en 1791 avec M. d'Entrecasteaux à la recherche de la Pérouse. Il avait été chargé notamment de reconnaître une partie de la côte océanienne en vue de la terre de Van Diémen.

 

Compris après le combat du 21 juillet et la prise du fort Penthièvre dans la capitulation de Quiberon, Théodore et Pierre du Garreau de la Seinie furent condamnés à mort par une commission militaire. Avant l'exécution, le représentant Blad en avait référé aux comités de la Convention pour signaler l'extrême jeunesse de certains condamnés. De son côté, l'officier qui présidait le tribunal militaire, mu par une intention généreuse, engagea les frères du Garreau à se déclarer plus jeunes encore qu'ils ne l'étaient en réalité et à alléguer, à l'appui d'un recours en grâce, que, dans l'enrôlement, on avait surpris leur bonne foi. Mais ces deux généreux enfants se refusèrent obstinément à entrer dans cette voie. On les fusilla à Auray le 9 fructidor an II. D'après les listes publiées par M. de la Gournerie, l'arrêt ainsi exécuté leur donne pour mère "Valéry de Neuvy". Leur noble attitude a inspiré au poète allemand, Beroldingen, une poésie qui ne manque pas d'inspiration, ni de délicatesse. Ce mélancolique hommage rendu par un étranger à la mémoire de deux jeunes Limousins a déjà été reproduit, par le regretté Louis Guibert, dans une notice. Il paraît néanmoins à propos, pour mieux le préserver de l'oubli, de le placer sous les yeux des lecteurs de ce "Bulletin", compatriotes des frères du Garreau.

 

En voici le texte complet :

Exemple admirable d'invincible fidélité au devoir donné de nos jours

(Poésie allemande imprimée en 1799 sans indication de lieu)

 

"Il ne faut pas laisser tomber dans l'oubli ce beau trait.

Faisons au contraire, figurer dans tous les livres comme un exemple donné aux chevaliers de ce pays, la généreuse conduite de deux jeunes gentilhommes durant ces jours mauvais.

 

Il y a bientôt cinq ans, l'armée, dévouée à son devoir, des Français exilés, réunis pour la fidélité et le courage

dans une grande entreprise, aborda aux champs sanglants de Quiberon.

 

Trahisons (1) et supériorité du nombre, c'est par vous que cette armée a été conduite au supplice !

 

Non ! cette fois la cause n'a pu vaincre : ceux qui étaient fidèles et loyaux ont dû succomber, hélas !

 

Ceux que la mort a épargnés, les héritiers de la chevalerie française, sont attaqués avec fureur par l'armée de

leurs ennemis triomphants.

 

Et, dans la ville voisine, homme à homme, ils vont mourir

d'un coup de fusil, comme des malfaiteurs.

 

Deux courageux frères, âgés l'un de dix-huit ans,

l'autre de dix-neuf ans, à l'oeil vif, à l'attitude noble, sont forcés,

comme leurs compagnons, de subir la violence populaire.

 

Mais, ô surprise ! le chef de cette bande de loups jette

un regard sur eux, et s'appitoie sur leur jeunesse :

 

N'est-ce pas, jeunes gens, leur dit-il, on vous a abusés,

et c'est à contre-coeur que vous êtes venus ici ?

 

Entourés d'une couvée de serpents, vous avez été contraints

de devenir nos ennemis, mais vous pouvez encore

revenir en arrière, je le vois sur votre visage.

 

Vous pouvez encore servir en héros le nouveau régime.

Sortez donc du cercle : vous êtes trop jeunes pour mourir !

 

Mais, ô surprise plus grande encore !

Ces jeunes gens répondent :

Non ! nous n'avons pas été par force amenés ici.

C'est pour un noble dessein que nous sommes entrés dans les rangs de cette armée :

 

L'amour du trône, le dévouement au devoir et à la patrie,

voilà ce qui nous a conduit sur ces bords.

 

Et, si le destin ne nous permet pas d'atteindre le but

généreux que nous poursuivons, eh bien ! nous préférons

mourir ici, avec ces gentilhommes.

 

Et ils s'agenouillent sur la terre, ou pour mieux dire

sur leur tombe, et ils attendent les balles.

 

O jeune homme, qui veux suivre comme eux la carrière

des armes, ne perds pas de vue leur exemple :

donne une larme à ce trait d'honneur chevaleresque."

 

Ajoutons que l'ancien capitaine de cavalerie du Garreau de la Seinie, père des deux fusillés de Quiberon, émigré comme eux, fit son testament à Hildesheim (Basse-Saxe) le 3 juillet 1796 ; il y mentionnais que sur ses quatre fils, trois étaient vraisemblablement morts, que le roi Louis XVIII, arrivé depuis quelque temps à l'armée de Condé paraissait désireux de s'entourer de sa noblesse dans les circonstances critiques où il se trouvait, et qu'il ne lui était permis, ni de refuser, ni même d'hésiter à s'y rendre pour autant de services que son âge et ses infirmités le lui permettraient. Il est mort en 1798, âgé de soixante-quatre ans, à l'hôpital de l'armée de Condé, à Terzin (Pologne russe). Son fils aîné, le lieutenant de vaisseau, était mort, de son côté, à Batavia en 1795, au service de la France, pendant que de l'autre côté de la terre, les cadets tombaient sous les balles françaises, pour la cause royaliste. Un dernier enfant, le comte Joseph du Garreau de la Seinie, qui avait servi, comme ses frères, à la légion de Damas, a été sous la Restauration, chef de bataillon au 6ème régiment d'infanterie de la garde royale. Il avait épousé une fille de l'amiral du Chayla dont il n'eut pas d'enfants.

 

(1) On rappelle que les royalistes avaient enrôlé des déserteurs républicains qui firent défection sur le champ de bataille.

 

Bulletin de la Société Scientifique

Historique et Archéologique

de la Corrèze