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A Marseille, qui dépendait du proconsulat de Maignet, le tribunal de Maillet avait clos ses séances le 6 floréal. Maignet, qui ne pouvait se passer de justice révolutionnaire, s'était adressé, dès le 4 floréal, au Comité de salut public. Peu de jours après, un trait de démence des habitants de Bedoin, bourg voisin de Carpentras, et que signalait son royalisme invétéré, lui fournit un prétexte pour devancer les ordres du pouvoir central.

Dans la nuit du 12 au 13 floréal, l'arbre de la liberté, planté sur la place de Bedoin, hors la porte Saint-Jean, fut abattu, les affiches des décrets de la Convention lacérées et jetées dans la boue. Ces actes de folie ont été diversement expliqués. Suivant l'abbé André, on devrait les attribuer au parti contre-révolutionnaire de Bedoin, où se trouvaient un sieur Molière, condamné plus tard, et quelques insermentés.

D'après M. l'abbé Sauve, au contraire, ces voies de fait stupides avaient été concertées entre l'ex-notaire Lego, agent national à Carpentras, et un habitant de Bedoin pour fournir à Maignet l'occasion, qu'il attendait, de faire du Comtat une petite Vendée. Le Bedoinais fut, nonobstant, compris parmi les condamnés à mort, et au moment où il allait invoquer les promesses de Lego, un roulement de tambours l'empêcha de parler et il tomba, c'était justice, sous les balles des soldats de Suchet.

Quoi qu'il en soit, les mesures de rigueur ne se firent pas attendre, modelées sur le fameux décret de la Convention qui concernait Lyon rebelle. Dès le 14 floréal, Maignet prenait un premier arrêté ainsi conçu :

AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS

Le représentant du peuple envoyé dans les départements des Bouches-du-Rhône et de Vaucluse.

Instruit que, dans la nuit du 12 au 13 de ce mois, des contre-révolutionnaires ont commis à Bédouin, district de Carpentras, un de ces crimes qui appellent toutes les vengeances des lois ; qu'ils ont osé porter leurs mains sacrilèges sur l'Arbre de la liberté, qu'ils ont renversé ; qu'ils ont poussé l'audace jusqu'à arracher les Décrets de la Convention, les fouler aux pieds et les plonger dans la boue ;

Considérant qu'une commune où un pareil délit s'est tranquillement commis, ne peut qu'exciter les plus vives inquiétudes, etc ..., que le soupçon doit tout envelopper dans un pays où des ennemis de la patrie, des ci-devant nobles ont vécu tranquillement, etc. ; que la Commune ne pourra le fixer sur quelques individus qu'en indiquant elle-même les coupables ; que dans tous les cas les officiers municipaux et les membres du comité de surveillance seront toujours, avec raison, regardés comme les premiers auteurs d'un crime aussi abominable, par leur négligence à remplir leurs devoirs ;

Arrête ce qui suit :

(Le bataillon de l'Ardèche (commandé par Suchet), qui se trouvait à Carpentras, était envoyé à Bédouin et, là, logé et nourri chez les habitants ; les ci-devant nobles, prêtres et autres suspects, la municipalité et le comité de surveillance de cette commune arrêtés, comme auteurs ou complices présumé du complot ; l'accusateur public chargé d'instruire et le tribunal de juger révolutionnairement, etc. Enfin l'arrêté devait être imprimé à 12 000 exemplaires aux frais et dépens de la commune et affiché dans les deux départements).

Lego, avec les compagnies de Suchet, ne tarda pas à se rendre à Bédoin ; là, dans l'église et en chaire, il donna lecture de l'arrêté de Maignet, et les coupables n'ayant pas été indiqués par les premières personnes mises en état d'arrestation, le représentant prit, le 20 floréal, un second arrêté ; celui-là veut être littéralement transcrit :

AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS

Le représentant du peuple envoyé, etc.

Considérant que la justice ne saurait donner trop d'éclat à la vengeance nationale, dans la punition du crime abominable qui s'est commis à Bédoin ; que ce n'est qu'en frappant sur le lieu même où il a été commis, et au milieu de ces contrées que l'aristocratie tourmente depuis si longtemps, que l'on pourra porter l'épouvante dans l'âme de ceux qui oseraient encore méditer de nouveaux attentats ;

Considérant que l'opiniâtreté que les individus saisis, comme le plus fortement prévenus de ce crime, mettent à en faire connaître les principaux auteurs, fait présumer que toute la commune est criminelle ;

Considérant qu'une commune qu'une pareille suspicion poursuit ne saurait exister sur le sol de la liberté ; que le pays qui a osé s'élever contre la volonté générale du peuple, méconnaître les décrets de la Convention, fouler aux pieds les lois qu'une nation s'est faites, renverser le signe auguste de la liberté, est un pays ennemi que le fer et la flamme doivent détruire ;

Ordonne que le tribunal criminel du département de Vaucluse, chargé de juger révolutionnairement ce crime de lèse-nation, se transportera, dans le plus court délai, à Bédouin, pour y instruire la procédure, et y faire de suite exécuter les jugements qu'il rendra ;

Ordonne qu'aussitôt après l'exécution des principaux coupables, l'agent national notifiera à tous les autres habitants non détenus, qu'ils aient évacuer dans les 24 heures leurs maisons et en sortir tous les meubles ; qu'après l'expiration du délai il livrera la commune aux flammes et en fera ainsi disparaître tous les bâtiments ;

Ordonne qu'au milieu du territoire où existe cette infâme commune il sera élevé une pyramide qui indiquera le crime dont ses habitants se rendirent coupables, et la nature du châtiment qui leur fut infligé.

Fait défense à qui que ce soit de construire, à l'avenir, sur cette enceinte aucun bâtiment ni d'en cultiver le sol.

Charge l'agent national de s'occuper de suite de la répartition des habitants dans les communes voisines reconnues patriotes.

Enjoint aux habitants de de point abandonner la demeure qui leur aura été désignée, à peine d'être traités comme émigrés, comme aussi de se présenter toutes les décades devant la municipalité desdits lieux, à peine d'être déclarés et traités comme suspects et renfermés jusqu'à la paix.

Le présent arrêté sera imprimé, publié et affiché dans l'étendue des deux départements, aux frais des habitants de la commune.

Fait à Avignon, le 17 floréal de l'an second de la République Française, une et indivisible.

Signé à l'original,
MAIGNET

Que dire d'un tel acte, sinon qu'il était digne de Carrier ! Voyons si je suis trop sévère. Par son premier arrêté, Maignet avait demandé que la commune de Bedoin lui livrât les auteurs du crime : il ne l'obtint pas, il ne pouvait pas l'obtenir. Comment les Bedoinais auraient-ils pu désigner les coupables ? ces insensés, probablement peu nombreux, qui, la nuit, avaient abattu l'arbre de la liberté planté sur une place en dehors du bourg ? Cependant, ce silence inévitable rendait, aux yeux de Maignet, toute la commune criminelle ; c'était un pays ennemi à détruire par le fer et par le feu ! Les habitants non détenus (et ainsi présumés innocents) devaient également être punis par l'incendie ; personne ne pourrait plus construire dans l'enceinte de Bédoin, ni cultiver son sol. Enfin les habitants devaient être répartis dans les communes voisines, et y rester sous les peines des émigrés et des suspects !

Quelles énormités ! Et toutefois elles ne surprendront pas ceux qui, sérieusement, ont étudié la Terreur. Est-ce que, le 18 vendémiaire précédent, la Convention, je veux dire la Montagne, n'avait pas décrété la destruction de Lyon, la seconde ville de France ? L'arrêté de Maignet, sur Bédoin, n'était, en quelque sorte, que le développement, appliqué à un simple bourg, de ce trop fameux décret.

On a pu croire que l'incendie appliqué comme mesure révolutionnaire était une idée de Maignet. Plusieurs mois auparavant, son collègue Esnuë Lavallée l'avait eue à Rennes. Par un arrêté du 27 brumaire an II, il prescrivait de "livrer aux flâmes les communes du district de Vitré qui persisteraient dans leurs desseins contre-révolutionnaires".

Et un peu plus tard, dans la Vendée, sur une large échelle, l'idée avait été appliquée par les colonnes incendiaires de Turreau.

Le 19 floréal, le tribunal criminel d'Avignon, imbu des principes de Maignet, arrivait à Bedoin, avec la guillotine ; il était ainsi composé :

Fouque, Président ;
Faure - Boyer, Rémusat, Juges ;
Barjavel, accusateur public ;
Ducros, greffier.

Une information fut aussitôt commencée ; les arrestations comprirent environ 130 personnes ; les prêtres, nobles, parents d'émigrés, autorités constituées furent enchaînés, suivant l'expression de Maignet ; l'église très-vaste, dut servir de prison. Un jour, ces malheureux furent presque asphyxiés ; on fit, malgré leur présence, brûler les boiseries intérieures du temple.

Aux Bedoinais poursuivis, un troisième arrêté de Maignet, du 20 floréal, joignit 6 personnes venues d'Avignon, parmi lesquelles Marie Thomas, âgée de 19 ans ; toutes furent rangées parmi les condamnés à mort du 9 prairial.

Maigret n'oublia pas de faire approuver, par la Convention, ses actes héroïques ; à la séance du 28 floréal était lue la lettre suivante :

Maignet, représentant du peuple, délégué dans les départements du Bouches-du-Rhône et de Vaucluse, à la Convention nationale.

C'est au moment où la République française porte l'effroi sur tous les trônes, que l'infâme commune de Bédouin, plus audacieuse que tous les despotes, ose se soulever contre la volonté nationale, fouler aux pieds les décrets de la Convention, renverser le signe auguste de notre régénération, l'arbre de la liberté.

Depuis longtemps Bedouin a manifesté sa haine contre la révolution ; cinq commissions successives y ont été envoyées pour punir les crimes des scélérats, mais le germe aristocratique y a toujours fécondé et produit de nouveaux forfaits.

Située au pied du Mont-Ventouse, entourée de collines entrecoupées de défilés nombreux, cette contrée présentait tout ce qu'il fallait pour former une nouvelle Vendée.

Il ne faut pas en douter, tel était le projet, puisque ces brigands ont, dans leur coup d'essai, été aussi loin que l'ont fait au milieu de leurs plus grands succès les scélérats qui les ont précédés.

Aussitôt que j'ai appris cet attentat horrible contre la majesté du peuple, j'ai envoyé 300 hommes du 4e bataillon de l'Ardèche, qui, dans toutes mes épurations civiques m'a si bien secondé. J'ai fait enchaîner prêtres, nobles, parents d'émigrés, autorités constituées.

J'aimais à croire que je pourrais trouver quelques individus qui, pénétrés de l'horreur du crime commis dans cette commune, s'empresseraient de soustraire leurs noms à l'infamie et indiqueraient les coupables ; mais un silence absolu ne me prouve que trop qu'ils ont tous participé au crime.

Alors, ne voyant dans cette commune qu'une horde d'ennemis, j'ai investi le tribunal criminel du pouvoir révolutionnaire pour faire tomber de suite la tête des plus coupables ; et j'ai ordonné, qu'une fois ces exécutions faites, les flammes fissent disparaître jusqu'au nom de Bédouin.

Puissent périr ainsi tous ceux qui oseront braver la volonté nationale et méditer de nouveaux complots contre la liberté française !

Salut et fraternité
Signé : Maignet

Cette magnifique lettre fut immédiatement suivie d'un vote favorable ainsi mentionné :

La Convention nationale approuve la conduite du représentant du peuple Maignet, ordonne l'insertion de la lettre au Bulletin, et la renvoie pour le surplus aux comités de Sûreté générale et de Salut public.

Après le 9 thermidor, Merlin (de Douai) prétendit que cette approbation avait été surprise à la Convention ; mais je ne le crois pas. Il faut se reporter à l'époque, celle de la grande Terreur ; la Montagne, à la fin de floréal, pouvait bien approuver la conduite de Maignet à l'égard du bourg de Bedoin ; en brumaire, elle avait ordonné la destruction de Lyon ; à la fin de messidor, elle approuva les infamies, à Arras et à Cambrai, de Joseph Lebon, à qui Barère reprocha seulement "des formes un peu acerbes !"

Cependant, à Bedoin, le grand jour de la justice approchait. Le 4 prairial, le tribunal y rendit un jugement prélude contre deux prêtres, dits réfractaires, J.-J.-E. Noury et Séb. Moine, qui furent condamnés à mort. Les citoyens Blovac et Pichot, dénonciateurs de ces deux malheureux, durent recevoir la récompense de 100 fr. allouée, en cas pareil, par la loi.

Ne voulant laisser échapper personne, Maignet étendit les pouvoirs du tribunal à tous les individus trouvés dans les contrées environnantes de Bedoin, suspectés d'avoir participé à l'infâme attentat (arrêté du 7 prairial) ; telle était Marie Martin, ex-religieuse insermentée, âgée de 65 ans, condamnée à mort dans la fournée du surlendemain.

Le 9 prairial, le tribunal, siégeant en plein air, rendit son jugement sur l'affaire ; "en présence du peuple et à la face de l'Etre suprême, "écrivait le greffier Ducros.

La commune de Bédoin fut déclarée en état de contre-révolution, presque sans interruption depuis sa réunion à la France ;
Pour contre-révolution, conspiration, fédéralisme, soixante-trois personnes présentes furent condamnées à mort, 55 hommes et 8 femmes ; nobles, prêtres, hommes de loi, religieuses, propriétaires, simples ouvriers ;
Pour s'être soustraits à la justice, dix absents furent mis hors la loi ;
Comme suspects, douze femmes et un homme furent condamnés à la réclusion ;
Le cordonnier Clop à 6 ans de fers, pour avoir vendu ses souliers 5 fr. en numéraire et 10 fr. en assignats ; Constant, à un an de détention pour avoir été trouvé sans cocarde.
52 personnes furent acquittées (sans, néanmoins, échapper à l'incendie de leurs demeures).
Ainsi prononcé en présence des accusés, à Bédouin l'infâme, sur la place publique où a été arraché l'arbre de la liberté, le 9 prairial, etc. Et ont signé ; Fouque, président, etc.

Le jour même, le jugement fut exécuté, au son de la musique, qui n'était interrompue que par les cris de vive la République !

Seize des condamnés à mort, 2 nobles, 6 prêtres et 8 femmes montèrent sur l'échafaud, dressé sur la place même où le jugement avait été prononcé hors de la porte Saint-Jean.

Les quarante-sept autres, tous hommes, et d'une condition moins relevée, furent fusillés par les soldats de Suchet, dans une prairie qui joint la place et la domine un peu.
En septembre 1864, j'ai vu les lieux, conduit par le maire de Bedoin, M. Eymard : la prairie appartenait alors à M. Châlon.

Restait l'arreté de Maignet, du 17 floréal, ordonnant que Bédoin serait livré aux flammes et que ses habitants seraient répartis entre les communs environnantes reconnues patriotes. Cinq jours après l'exécution des habitants, le 14 prairial, l'exécution des habitations eut lieu ; à en juger par les résultats, elle dut être effroyable. Voici la peinture qu'en a faite un historien du Comtat, M. l'abbé André.

Tandis que le sol de Bedouin était encore rouge du sang de ses habitants, l'agent national banqueroutier Lego, les juges, les commissaires municipaux (tous étrangers), les officiers s'avancent en tête du bataillon de l'Ardèche ; tous mettent le feu aux quatre coins du village avec des torches résineuses trempées dans du bitume ... Rien ne fut épargné, pas même les édifices publics et nationaux ; l'hôpital, dont le linge et les trésors furent pillés, la maison commune rebâtie à neuf ; celle où se tenait le comité de surveillance ; les moulins à huile, les fabriques de soie, tout fut dévoré par les flammes ...

La répartition des habitants entre des communes voisines eut lieu immédiatement et ne dut pas rencontrer de résistance ; ces malheureux, dans leur pays, n'avaient plus d'asile !

Telle fut l'affaire de Bédoin, l'un des grands crimes de la Terreur. Des écrivains de nos jours ont tâché de l'amoindrir le plus possible ; le nombre des victimes, l'exil de la population ne pouvant être contestés, c'est à l'incendie, dont les résultats n'avaient pas alors été officiellement publiés, que l'on s'est surtout attaché.

Voici les ouvrages où la vérité a été le plus étouffée :

D'après MM. Buchez et Roux : ... Lorsque l'incendie fut allumé, toutes les maisons étaient déménagées, et par les soins de Suchet et de Maignet, qui voulaient un châtiment exemplaire et non pas une dévastation, six habitations seulement (et c'était déjà trop, dit M. Louis Blanc) furent brûlées. C'est ce qu'on appela l'incendie de Bedoin.

M. Lebas dit à son tour : ... Six ou sept maisons devinrent seules la proie des flammes.

Puis, Michaud jeune : ... Le village est livré à l'incendie. Sept ou huit maisons sont la proie des flammes, le reste est préservé par le chef militaire (Suchet) qui commande l'expédition.

Et M. Hamel : ... Sept à huit habitations, en tout, devinrent la proie des flammes.

Enfin, M. Joanne : ... L'ordre arriva de Paris de livrer Bedouin aux flammes. Maignet chargea Suchet d'infliger à Bedouin ce terrible châtiment ; mais l'ordre ne fut pas exécuté.

Je me suis demandé où MM. Buchez, Louis Blanc, Le Bas, Michaud, Hamel avaient pris leurs chiffres imperceptibles : où M. Joanne avait puisé sa négation de l'incendie. Si l'on ouvre le Moniteur, on y trouve, d'abord, une lettre du représentant Goupilleau, lue à la Convention, le 3 frimaire an III. Dans cette lettre, très-étendue, datée des ruines de Bédouin, le 18 brumaire, Goupilleau atteste :

Que les 500 maisons qui composaient la commune de Bédouin (laquelle avait 260 volontaires aux armées), n'existent plus ; que rien n'a été épargné, édifices publics, fabriques, magasins ... que des habitants, chassés de leur pays, les uns errent dans les montagnes, les autres, y compris treize femmes rendues à la liberté par le comité de sûreté générale (celles qui avaient été condamnées à la réclusion), n'ont d'autres demeures que des cavernes qu'ils ont creusées dans la terre et qu'ils tournaient leurs regards vers la Convention dont ils réclamaient, à grands cris, la justice.
(Goupilleau ajoutait qu'il avait destitué l'agent national Lego et lui avait appliqué la loi des suspects, mais qu'il n'avait pas cru pouvoir rapporter les arrêtés de Maignet, parce qu'un décret de la Convention les avait confirmés.)

On y trouve ensuite une adresse, présentée à la Convention, après le 9 thermidor, par onze habitants de Bedoin, et qui commence ainsi :

Citoyens représentants, les habitants de la commune de Bédouin à qui ses ruines ont fait donner le nom de Bédouin l'anéanti, se présentent à vous maintenant que la plainte est permise et que l'humanité n'est plus un crime ... (Suit le tableau des malheurs de Bédouin ... "cinq cents maisons sont livrées aux flammes, etc ...)"

On dira peut-être que ces documents, postérieurs au 9 thermidor, étaient fournis par des réactionnaires, et qu'ainsi ils ont dû exciter la défiance de MM. Buchez et Louis Blanc ? Soit. Mais le témoignage d'un pur, de Mourreau (de Vaucluse), l'ami de Payan, recueilli par M. Buchez, dans deux lettres, imprimées quelques pages après l'incendie de Bédoin ? Voici ce que portent ces lettres ; la première, datée d'Avignon, le 16 prairial an II :

Je suis arrivé hier ici, après quatre jours de courses ... j'ai vu hier, de quatre lieues, les flammes révolutionnaires qui consumaient l'infâme Bédouin ... Il y a eu 63 guillotinés ; le reste des habitants a été partagé en quatre communes environnantes ...

La seconde, datée de la même ville, le 18 prairial :

"Bédouin n'est plus ..."

Ce n'est pas tout. Cette sentence de Mourreau était bientôt confirmée par un autre pur, le citoyen Ducros, greffier du tribunal, dans une brochure imprimée, à Avignon, sous ce titre :

Tableau de la situation politique de la commune de Bedouin, département de Vaucluse, district de Carpentras, dévorée par les flammes, le 14 prairial ..., in-4e de 8 pp.

A la fin on lit :

Les ignorants ... furent mis en liberté, le tribunal réserva aux flammes le droit de les punir ... 52 furent de ce nombre ...
Cette nouvelle Sodome a été dévorée par les flammes, le quatorze prairial.
Vive la République ! Périssent les tyrans !

Puis, le 24 frimaire an III, la Convention accorda à Bedoin un secours de 300 000 fr. pour l'aider à reconstruire ses habitations, et, le 15 floréal (on le verra plus bas), le représentant Jean Debry réhabilita solennellement cette commune.
Tout cela pour six maisons !
Enfin, il y a le silence de Maignet sur les six maisons.
A la Convention, il avait dû s'expliquer sur Bedoin. Plusieurs fois dénoncé, après le 9 thermidor, Maignet eut une grande place dans le fameux rapport de Courtois, présenté, le 16 nivôse an III, et là, encore, l'incendie de Bédoin ne lui fut pas épargné. Le lendemain, 17, Maignet monta à la tribune pour se défendre. Si, grâce à sa modération, six habitations seulement de Bédoin eussent été brûlées, assurément il n'eût pas manqué d'en parler ; il n'en dit pas un mot. Sa défense se concentra sur deux points : la nécessité de faire un exemple à Bédoin ; l'approbation qu'il avait reçue de la Convention par lui consultée.

On le voit, sur l'incendie de Bédoin, MM. Buchez et Roux ont fermé les yeux à la lumière. Voulant, à mon tour, retracer ce grave incident de la Terreur, j'étais, suivant ma coutume, remonté à la source. Par les soins de M. Combemale, alors procureur impérial à Carpentras, j'avais obtenu un mémoire extrait des archives municipales de Bédoin, par M. l'abbé Sauve, vicaire, et d'après lequel, dans mon essai de 1861, j'avais porté les six maisons de MM. Buchez et Roux à quatre cent trente-trois, détruites ou, du moins, atteintes par l'incendie du 14 prairial. Une telle différence ne pouvait échapper à M. Louis Blanc. En me critiquant, c'était son droit, cet historien avait exprimé le "regret que je n'eusse pas fait, moi-même, le travail reçu de Bedoin, ou donné une copie textuelle des documents compulsés par l'auteur du mémoire cité. Cela eût tranché la question d'une manière tout à fait décisive".

Ce regret a été profitable à la vérité ; de nouvelles recherches m'ont permis de donner à M. Louis Blanc une satisfaction que je crois complète, à l'égard du mémoire de M. l'abbé Sauve, en contrôlant, sur place, ce travail, malgré toute la confiance que le caractère de son auteur devait m'inspirer. Au mois de septembre 1864, j'ai été de Carpentras à Bedoin ; là, dirigé par le maire de la commune, M. Eymard, j'ai examiné le lieu des exécutions, l'église, les archives municipales et leurs registres (M. l'abbé Sauve m'assistait), et, après, je n'ai eu, absolument, à faire à mon récit de 1861, que des additions, en bien petit nombre, ma rédaction première étant déjà d'une parfaite exactitude.

Il y eut, à Bedoin, non pas cinq cents, comme l'a dit Goupilleau, mais quatre cent trente-trois maison ou édifices, rendus tous inhabitables par l'incendie. Sur ce nombre, quelques-uns furent peu endommagés, grâce à l'adresse des propriétaires, qui simulèrent, eux-mêmes, un commencement de feu bientôt éteint.

Les toits et les planchers de ces 433 édifices croulèrent en général, sous l'action du feu, mais les murs restèrent debout ; les exécuteurs de Maignet n'allèrent pas jusqu'à la démolition, si l'on excepte trois édifices communaux, entre autres, l'église, où l'on attaqua la voûte de la nef avec des barils de poudre. En 1821, il fallu dépenser 20 000 fr. pour rendre cet édifice au culte. M. Eymard m'a montré les quatre voussures de la nef où Suchet fit appliquer des barils de poudre qui en firent sauter la voûte ; celle du choeur demeura entière.
Ce chiffre de 433 bâtiments atteints par le feu n'est point approximatif.
Après l'incendie, Bédoin, comme village, n'était guère plus qu'une agglomération déserte de carcasses de maisons, aux murs noircis et lézardés. La population, répartie entre quelques communes voisines, vivait, misérable, travaillant furtivement aux champs situés près du bourg. L'ère de la résurrection, le 9 thermidor, arriva ; le 15 frimaire an III, une députation des malheureux Bédoinais exilés présenta à la Convention l'adresse dont j'ai parlé. Le 24 frimaire, fut rendu un décret aux termes duquel :

Un secours provisoire de 300 000 fr. était mis à la disposition du district de Carpentras pour être employé, soit à secourir les habitants indigents qui avaient été forcés de quitter la commune de Bédoin, soit à reconstruire leurs bâtiment ;
Les habitants étaient autorisés à réintégrer leur domicile, nonobstant tout jugement ou arrêté contraire ;
Une somme de 11 000 fr. était, en outre, allouée, comme indemnité de voyage et de retour, aux onze membres de la députation.

En conséquence, des gens de l'art dressèrent, à Bédoin, un procès-verbal estimatif des travaux à faire, pour opérer ces reconstructions ; la dépense totale fut évaluée à 1 237 365 fr. Cet état servit à répartir le secours accordé par la Convention. On alloua d'abord 202 225 fr. à 232 propriétaires indigents ou malaisés, pour un nombre égal de maisons ; 39 775 fr. furent réservés à 18 édifices communaux à réparer. Il y avait, en outre, 183 maisons déjà relevées ou que possédaient des personnes dans l'aisance : total, 433 maisons. Le surplus de crédit, ou 35 000 fr., avait été dépensé en secours alimentaires distribués à 223 habitants plus ou moins nécessiteux.

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Quelques mois après, le 15 floréal an III, lorsque Bédoin commençait à renaître, la municipalité et la justice de paix y furent officiellement réinstallées par Jean Debry, représentant en mission dans le département, et la commune fut réhabilitée. Cette cérémonie touchante eut lieu avec appareil, au milieu d'un concours immense de spectateurs, venus de loin. Des discours furent prononcés ; enfin, une colonne, portant une inscription commémorative, fut élevée sur la place même où l'échafaud avait été dressé.

La justice révolutionnaire
Août 1792 - Prairial an III
par M. BERRIAT SAINT PRIX
Tome Premier
1870