Les compagnons d'Aubagne ne se contentaient pas de piller, de menacer ou de voler : la plupart du temps ils assassinaient, et parfois avec de singuliers raffinements de cruauté . La Calade paraît avoir été le principal instrument de ces meurtres.

La première affaire dans laquelle il se signala fut celle de l'assassinat commis à Beaudinard sur la personne de Jullien et de ses deux fils. Calade avait cette fois pour complices Poncel, l'apothicaire Baunier, Motet aîné, Chrysostome Morin, Faren, Barthélémy aîné dit La Machine, François Sicard, Fraize dit Glouglou et le curé Laurent Jauffret. Ce dernier, qui sans doute, s'entendait à dépecer, "apporta une oreille d'un des assassinés au café de Proupelier, la présenta à Martinet ex-curé, et ensuite la remit dans sa poche" (3 messidor, an III). L'assassinat de Domergue fut tout aussi odieux. Ce sont à peu près les mêmes bandits qui l'exécutèrent : le cuisinier Jauffret, Rousselier père et fils, Glouglou, le poissonnier Gullian, Mascaron, Jeanselme, Baudin, les frères Moruci, Faren, Moussart, Camoin, le curé Martinet et Fabre. Ce dernier, armé d'un stylet, se faisait remarquer par son exaltation. Il criait à tue-tête qu'il fallait se débarrasser de tous les Républicains. Peut-être poursuivait-il contre Domergue une vengeance particulière. Ce dernier fut extrait de la prison de Brignolles, où il se croyait en sûreté, conduit à travers la campagne et tué à coups de fusil. Son cadavre fut enterré dans la propriété Mille (messidor an III).

En brumaire an V (novembre 1796), les frères Cayol, Mascaron, La Machine, Jeanselme, Henry Babaron, Etienne et Chrysostome Morin assaillaient à l'improviste le berger Etienne à Gemenos, le laissaient sur place après l'avoir dépouillé même de ses vêtements, et le lendemain, Calade avait l'impudeur de se montrer avec les habits de sa victime. Au mois de nivose (janvier 1797) de la même année, c'était le tour de l'aubergiste Olivary et de sa fille frappés à coups de stylet ; puis le 1er jour complémentaire de la même année (17 septembre 1797) celui de Sicard dit Pot de vin, à Gemenos, qui était l'ennemi particulier du cuisinier Jauffret. Ce dernier demandait toujours à le sabrer. L'émigré Lieutaud, en homme de loi, le poursuivait également de sa haine. C'est lui qui excita et paya les assassins, Calade, Glouglou et Chrysostome Marin, qui allèrent en plein jour saisir l'infortuné dans la boutique du perruquier Fléchier, et le dépecèrent en effet à coups de sabre.

L'affaire Dagnan fut particulièrement odieuse. C'était un tailleur de Gemenos, dont la belle-soeur, Marguerite Peyloubier, avait juré la mort. Elle s'entendit avec un de ses amants, un des compagnons de la bande, le jeune René et le boucher Jean Sibon. Ce furent d'abord des insultes publiques, des chiens du boucher lancés contre la future victime, puis des attaques directes. Le 19 décembre 1797, Dagnan était assailli par deux inconnus, recevait un coup de sabre du côté de l'oreille gauche, un autre sur la tête, un troisième au bras gauche et un quatrième sur le nez. Ils réussit à s'enfuir et cita devant le juge de paix d'Aubagne, Honorat, Mascaron et Jean Sibon qu'il avait crû reconnaître. De nombreux témoins attestèrent le bien fondé de la plainte, mais aucun n'osa fournir de renseignements sur les inculpés. Ils semblaient s'être donné le mot, et être sous le coup de la terreur. Jean Sibon, ainsi encouragé, lança aussitôt une plainte en calomnie contre Dagnan et réussit à prouver par vingt-et-un témoins qu'au moment du crime il était dans un café. L'affaire n'eut donc pas de suite, mais les ennemis de Dagnan n'avaient pas renoncé à leurs sinistres desseins. Ils s'adressèrent aux assassins professionnels, à La Calade, à Glouglou, à Faren et à René. Les quatre bandits entourèrent la maison de leur victime, non sans avoir tiré au sort celui qui porterait le premier coup. Calade fut désigné, et en effet frappa le premier l'infortuné qui dormait et ses complices l'achevèrent.

L'affaire Achard fut peut-être plus odieuse encore. Achard et sa femme passaient pour des républicains déterminés. L'un et l'autre étaient poursuivis par la haine des royalistes. Pendant plus de six mois, ils les insultèrent et vinrent faire du bruit à leur porte. Ils en voulaient surtout à la femme "parce que c'était une brigande de patriote". L'un d'eux Pierre Blin avait fait aiguiser un stylet, qu'il aimait à montrer "en disant que c'était pour en faire usage contre ladite David, en le lui plongeant dans le ventre ainsi que dans ceux des patriotes." Ils ne s'en tinrent pas aux menaces. Le 2ème jour complémentaire de l'an V, une bande d'énergumènes, toujours les mêmes, conduits par Blin et sa soeur aînée qui éclairaient la marche, envahissaient la maison Achard, criant qu'ils venaient le chercher pour en finir avec eux. Achard eut le temps de se cacher sur le toit de sa maison, mais on ne le découvrit tout d'abord pas. Sa femme le défendit avec énergie. Elle se jeta sur un des brigands, Guilhermy, et lui mordit le bras, mais elle reçut aussitôt deux coups de stylet et un coup de sabre sur la tête. Pendant ce temps Achard était trouvé dans sa cachette, aussitôt criblé de coups de sabre et de stylet, et conduit tout sanglant à l'hôtel de ville, où on l'enfermait dans la geôle municipale. Il s'y croyait en sûreté, sous la protection de six gardes nationaux, mais, sur les onze heures du soir une vingtaine d'individus se présentèrent, "les uns noircis au visage et les autres les cheveux au-devant, armés tous d'un sabre et menaçant de couper le col s'ils faisaient la moindre résistance. Le déclarant et les cinq autres n'étant armés que de fusils qui n'étaient ni chargés, ni avec pierre à feu, furent obligés de céder à la force et de livrer le prisonnier". Le concierge Camoin avait essayé de résister, mais "l'un d'eux lui ayant mis le pistolet sur l'estomac en réitérant sa demande, il fut obligé, pour éviter la mort, de faire la rémission des dites clefs. Etant descendus au dit cachot, ils ouvrirent la porte de fer et enlevèrent le dit prisonnier, sans savoir ce qu'il est devenu ; ajoutant qu'il n'a connu aucun de ces malveillants, un desquels lui enleva son sabre qu'il a emporté". Il n'était que trop facile de deviner le sort réservé au malheureux Achard. Il fut de nouveau criblé de blessures. On eut même le triste courage de lui couper un bras, puis on le jeta, tout palpitant encore, dans le puits du ci-devant évêché.

Aussi bien les compagnons d'Aubagne étaient coutumiers de pareils enlèvements de prisonniers. Calade n'eut-il pas l'audace, de concert avec Guilhermy, Pignol, Joseph Benoit, Comte, Mascaron, les frères Monier et Glouglou, de se présenter à la prison de Nice d'en extraire, sous prétexte de les accompagner à Marseilles, François Etienne, commandant le fort de Montalban, Victor Amiel, commandant le 8ème bataillon des Bouches-du-Rhône, Nicolas Gury, sous chef du bataillon des étapes à Nice, et le cordonnier Louis Bonifay, et de les assassiner en route ! Ce fut un certain Joseph Benoit qui frappa le premier coup et avec tant de force qu'il cassa son sabre. Ce fut encore lui qui alla chercher un pic dans une bastide voisine, celle de Castalin, pour les enterrer au pont de Sicardou (9 thermidor an III, 27 juin 1795). Mis en goût par ce premier succès les mêmes bandits, plus nombreux cette fois, car Joseph Caillot, le trompette Gautier, le chapelier Faren, le cordier Légier, Sicard dit René, Sivan, Rousselier père, Angely Pascal et Chrysostome Morin s'étaient joints à eux, ils firent sortir des prisons d'Aubagne Louis Pontet, Joseph Baille, officier de santé, le perruquier Authier, le potier Olivier, le charretier Deluy et deux citoyens du Castelet (4 messidor an III, 2 juillet 1795). Ils voulaient soi-disant les transférer à Marseille, mais ils les assassinaient en route, au petit chemin de la Pomme, non sans les avoir insultés en chantant pour les narguer : "tu périras pour ta patrie et avec ta patrie". La femme Marianne Cayolle fut le témoin involontaire de ce forfait. Voici sa déposition : "Se trouvant près de la bastide dite La Ganteaume, elle entendit chanter "mourir pour la Patrie". Du nombre des chanteurs elle distinguait la voix de Rousselier père, cafetier. Elle se mit derrière un chêne. Faisant clair de lune, elle vit passer une bande, sans savoir ce que c'était, et qu'ils disaient : "Nous pissons au cul de la patrie". Se doutant qu'on conduisait des prisonniers à Marseille et qu'on voulait profiter de la fraîcheur. Peu après elle entendit tirer plusieurs coups de feu, après avoir entendu qu'on disait : "Mets toi à genoux". Et elle entendit crier "Aye, aye, aye !" Elle vit qu'on courait après un qui sans doute avait échappé. Ayant oublié dire qu'après le coup de feu elle entendit piocher." La pauvre femme fut d'ailleurs punie de son indiscrétion involontaire, car n'ayant pu retenir un cri de détresse, elle fut découverte, battue et volée.

Les bandits royalistes poussaient même l'audace jusqu'à enlever les prisonniers, quand ils étaient escortés par la gendarmerie. La Calade, Mascaron, Fevry, Glouglou et Cristin dit Baubaron arrêtèrent un jour, sur la route de Marseille, un volontaire que conduisaient deux gendarmes. Ils forcèrent les gendarmes à s'enfuir et au lieu de délivrer le prisonnier, résolurent de le tuer par partie de plaisir. Baubaron lui fit exécuter la charge en douze temps, puis le tua sans autre motif. Le commandant de la place de Marseille, averti par les gendarmes pour le dégager, mais il était déjà trop tard et son cadavre gisait sur la route.

Ce ne furent bientôt plus des paysans isolés ou des prisonniers mal escortés auxquels s'attaquèrent les compagnons de La Calade. Ils entreprirent contre des villages ou de petites villes de véritables expéditions militaires. Repoussés à Saint-Maximin, ils furent plus heureux à Aubagne. Le 12 germinal an IV, près de trois cents bandits, armés de pied en cap, entraient à Aubagne, criant à tue-tête qu'ils venaient égorger les officiers municipaux et le commissaire du pouvoir exécutif. Ils arrivent à la maison commune et, la trouvant fermée, somment un voisin, Chabert, de leur fournir, sous peine de fusillade immédiate, un pic pour enfoncer la porte. Ils montent au premier étage, où étaient déposées les archives en criant : "Allons voir la correspondance de ces coquins et, si nous trouvons quelques pièces suspectes, fusillons sur le champ les coquins qui l'administrent." Ils prennent des cartouches, quinze passeports imprimés à l'avance et brisent en plusieurs morceaux une statue de la Liberté, sans parler de la caisse du bureau des impositions qu'ils jettent dans la fontaine de la place, après l'avoir allégée de son contenu. N'ayant pas trouvé les fonctionnaires qu'ils cherchaient pour les assassiner, ils se répandent comme des furieux dans les bastides voisines. Ils se contentent d'insulter Grégoire Tricon, fermier du citoyen Légier et de boire son vin. Ils volent effrontément tout ce qu'ils trouvent dans les maisons d'Antoine Blanc, de Joseph Jean et de Madeleine Mérier un petit trésor de 48 livres, qu'elle avait espérer dérober à leurs recherches. Ils volent Françoise Duchier, femme Bonnifay, et la battent outrageusement ainsi que sa fille. Quelques-uns, la "mettent devant derrière sur une barrique et Jeanselme qui la conduisait disait à ses compatriotes : "Vous la frapperez quand je vous le dirai". Pendant que se passaient ces scènes scandaleuses, on avait réclamé des secours à Marseille, mais, quand les soldats arrivèrent, ils ne trouvèrent plus personne. Les brigands avaient déguerpi. Quelques uns d'entr'eux, excités par leur facile succès, avaient couru jusqu'au hameau voisin, La Bédouille. Ils avaient occupé militairement la maison Michel, mettant des sentinelles aux portes et l'avaient dévalisée méthodiquement, forçant à les éclairer la domestique Marie Roux et menaçant les femmes le poignard sous la gorge. Argent, linges, habits tout avait été emporté. On avait brisé les lampes et les ustensiles de cuisine, et dissipé les provisions de ménage. C'était une mise à sac complète et définitive.

Le 2 vendémiaire an VI (23 septembre 1798), une attaque analogue fut dirigée contre le village de Roquefort. Une cinquantaine d'hommes, tous armés de fusils, de pistolets et de stylets, envahirent le territoire de cette petite commune, et profitèrent de l'éparpillement des maisons qui la composaient pour les entourer et les attaquer les unes après les autres. La Calade conduisait la bande et il avait avec lui ses principaux acolytes, Mascaron, Jeanselme, Faren, Martinot fils et Beaunier, ces deux derniers émigrés récemment rentrés, Baubaron, Ferry, Rousselier fils, les frères René, Monier et Maurin, Denis Sicard, Pignol, Chrysostome Morin, les deux Camoin, le tailleur et le faïencier, Henri Etienne, Comte, Aubin, Etienne Delui et beaucoup d'autres. Arrivés à la bastide Espanet, vers les dix heures du matin, "quantité de brigands se sont introduits de force dans la maison de campagne qu'il habite et possède dans le terroir de cette commune, écumants de rage et lui faisant de terribles menace ; ils ont monté de suite au premier étage et, l'ayant forcé d'ouvrir sa garde-robe, ils lui ont volé un manteau en drap bleu, etc. Ces brigands n'ont évacué  sa maison qu'après avoir fait maintes recherches et après l'avoir accablé d'injures." Même façon de procéder dans la maison Barles. On lui vole toutes ses armes et on l'outrage grossièrement. A Jean Brest, on enlève tous ses bijoux, tous les vêtements de sa femme et jusqu'à sa jument ; à Claire Didier, femme de Lieutard, agent municipal, tous ses bijoux, entre autres dix-neuf livres d'argent monnayé ; à François Sicard, quarante-deux livres en argent ; à Victoire Jullien sa garde-robe et ses souliers. Tous ces vols s'accomplissent sans que personne ne bouge et, lorsque les brigands se sont retirés gorgés de butin et que la force armée arrive enfin à leur aide et commence son enquête, elle se heurte à une ignorance désespérante. Personne n'a été reconnu. On se contente de dire que les agresseurs étaient jeunes et qu'ils parlaient provençal. Un seul témoin a eu le courage de dire que La Calade lui a semblé être au nombre des agresseurs.

Encouragés par cette lâcheté, les compagnons de Jésus continuèrent leurs opérations. Dès le lendemain, dans la nuit du 3 au 4 vendémiaire an VI (24-25 septembre 1798), une quinzaine d'entre eux entraient à Cassis, sommaient Matheron, ex-commissaire du pouvoir exécutif dans cette ville, de reprendre ses fonctions et de leur délivrer des billets de logement.

Sur son refus, ils pénètrent de force dans les maison de Lieutaud, du notaire Guichard, du cordonnier Lieutaud et du menuisier Montigny, et leur ordonnent de remettre leurs armes. "En vertu de quel droit, demanda Montigny. Exhibez l'ordre ! - Il est au bout de mon fusil", répondit l'un d'eux, peut-être Moutet d'Aubagne, un boîteux, que l'on signala plus tard comme ayant été le meneur de la bande.

Il n'y avait donc plus la moindre sécurité ni sur les grandes routes ni même dans les villes. Ainsi que le constate un rapport de police daté des premiers jours du Consulat : "Ce n'est plus envers quelques fonctionnaires publics seulement, quelques acquéreurs de biens nationaux et quelques patriotes isolés et confondus par eux avec les anarchistes qu'ils (les royalistes) exercent impunément leurs faveurs. Des communes entières sont victimes de leurs dévastations et le théâtre de leur cruauté". Le conseiller d'Etat Français de Nantes, envoyé en mission par Bonaparte dans les départements du Midi, constatait que, si les routes de Marseille à Aix et de Marseille à Toulon par Aubagne étaient à peu près sûres, il n'en était pas de même pour les autres routes du département. Quatre bandes de brigands royalistes dont deux à Pourrières, une à Auriol et une à Gonfaron s'étaient constituées et tenaient la campagne. Bien que "poursuivis comme des bêtes fauves", ils étaient accueillis et cachés par des amis complaisants, surtout dans les communes de Tarascon, Preynes, Peyrolles, Jouques, Saint-Paul-lez-Durance, Vauvenargues, Prétoulier, Trets, Auriol, Peynier, Peypin, Allauch et Aubagne. Cuges surtout, au pied de la Sainte-Baume, "était devenu un repaire affreux où il serait difficile de trouver un honnête homme ... Un citoyen de Cuges est dans ce moment-ci un personnage tout différent d'un citoyen d'Ollioules ou du Beausset qu'on les croirait appartenir chacun à un hémisphère opposé." Même dans les deux grandes villes du département, à Aix et à Marseille, l'anarchie régnait, à Marseille surtout, car "il est difficile d'empêcher, qu'au milieu d'une population si nombreuse où la mer et les montagnes offrent des moyens d'évasion assurés, il ne se cache beaucoup de brigands. C'est là leur quartier général."

Voici comment, à la veille du 18 brumaire, un des hauts fonctionnaires du département, le commissaire du Directoire près l'administration centrale des Bouches-du-Rhône, Chalon, avouait ses inquiétudes dans une lettre à son collègue Maillet, commissaire du Directoire près la Municipalité du Midi (14 brumaire an VIII, 4 nov. 1799) : "J'ai comme vous, mon cher camarade. Je suis très content de l'extérieur et pas du tout de l'intérieur ... Je ne dois pas tarder de recevoir le procès-verbal des trois brigands tués, deux blessés mortellement, et de celui amené garroté. Obligez-moi cependant de me donner le nom des six. J'apprends par Grasset qu'une douzaine de brigands ont été à la campagne du citoyen Tavel, située à deux pas de la ville ; qu'après avoir lié et garroté dans la cave tous les gens de la maison, ils ont volé et pillé l'argent et tous les effets ... Tenez la main aux conscrits et réquisitionnaires. Je fais aujourd'hui réquisition pour faire appliquer la loi aux plus lâches déserteurs de la plus belle des causes."

Donc tout gouvernement régulier devenait impossible, si l'ordre matériel ne se rétablissait pas, et promptement. Aussi bien la grande masse de la population commençait à se lasser de ces déprédations quotidiennes et de ces meurtres sans motif. Elle comprenait la nécessité de se serrer autour de l'autorité et de seconder dans la répression de ces crimes. Les gardes nationaux directement intéressés au maintien de la sécurité se montrèrent mieux disposés à aider l'autorité militaire. Les patrouilles convoquées répondirent aux appels. La chasse aux brigands fut organisée, et elle fut fructueuse. Nous ne pouvons entrer dans le détail de ces battues à l'homme. Qu'il nous suffise de rappeler que la bande d'Aubagne, la bande de La Calade, fut la première dispersée. Sans doute bon nombre des brigands réussirent à s'esquiver et plusieurs d'entre eux trouvèrent un asile à peu près inexpugnable dans la région montagneuse qui sépare la France de l'Italie, mais la plupart des bandits, les uns après les autres, tombèrent entre les mains des gendarmes et des gardes nationaux qui s'acharnaient à leur poursuite et souvent même se permettaient des arrestations arbitraires.

Voici par exemple le procès-verbal par le commissaire Grandy, de l'arrestation d'un suspect royaliste (17 frimaire an VII, 7 décembre 1799) : "Etant arrivés au plan de campagne territoire de Cabriès, nous avons aperçu un individu qui à notre approche doublait le pas pour se soustraire de nous. Voyant ses démarches suspectes, on lui cria de s'arrêter. Il persiste. On lui lâcha un coup de fusil qui ne l'atteignit point. De suite, il s'arrêta et, l'ayant approché, nous lui demandâmes son nom. Il dit s'appeler Antoine-Louis-Gille Escarnier, surnommé la Forme, ancien cordonnier, demeurant à Marseille hors la porte d'Aix, arrondissement 24. On lui demanda ses papiers et carte de sûreté. Il a dit n'en avoir aucun. N'ayant aucun papier et renseignements sur son incivisme par la mauvaise conduite qu'il a tenue lors de la dernière réaction Royale contre les Républicains, a été cause de son arrestation et sa traduction à la maison d'arrêt du bureau central pour en disposer ainsi qu'il appartiendra."

Si le royaliste Escarnier paraît avoir été la victime d'une arrestation arbitraire, lorsqu'il s'agit de scélérats avérés tels que Pignol, Faren et Jeanselme, on ne garde plus de ménagements. Pignol et Faren avaient été arrêtés à Milan. Ils furent ramenés de brigade en brigade jusqu'à Marseille. Arrivés à Cuges, ils furent insultés, menacés et souffletés. Sur la route de Cuges à Aubagne, ils manquèrent périr victimes de la fureur populaire. Un fermier, Lacoste, criait à tue-tête qu'il fallait les enterrer sur place. Un certain Saitier lâcha contre eux un coup de pistolet qui ne prit pas feu. "Traduits dans les prisons d'Aubagne à grands coups de pierres et de pieds, nous aurions été assassinés sans les volontaires qui nous escortaient et, pour contenir la populace, furent contraints d'armer leurs fusils." Conduits chez le juge de paix d'Aubagne, ils furent insultés "par une infinité d'autres tant hommes que femmes, qui entraient et sortaient en proférant des imprécations et des menaces qui nous firent une si grande frayeur que nous ne pouvons nous rappeler leurs noms." Les assistants intervenaient dans l'interrogatoire pour leur faire dire, à leur volonté, oui ou non, et encore ne leur fit-on signer cet interrogatoire que le lendemain, et sans leur en donner lecture. Il est certain que cette procédure était informe et illégale, et bien que les prévenus n'inspirassent aucune sympathie, ils avaient le droit de protester et d'affirmer que leurs aveux ne signifiaient rien, puisqu'ils avaient été extorqués, sous menace de mort immédiate : "Nous ne pouvons trouver quelques adoucissement à nos peines et à nos remords, écrivaient-ils plus tard, qu'en venant avec confiance rendre hommage à la vérité et par ce moyen tâcher de faire obtenir justice aux victimes innocentes que la violence nous a forcés de faire en les dénonçant calomnieusement.

La populace est souvent lâche dans ses manifestations et nous ne saurions approuver l'attitude des habitants d'Aubagne vis à vis des prisonniers, mais ces cris de vengeance et de fureur rétrospective ne démontrent-ils pas à quel point les esprits étaient alors montés et, jusqu'à un certain point, n'excusent-ils pas des représailles presque légitimes ? D'ailleurs tous les coupables n'étaient pas entre les mains de la justice. L'ordonnance de Jacquet, juge au tribunal civil des Bouches-du-Rhône, directeur du jury d'accusation de l'arrondissement de Marseille, en date du 25 vendémiaire an VIII est lancée contre cinquante-six personnes, dont onze détenus dans la maison d'arrêt de Marseille entre les mains du concierge Huc, à savoir Barthélémy Lambert, dit Machine, Marguerite Agnel, veuve Dagnan, Joseph Benoît, Marie-Anne Camoin, femme Authemar, Dupont, Decroix, Auguste Farrenc, Auguste Jean, Logier, Motet aîné et Auguste Monier. Comme divers mandats avaient déjà été lancés contre eux, "et que, à l'exception de quelques faits particuliers la procédure embrasse tout ce qui a trait aux évènements dont la commune d'Aubagne et ses environs ont offert l'horrible spectacle ; qu'un grand nombre de mandats d'arrêt ont été lancés par le juge de paix d'Aubagne pour raison des assassinats, vols et dévastations commis dans le cours des années trois, quatre, cinq et six, que les poursuites et le jugement de procédures relatives à ces attentats ne sauraient être soumis à la même forme de procéder qu'autant qu'ils auraient été consommés dans le même temps, qu'il y a des contradictions et des vices de forme", tous les anciens mandats d'arrêt sont cassés, et on en décerne d'autres d'après les formes légales. C'est grâce à ces nouveaux mandats que nous connaissons le nom de tous les contumaces, et nous sommes obligés de constater que les plus compromis d'entre eux faisaient partie du groupe de ceux qui avaient échappé à la justice.

Voici du reste cette liste qui nous donnera la composition exacte de la bande d'Aubagne : Aubin Potier, Bérenger, notaire, Beaunier, pharmacien, Brontin, Blin, Barthélémy Machine, Christin dit Bambaro, Camoin dit la Guigne, Coste, Camoin tailleur, trois Cuyol, Auguste Comte, Etienne Deloy, postillon, deux Etienne, Ferrand, maçon, Fraize dit Glouglou, François Farrenc, deux Guilhermy, Sauveur Gautier, trompette, Jeanjean, Jeanselme, Jauffret, cuisinier, Jullien, poissonnier, Jourdan le Bossu, deux Léon. Lebeaume cadet, Antoine Michel dit La Calade, deux Maurin, Mottet, Martinet ex-curé, J. Monier, Chrysostome Morin, Martinot fils, deux Morier, Pigral, Paul, Poncet dit Ferry, Angely Pascal, trois Rousselier, Rey, charron, Rey dit Mascaron, Sicard dit René, Sicard cadet, Denis Sicard, Venuse. De nombreux témoins avaient en outre cités, 3 de Marseille, 12 de Cassis, 21 de Roquefort, 11 de Gemenos, 2 de Cuges, 1 de Signes, 10 de Roquevaire et 124 d'Aubagne. Ils devaient cette fois répondre à l'appel de leur nom, car ils ne craignaient plus d'inexpiables et promptes vengeances, et le procès suivit son cours régulier.

D'après l'acte d'accusation "il résulte de tous ces détails que, dans les années trois, quatre, cinq et six, divers assassinats, vols, pillages, dévastations, actes arbitraires, attentats contre les autorités constituées ont été commis dans les communes d'Aubagne, Roquefort, Cassis, leurs territoires et environs, et ce dans l'objet le renversement de la République en attaquant le gouvernement tant en la personne des magistrats, qu'en ravissant les fonds destinés au service public et en attentant à la vie et aux propriétés des Républicains.

Nous ne pouvons suivre dans tous ses détails ce dramatique procès de la bande d'Aubagne : qu'il nous suffise de rappeler que, dans le cours des débats, furent signalés bien des crimes auxquels le grand chef La Calade n'aurait point pris part. Ainsi Pignol, le fils Léon, Venuse et Delphine Rey avaient assassiné Benet et Rey dit Barraque. A Gemenos, Marie Boutin, Chrysostome Morin et Venuse avaient égorgé Laurier et Armouri, et André Morier la femme Elisabeth (an V pluviose). A Gemenos encore était assassinée la fille Tempon, et les assassins s'acharnaient sur son cadavre et lui coupaient le sein. Au Lion d'Or, sur le territoire de Cuges, des inconnus avaient fait descendre dans la cave la femme de Jean Clay avec son petit enfant, et, sur son refus de leur indiquer la cachette de son argent, l'avaient tuée en même temps qu'ils criblaient l'enfant de coups de stylet. La Machine et Mascaron ont fusillé sur la route un boucher de Saint-Maximin, Joseph Barthélémy et le fils aîné d'Olivier Bridier (2 fructidor an V). Au Beausset, à l'entrée du village, et presque dans les bras du sergent de la commune, tombait percé de coups un jeune homme. Qu'est-il besoin de poursuivre cette sinistre énumération ? Non seulement elle serait fastidieuse, mais aussi forcément incomplète, car, en temps d'anarchie, bien des crimes restent impunis.

C'est devant le tribunal d'Aix que furent traduits les complices de Calade. A la page 96 et suivantes du registre des jugements de ce tribunal, existe in-extenso, à la date du 14 fructidor an IX (31 août 1801), le jugement de la bande d'Aubagne. Il comprend quarante pages d'une écriture très fine, soixante lignes à la page, et indique que le procès a duré seize séances et que sur les 60 inculpés, 48 ont été acquittés, six seulement, et c'étaient des contumaces, condamnés à mort, un à vingt-deux ans de fers et à l'exposition publique, quatre à quatre ans de fers et à l'exposition publique, deux à deux ans de fers et à l'exposition publique.

Nous ne savons pour quels motifs les juges se montrèrent si indulgents. Les assassins avaient eu moins de pitié pour leurs victimes ! Aussi bien cette indulgence fut bien inopportune, car ces brigandages devaient continuer longtemps encore. Jusqu'à la fin de l'Empire les commissaires de police, dans leurs rapports hebdomadaires, durent consacrer un article spécial aux crimes et délits commis surtout dans les campagnes, et, lors de la Restauration, si tant de victimes des passions politiques furent encore sacrifiées, n'est-il pas probablement que les compagnons du Soleil, qui survivaient, n'avaient pas renoncé à leurs vieilles habitudes ?

Paul GAFFAREL

Annales de Provence (Aix-en-Provence)