ACTE NAISSANCE VALFRAMBERT

 

Charles Jean-Louis Valframbert naquit à Alençon le lundi 21 mai 1764 ; il était fils de Charles-Antoine Valframbert, boulanger, et de Marie-Thérèse Pressial ; il fut baptisé le jour même de sa naissance à l'église de Notre-Dame, par l'abbé Manson de Saint-Aquilin. Ces détails sont consignés dans le registre des baptêmes de l'église de Notre-Dame, conservé à la Mairie d'Alençon. Les époux Valframbert habitaient Grande-Rue, à la Porte de Sées, dans la maison qui porte le n° 11.

 

église Alençon

 

M. et Mme Valframbert étaient de petits commerçants très simples, très ignorés, qui ne pouvaient avoir la prétention de figurer dans l'histoire ; aussi l'enfance du futur martyr est-elle fort peu connue. Tout ce qu'on sait, et c'est déjà quelque chose, c'est que ses parents étaient profondément chrétiens et élevèrent leurs enfants dans les principes et les habitudes de la foi et de la religion. Leur fils Charles surtout se distingué de bonne heure par sa piété, et notamment par sa dévotion envers la Sainte Vierge. Aussi éprouva-t-il très jeune le désir de se consacrer plus complètement à Dieu et d'embrasser l'état religieux. Il entra au couvent des Capucins d'Argentan. Pourquoi pas à celui d'Alençon ? car Alençon possédait alors une importante maison de Capucins. Les bâtiments existent encore, mais ils ont un tant soit peu changé de destination, et sont aujourd'hui à l'état de caserne. Peut être jugea-t-on qu'il était plus conforme aux règles et aux usages de l'Ordre de Saint-François de ne pas laisser le jeune novice trop près de sa famille. Toujours est-il qu'il fit sa profession à Argentan en 1786 ; il avait 22 ans et prit le nom de P. Dorothée.

Il était à Avranches, en train de faire ses études de théologie, quand éclata la Révolution. Ses supérieurs l'envoyèrent alors à Londres, où il fut ordonné prêtre.

Il semblait naturel qu'il y restât. Combien de prêtres français, chassés de la patrie par les lois de proscription, avaient pris le parti de se réfugier en Angleterre ! Mais l'exil ne suffisait pas à son zèle, et peut-être à sa soif du martyre. Ce qui pouvait passer, et avec raison, pour la perfection, n'était pas assez parfait à ses yeux ; ce qui n'était que le sacrifice de la patrie était peu pour lui, s'il ne sacrifiait aussi sa vie. Il revint en France, dans sa ville natale, non pas dans son couvent (son couvent était devenu propriété nationale), mais dans la maison de son père ; il y revint de son plein gré ; vous devez penser qu'aucun supérieur ne se serait avisé de renvoyer en France, au sein même de la persécution, un de ses religieux. N'attribuons pas toutefois le retour du jeune père à de simples idées de mysticité. Le zèle du salut des âmes y dut avoir sa large, et très large part. Ce n'était pas seulement en effet le culte public qui avait été désorganisé par les lois révolutionnaires ; mais les besoins les plus urgents des fidèles étaient en souffrance. Je ne parle pas de l'assistance à la messe le dimanche ; évidemment l'obligation cesse en cas d'impossibilité, mais les secours religieux à donner aux mourants étaient une question beaucoup plus grave. Combien de personnes mouraient sans une dernière absolution, faute de trouver un prêtre pour la leur donner ! Combien de pécheurs, même parmi les révolutionnaires, se seraient réconciliés avec Dieu à la mort, s'ils en avaient eu la facilité ! Dans ces circonstances, comme pis aller, plusieurs catholiques sincères appelaient le prêtre schismatique ; mais c'était un moyen auquel, naturellement, on n'avait recours qu'à la dernière extrémité. Donc, il était très désirable que quelques prêtres fidèles, toujours en petit nombre, se dévouassent au ministère sacré. Parmi eux, on cite l'abbé Coulombet, ci-devant curé de Saint-Denis-sur-Sarthon et doyen d'Alençon, qui, dès le mois d'août 1791, eut l'honneur d'être dénoncé au directoire du département, comme excitant la fermentation dans tout le pays, et reçut l'ordre de s'éloigner à deux lieues au moins de son ancienne résidence. (Délibération du Directoire ; 1er août 1791). L'abbé Chorin, que plusieurs de vous ont certainement connu, et qui est mort en disant la messe à Notre-Dame, où il était vicaire ; l'abbé Marchand, que je crois avoir vu aussi dans mon enfance ; l'abbé Magne, et d'autres encore restèrent à Alençon, au moins pendant une partie de la Révolution. On ne tarirait pas, si chacun voulait citer toutes les anecdotes qu'il a entendu raconter par ses grands parents. Combien, parmi eux, ont été baptisés, ou mariés, ou ont fait leur première communion en cachette, dans une chambre, suivant l'expression usitée. Je me rappelle à ce propos que ma mère, étant jeune fille de 14 ou 15 ans, alla ainsi à confesse, dans une chambre, à un certain abbé Mercier, si je ne me trompe (pas celui qui est mort curé de Notre-Dame). Je ne suppose pas qu'elle eût commis de bien gros péchés ; son confesseur cependant lui enjoignit de dire les sept psaumes de la pénitence, jusqu'à ce qu'elle revint. Hélas ! elle fut toute une année sans pouvoir retrouver un confesseur. Aussi, savait-elle par coeur ces sept psaumes, et ne les a-t-elle jamais oubliés. Cette anecdote, assez insignifiante, peut au moins servir à démontrer la pénurie des prêtres non assermentés, dont on avait à souffrir alors.

Quoi qu'il en soit, le P. Valframbert se dévoua à ce ministère périlleux dans la ville d'Alençon. Fut-il toujours suffisamment prudent ? La tradition répond qu'au contraire, il s'exposait au danger sans calcul. "On ne saurait se figurer rapportent des témoins oculaires, tous les malades qu'il visitait, tous les sacrements qu'il administrait à cette époque malheureuse, où la plupart des autres prêtres fidèles à l'Eglise catholique étaient obligés de se tenir cachés, ou d'aller chercher dans l'exil un refuge contre la persécution. Il suffisait de l'avertir qu'un malade réclamait le secours de son ministère, et rien ne l'empêchait d'aller l'assister, même en plein midi."

Il n'en fallait pas tant pour exciter la haine des Révolutionnaires. On l'avertit du danger qu'il courait, des menaces dont il était l'objet, "Ne craignez point, répondait-il ; comme je ne suis qu'un pécheur, je n'aurai pas le bonheur de mourir pour Jésus-Christ. Je ne suis pas digne d'une pareille gloire." D'autres fois cependant, son coeur s'enflammait à la pensée du martyre. "O mon Dieu, disait-il, s'il faut des victimes à votre justice, dans cette ville, puissé-je être la première, puissé-je mourir en digne prêtre et en digne religieux.

Donc, il est convenu qu'il fut très imprudent. Sainte imprudence assurément, dont pour ma part je ne lui ferai pas un grand reproche. Au milieu des lâchetés de cette époque et de toutes les époques, un excès d'audace dans le bien n'a certes rien qui déplaise.

Cependant, quand vint le 10 août 1792 et les évènements qui le préparèrent et le suivirent, il aurait sans doute mieux fait de modérer son zèle et de s'exposer moins.

La guerre avait été déclarée à la Prusse et à l'Autriche, et les commencements n'en avaient pas été heureux ; le sol français était envahi par l'Etranger ; l'Assemblée législative avait déclaré la Patrie en danger. La Patrie est en danger ! répétait La Fayette en tête de l'appel qu'il adressait aux Directoires des départements de l'Ouest ; la Patrie est en danger ! répétaient toutes les voix et tous les échos. Les levées extraordinaires s'exécutaient dans toute la France. Les vivres étaient chers, le numéraire devenait rare, les assignats étaient dépréciés et se plaçaient de plus en plus difficilement. On rendait le Roi responsable de nos défaites et de nos malheurs. On avait demandé de toutes parts, et on n'avait pas tardé à obtenir, la déchéance de Louis XVI. L'effervescence était à son comble et c'était encore augmentée par les excitations des clubs. La Société populaire d'Alençon en particulier, ou Club Alençonnais, dans ses séances publiques et fréquentes, n'avait pas négligé d'activer le mouvement des esprits. - Notons en passant que, dans la Société populaire, un prêtre, Sourcis, vicaire de Notre Dame, avait tenu un des premiers rôles. C'est lui qui avait soulevé à Alençon la grosse question de la déchéance du pouvoir exécutif. Deux fois de suite, le 29 juillet et le 1er août 1792, il avait développé les motifs impérieux qui rendaient cette déchéance nécessaire. Et quand elle eut été déclarée, quand ce crime, prélude d'un crime encore plus grand, eut été consommé, la Société populaire d'exhaler sa joie et d'envoyer à l'Assemblée une adresse de félicitations, et Valazé, dans un discours très applaudi, d'exposer la nécessité, la légalité d'une Convention, les avantages de toute espèce qu'on en devait attendre.

Sous le coup des évènements et des excitations du moment, Paris, le coeur de la Révolution, eut les journées de septembre. Deux ou trois jours après, Alençon eut aussi sa petite journée de septembre. Elle eut lieu le 6 et se borna à peu près à un seul fait, mais il est caractéristique ; ce fut l'assassinat du Capucin Valframbert, par une populace furieuse, sous les yeux d'une municipalité lâche et imbécile. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que cet attentat ait été l'acte d'un moment d'exaltation passagère. Plusieurs symptômes, au contraire, permettaient de le prévoir à l'avance. Déjà, une fois, le P. Valframbert, revenant de porter le viatique à un malade, avait été attaqué, et, malgré l'énergie de sa défense, aurait peut-être succombé dans la lutte, sans l'intervention d'un boulanger de Montsort.

Cette agression avait eu au moins pour effet de le déterminer à quitter la maison de son père, et à rester habituellement caché, sauf à changer de retraite, selon que les besoins de son ministère l'appelaient dans un quartier ou dans un autre. C'est ainsi que le 4 septembre, de grand matin, il se rendit à l'abbaye des Bénédictines, située rue du Mans, dans les bâtiments occupés aujourd'hui par les Pupilles de la Seine (actuellement Ecole supérieure de jeunes filles). Les lois révolutionnaires n'avaient pas encore dispersé en effet les communauté de femmes ; cela ne devait pas tarder à arriver.

Il resta chez les Bénédictines le 4 et le 5, y célébra la messe et y consacra un grand nombre d'hosties, parce qu'il se proposait d'aller porter la communion aux Filles-Notre-Dame, dans la nuit du 5 au 6 ; mais ses ennemis ne lui en laissèrent pas le temps. Les Révolutionnaires, en effet, informés du lieu de sa retraite, forcèrent les portes du couvent. Alors le Capucin, se voyant découvert, prit sur lui les saintes hosties, se sauva par les jardins, et, comme il était jeune et leste, escalada le mur, pour s'échapper du côté de la campagne ; mais, par là encore, la vigilance infernale de ses ennemis entrava sa fuite. Des hommes montés sur les murs pour le guetter, l'aperçurent ; on le força de rentrer en ville du côté du Gué de Gesnes, on le poursuivit, on parvint à s'emparer de sa personne.

En admettant qu'il appartint à ces gens sans mandat de se faire les pourvoyeurs de la prison ou de la guillotine, ils auraient pu, tout au plus, conduire leur prisonnier devant les juges. Telle fut en effet leur prétention. Mais, pour que la fête fut complète, ils jugèrent à propos de l'agrémenter par les raffinements de la brutalité la plus révoltante. Ils se jettent avec fureur sur leur victime, ils l'insultent, ils le frappent, ils mettent en pièces ses habits. "Tu es un gueux, un scélérat ; marche devant moi", lui crie le citoyen Hortaire en le frappant. Et comme un aubergiste, nommé Chaplain, engage Hortaire à ne pas maltraiter le capucin, mais à le conduire en prison, s'il a des torts : "C'est un gueux, répète l'autre, un scélérat, je lui passerais mon épée au travers du corps". Et, tirant en effet son épée, il aurait peut-être exécuté sa menace, si Chaplain ne s'y fût opposé. Ceci se passait sur la place du Champ du Roi, qu'on appelait alors le Champ de l'Egalité. Plusieurs personnes, cependant, ayant dit qu'en effet le mieux était de mener le P. Valframbert en prison, on se décida à l'y conduire.

 

alençon champ du roi

 

C'est là qu'il passa la nuit, tout à la joie de souffrir persécution pour la cause de Dieu. Le lendemain matin, il se communia lui-même, et, vers trois heures, il fut traduit devant la municipalité.

Une foule plus nombreuse que la veille l'attendit à la porte, prête à lui prodiguer derechef ses insultes. La grande nouvelle en effet s'était répandue rapidement et n'avait pas manqué d'être exploitée par les meneurs. Cependant leurs excitations durent se produire au moyen de conversations particulières, ou tout au plus de conciliabules secrets ; car il est à remarquer que, parmi les nombreuses assemblées délibérantes dont la ville d'Alençon jouissait alors : Directoire du Département, Directoire du District, Société populaire, pas une ne donna signe de vie dans ces jours. La Société populaire notamment, si active, si empressée de multiplier ses séances, n'en eut pas une depuis le 25 août jusqu'au 24 septembre. Seule, la Municipalité parut, ou plutôt s'effaça dans la circonstance. Elle siégea ; il le fallait bien mais elle se souvint beaucoup trop qu'elle était en présence d'une populace hostile et exaltée, qui ne cachait pas son dessein de peser sur le jugement, et au besoin, d'y suppléer, s'il était trouvé trop indulgent.

"Quels sont vos noms, Monsieur, lui demanda l'officier municipal ?

Je m'appelle, répondit le serviteur de Dieu, Charles-Jean-Louis Valframbert, en religion frère Dorothée.

- Quel est votre âge ?

- Vingt-sept ans et trois mois.

- Quelle est votre profession ?

- Je suis prêtre et religieux capucin.

- Vous n'ignorez pas que tous les Ordres religieux ont été abolis par les décrets de l'Assemblée nationale. Pourquoi prenez-vous le titre de religieux capucin ?

- Parce que j'ai fait à Dieu la promesse de l'être, et que je le serai jusqu'au dernier soupir.

- Avez-vous prêté les différents serments exigés par la loi ?

- Je n'ai prêté aucun serment.

- Puisque vous n'avez prêté aucun serment, comment osez-vous exercer chaque jour le ministère et aller contre le voeu de la loi ?

- Parce qu'au-dessus de la loi des hommes, il y a la loi de Dieu, qui ordonne aux prêtres de travailler au salut des âmes."

Ces nobles paroles n'étaient pas de nature à calmer l'irritation des Révolutionnaires ; mais ce fut bien pis quand le capucin refusa d'exercer librement son ministère, en prêtant le serment constitutionnel. "Jamais, répondit-il avec force, je ne prêterai le serment que vous me demandez ... Il sera fait de moi ce qu'il plaira à Dieu". Déjà des cris de mort s'étaient fait entendre ; ils se renouvelèrent plus menaçants. "Sa tête ! sa tête !" hurlait-on de toutes parts. Seule, la municipalité, qui aurait dû parler et agir, tergiverse et, dans l'espoir bien chimérique de calmer les esprits, se hâte de prononcer la sentence. Elle était ainsi conçue :

"Aujourd'hui, 6 septembre 1792, l'an IV de la Liberté française.

Après l'interrogatoire que nous avons fait prêter au sieur Valframbert, prêtre et ci-devant capucin, devant nous amené par plusieurs gardes nationaux.

Nous, vu qu'il a fait des actes extérieurs d'incivisme ;

Le substitut du Procureur de la Commune entendu ;

Ordonnons que Charles Valframbert sera transporté dans la maison de détention, où il demeurera trois jours ; et que ce délai expiré, il sera conduit de brigade en brigade au port de mer le plus voisin, pour être déporté à la Guyanne Française, ce qui sera exécuté.

Arrêté le 6 septembre 1792, an IV de la Liberté et le 1er de l'Egalité.

Signé MANOURT".

C'était la loi. Le 26 mai 1792, l'Assemblée législative avait en effet promulgué le décret suivant :

Article 1er - La déportation des prêtres insermentés aura lieu par mesure de police.

Article 10 - Ceux qui resteraient ou qui rentreraient dans le royaume après l'exportation prononcée seront condamnés à la détention de dix ans".

 

Cette sentence, qui paraît relativement douce, était, par le fait, très rigoureuse. A partir de 1795 surtout, la déportation devint une peine épouvantable, dont la transportation de nos condamnés actuels ne saurait donner l'idée. D'un côté, nos coquins d'aujourd'hui, bien nourris, expédiés sur de bons bateaux, dans un pays sain, où ils sont soumis à un travail modéré. D'un autre côté, les honnêtes gens du siècle dernier, entassés sur les pontons de nos ports de mer, en proie à la misère et à l'infection, en attendant, s'ils échappaient à ces causes de mort, d'être exposés à une mort plus lente et non moins terrible dans les marais pestilentiels de la Guyanne.

Disons toutefois, à l'excuse des juges du Capucin, que la peine de la déportation devait être imparfaitement connue d'eux ; et même qu'elle était loin d'être alors ce qu'elle devint plus tard.

Sur ces entrefaites, le saint religieux, qui d'après la fureur de ses ennemis et la faiblesse de ses juges, pouvait prévoir le sort qui l'attendait, voulut préserver de la profanation les Saintes Hosties qu'il portait sur lui. Le curé constitutionnel de Notre-Dame ; Lalouette, fut mandé et reçut de Valframbert le Saint Dépôt. Lalouette essaya bien de quelques paroles d'apaisement ; mais que pouvaient les timides observations du prêtre apostat ? Il ne tarda pas à se retirer tout tremblant, abandonnant la victime à la rage de ses bourreaux.

Sa tentative bienveillante toutefois, quelque insuffisante qu'elle ait été, ne resta pas sans récompense. Peu de temps après, Lalouette tomba malade et mourut le 12 mai 1793, dans les sentiments du repentir et de la piété, réconcilié avec l'Eglise par un prêtre fidèle, qui avait pénétré secrètement jusqu'à lui.

Cependant, à la sentence de la Municipalité répondent des cris de fureur : "Ce jugement est trop doux ! ... Ce jugement ne nous convient pas ! C'est la tête de cet aristocrate qu'il nous faut !"

Voulons-nous avoir la note en quelque sorte officielle de cette manifestation tumultueuse, écoutons la déposition faite devant le juge de paix, en 1795, par René Chesnel, qui était alors accusateur public. On sait que l'accusateur public était le fonctionnaire chargé de requérir les condamnations devant le tribunal criminel.

"René-Philippe Chesnel, membre du bureau de paix, âgé de quarante ans, etc.

Déclare qu'étant au greffe du Tribunal criminel, il fut requis de se transporter à la Municipalité, afin d'arrêter, s'il était possible, l'effervescence populaire, qui demandait la tête du nommé Valframbert, ex-capucin, qui était alors en jugement devant les officiers municipaux. Le comparant s'y rendit aussitôt. Il vit dans la chambre municipale une foule d'hommes et de femmes qui paraissaient être dans la plus grande effervescence et qui demandaient à grands cris la tête dudit Valframbert. Le citoyen Manoury, alors procureur de la Commune, était monté sur la table, et pérorait le peuple. Ledit Valframbert était alors assis dans l'enfoncement du fer à cheval, entouré de trois ou quatre gardes nationaux, du nombre desquels était le citoyen Casseneuve. Le citoyen Lecomte-Laverrerie, et quelques autres, étaient près de la cheminée, et ne disaient rien. Aussitôt son arrivée, le déclarant fut les trouver et leur demanda pourquoi ils ne s'étaient pas assurés d'une forte garde, pour empêcher l'effusion du sang que le peuple voulait faire. Le déclarant n'en tira pas grande réponse. Il lui dit d'envoyer promptement chercher de la force, pendant que le déposant allait, de concert avec le procureur de la Commune, prendre des moyens pour amuser le peuple, en attendant qu'on pût le contenir et le disperser par la force armée. Le déposant s'adressa surtout au citoyen Laverrerie, en qualité de maire ; mais il paraît que celui-ci ne suivit pas l'avis que le déclarant venait de lui donner. Il resta toujours comme immobile près de la cheminée, probablement étourdi par le tumulte qui se faisait dans la salle. Le déposant monta ensuite sur la table, et se joignit au citoyen Manoury pour pérorer le peuple, afin de le calmer. L'effervescence ne faisait que s'accroître, le peuple criant continuellement : Sa tête ! Sa tête ! Le déposant ayant aperçu quelque mouvement, pour se jeter sur le dit Valframbert, descendit de la table et chercha à couvrir le malheureux, mais un particulier inconnu au déposant se glissa sous la table et se jeta avec fureur sur le dit Valframbert. Il fut entraîné avec lui jusque près de la porte. Alors un particulier prit le déclarant par le milieu du corps et l'entraîna dans le fond de la salle, en lui disant : Qu'est-ce que vous allez faire ? Le malheureux Valframbert fut entraîné hors de la Municipalité ..."

Alors vont se passer des scènes de sauvagerie qu'on se refuserait à admettre, si les témoignages les plus authentiques n'en certifiaient l'exactitude. On se croirait, non plus en France, chez un peuple policé et philosophe, mais plutôt au milieu des tribus les plus féroces de l'Océanie. Les Actes des Martyrs n'ont rien de plus saisissant. On nous permettra toutefois de raconter les faits très rapidement ; parce que, dans un moment, nous aurons à les répéter par deux fois, d'après les pièces officielles du Tribunal criminel de l'Orne.

PRETRE EPOUVANTÉ

Donc, on se jette sur le malheureux Valframbert, on le saisit par les pieds ; on lui fait descendre ainsi l'escalier de la municipalité ; sa tête retombant de degré en degré les arrose de son sang ; on l'entraîne sur la Place ; on le frappe à coups de poing, à coups de bâton, à coups de sabre, on le renverse, on le piétine, on lui danse sur le corps, on lui scie les membres avec un mauvais sabre ; hommes, femmes, enfants s'acharnent sur leur victime, jusqu'à ce qu'elle soit morte. Et quand elle succombe une femme, Marie Goutron, aidée de sa fille âgée de 15 ans, la saisit de nouveau et essaie de lui couper la tête avec son couteau. Enfin un individu, nommé Baudouin (je vous prie de croire qu'il n'est pas de ma famille) voyant que les deux femmes ne peuvent réussir, achève avec son sabre leur abominable besogne.

On avait demandé à grands cris la tête du capucin ; on la tenait enfin ; ce n'était pas pour s'en dessaisir. On la porte jusqu'au bas de la Place, à une auberge qui était située où est aujourd'hui l'horloger M. Boutroue. On voulait la promener à travers la ville, au bout d'une broche à rôtir ; mais l'aubergiste ayant refusé sa broche, il fallut se contenter d'un manche à balai.

Tout cela avait pris du temps, et la nuit était venue. On fit une quête, pour se procurer des torches, afin d'éclairer le funèbre cortège. On se proposait, pour commencer, de présenter la tête sanglante chez le père de la victime ; puis de la porter dans les communautés, et de forcer les religieuses à danser autour. On partit par la rue aux Sieurs ; mais, arrivé au carrefour de la Grande-Rue, on sentit le besoin d'arroser un si beau triomphe de quelques libations. L'aubergiste toutefois, nommé Vassal, et surtout sa femme, saisis d'horreur, ayant refusé de laisser pénétrer dans leur maison le funèbre trophée, on alla le déposer un peu plus bas, au Moulin du Guichet, sur l'étal d'un boucher, entre deux flambeaux ; puis on se remit à boire, à blasphémer, à proférer des menaces contre les aristocrates, à se promettre de continuer le lendemain une besogne si bien commencée et de faire tomber de nouvelles têtes. Mais, pendant ce temps-là, une femme courageuse déroba la précieuse relique, et alla l'enterrer pieusement dans le cimetière Saint-Blaise, ou plutôt, si l'on en croit la tradition, vers le haut des Promenades.

Les assassins se seraient peut-être consolés de leur mésaventure, si, à défaut de la tête du capucin, ils avaient pu assouvir leur fureur sur son corps ; mais, tandis qu'ils étaient occupés ailleurs, le curé Lalouette s'était empressé de le faire enlever.

Voici l'acte d'inhumation qui fut dressé :

"Le jeudi 6 septembre 1792, par nous, vicaire d'Alençon

soussigné, a été inhumé dans le cimetière de Saint-Blaise, le corps de Charles-Jean-Louis Valframbert, prêtre, ci-devant religieux capucins, âgé de vingt-sept ans et trois mois, décédé de ce jour dans la Place d'Armes. Furent présents François Toutain et Pierre Leroux

Signé : Sourcis, Vicaire - F. Toutain - Pierre Leroux".

 

LE CRIME CONSOMMÉ, IL EST BON DE SAVOIR CE QUE DEVINRENT LES COUPABLES

 

Quelques-uns menèrent une vie misérable et sans honneur ; et il en est dans le nombre, dont je pourrais vous montrer à Alençon même, les descendants presque aussi misérables qu'eux. Je ne veux pas vous parler de ceux-là. Ces souvenirs rétrospectifs nous entraîneraient dans une voie dangereuse, où personne n'aurait à gagner ; où presque tout le monde, au contraire, serait fort exposé à perdre. Quelle est hélas ! la famille si honnête, si royaliste, si pieuse que vous la supposiez, à laquelle, dans ces temps de divisions et de troubles de la Révolution, on ne puisse opposer quelques membres indignes ? D'autres, parmi les assassins du Capucin, écrasés sous la malédiction de leurs concitoyens, furent obligés de quitter la ville ; d'autres encore s'engagèrent dans les armées qu'on levait sans cesse, pour combattre les Vendéens. D'autres enfin (et c'est de ceux-là que je vais vous entretenir principalement), furent l'objet de poursuites judiciaires. Il est intéressant en effet de remarquer que l'opinion publique frappait d'une telle note d'infamie ceux qui avaient joué un rôle actif dans l'affaire, que la Justice fut, en quelque sorte, forcée de s'émouvoir, et que les mêmes juges (du moins en partie, et notamment le président) qui avaient fait fusiller une foule de Vendéens fugitifs et avaient envoyé nombre de victimes innocentes à l'échafaud, eurent à juger et à condamner les assassins du Capucin Valframbert. Cette sorte de réparation ne put s'effectuer, bien entendu, qu'après la Terreur et dans la période d'accalmie et de modération relative qui se manifesta plus ou moins depuis le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) jusqu'au coup d'Etat révolutionnaire du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).

Treize individus furent accusés devant le Tribunal criminel, comme "prévenus d'avoir, à la complicité les uns des autres, et avec offense de la loi, commis méchamment et de dessein prémédité, le crime d'assassinat dans la personne de Charles-Jean-Louis Valframbert, prêtre, ci-devant capucin".

L'acte d'accusation et l'arrêt du Tribunal, deux pièces d'une importance très considérable, perdraient beaucoup à être simplement analysés ; et d'un autre côté, toutes les considérations possibles ne feraient que les affaiblir.

  

ACTE D'ACCUSATION

"L'accusateur public près le tribunal criminel du département de l'Orne, qui a pris lecture :

1° de l'information commencée par le citoyen Julien-François Dunoyer, juge de paix et officier de police des quatre sections de la commune d'Alençon ... concernant l'assassinat commis en la personne du nommé Valframbert, ci-devant capucin ;

2° des interrogatoires prêtés devant le dit accusateur public, les 2, 3, 4 et 11 du présent mois thermidor, par chacun des ci-après nommés, savoir : Louise Maréchal, femme Goutron, etc. (suivent les noms des accusés) ;

3° de deux extraits : l'un du registre de la police municipale de la dite commune d'Alençon contenant copie d'un jugement rendu contre le dit Valframbert, le 6 septembre 1792, aussi attesté, dûment signé et collationné, conforme au dit registre, le 18 prairial l'an III de la République une et indivisible, signé : Laveille ; et l'autre, extrait des registres de baptêmes, mariages et sépultures de la ci-devant église de Notre-Dame d'Alençon, contenant l'extrait de mort du dit Valframbert, du dit jour 6 septembre 1792, aussi attesté, dûment signé et collationné, conforme au dit registre, le 5 du dit mois (prairial), l'an III de la dite République une et indivisible, signé : Laveille ; Bonnet, maire, et Pichon, officier municipal ; lesquels deux extraits sont joints et annexés au présent.

Déclare que, de l'examen des dites pièces, il résulte que Charles-Jean-Louis Valframbert, prêtre, ci-devant religieux capucin, ayant été arrêté le 5 septembre 1792, au faubourg Montsort, en la commune d'Alençon, et conduit à la municipalité d'icelle commune, pour y rendre compte de sa conduite, comme prévenu d'incivisme, il se forma dans la chambre commune de la dite municipalité, au moment où il y prêta l'interrogatoire, notamment le lendemain 6 du dit mois de septembre 1792, sur les trois heures après midi, un rassemblement si considérable et si tumultueux de personnes de l'un et de l'autre sexe, qui, en la majeure partie, manifestèrent le désir et la volonté de décider elles-mêmes du sort du dit Valframbert ; que tout s'y passa dans le plus grand désordre, sans qu'il fût possible de résister à la malveillance, dont le dit Valframbert s'est malheureusement trouvé la victime.

Qu'en effet, à peine le jugement prononcé contre lui (et par lequel on le condamnait en trois jours de détention, pour, après ce délai, être conduit de brigade en brigade au port de mer le plus voisin, pour être déporté à la Guyanne française) fut il résolu, qu'aussitôt on entendit s'élever différentes voix qui toutes annoncèrent le désir manifeste et la volonté bien décidée de trancher le fil de ses jours, disant hautement, les uns que ce jugement était trop doux ; d'autres, qu'il ne leur convenoit pas, et tous enfin qu'ils vouloient sa tête ; qu'à ces cris menaçans et redoublés les uns sur les autres, le dit Valframbert, déjà nu tête, par l'enlèvement de son chapeau et de sa perruque, qui furent jetés par la fenêtre de la dite chambre commune, frappé de terreur, et pour se soustraire, s'il était possible à la fureur du peuple qui l'environnoit, se cacha sous la table près de laquelle il étoit ; mais qu'aussitôt on se saisit de sa personne, en le retirant de dessous cette table par les pieds, et, l'enlevant et le traînant ainsi de la dite chambre et du haut en bas de l'escalier, sa tête tombant sur chaque marche d'icelui, jusque sur la Place d'armes ; qu'arrivé sur cette place et entouré de quantité de personnes de l'un et de l'autre sexe, plusieurs se jetèrent sur lui et l'assassinèrent, les uns à coups de pieds, d'autres à coups de bâton et d'autres à coups de sabre, poussant même la cruauté au point de tenter de scier dans plusieurs parties de son corps avec un sabre, sous prétexte que ce sabre n'étoit pas assez tranchant, et pour sans doute le faire souffrir davantage.

Qu'enfin après lui avoir ôté la vie, on lui trancha la tête, et ses assassins, triomphant de leur propre cruauté, promenant cette tête pointée au bout d'un manche à balai, et éclairée par des flambeaux dans une partie des rues de cette commune, avec le projet de recommencer pareille scène le lendemain, mais nouvelle scène qui, heureusement, n'eut pas lieu par la sage précaution de l'avertissement qui en fut donné à propos à ceux qui se trouvoient couchés sur la liste de proscription qu'on avoit eu l'indiscrétion de publier hautement.

Que les deux fils du nommé Baudouin, cordonnier, demeurant proche la porte de l'Encrel, de cette commune, l'un cordonnier et l'autre tailleur, ont joué chacun un rôle principal dans cette scène tragique. Depuis le commencement jusqu'à la fin, on a vu en effet, notamment Baudouin fils, cordonnier, dans la chambre commune, prendre la perruque dudit Valframbert et la jeter par la fenêtre. On les y a vus et entendus tous deux demander sa tête, disant qu'il la leur falloit. On les a vus du nombre de ceux qui se sont saisis dudit Valframbert et l'ont enlevé de la dite chambre commune, le tenant et le traînant par les pieds le long de l'escalier jusque sur la Place d'armes. On les a vus dans le nombre de ceux qui, sur cette place, l'ont cruellement maltraité ; on a vu notamment le cordonnier lui donner des coups de pieds sur la tête ; le dit Valframbert étant pour lors couché à plat ventre par terre ; on l'a vu aussi le frapper à coups de bâton ou trique, et son frère le frapper à coups de sabre ; on a entendu l'un d'eux, au moment de la mort dudit Valframbert, disant aux autres : "Portons sa tête à la porte de son père" ; on l'a vu la garder, après avoir été coupée, et quêter pour la promener aux flambeaux ; on a vu et entendu le cordonnier, conjointement avec Fouquet, tailleur, demander une broche à rôtir pour promener cette tête, disant à celui à qui il la demandoit que s'il ne vouloit pas la donner, il pourroit bien lui en arriver autant, et enfin terminer cette demande par emporter le manche à balai, en sortant de la maison où il étoit ; on a vu enfin Baudouin fils, cordonnier, dans le nombre de ceux qui promenoient la tête du dit Valframbert, et on a cru y reconnaître aussi son frère.

Que Jacques Fouquet, tailleur, n'a pas été moins ardent que les dits Baudouin à ôter la vie du dit Valframbert, et à se réjouir d'y être parvenu ; on l'a vu, non seulement lui donner sur les jambes un coup de baguette qui le fit remuer, mais encore demander et recevoir le sabre d'un soldat, et s'en servir pour frapper sur toutes les parties du corps du dit Valframbert couché par terre. On a même remarqué que ce sabre ne coupant pas assez à son désir, il s'en servit pour scier, avec un autre particulier, le dit Valframbert en différentes parties de son corps, on l'a vu aussi ayant les pieds posés sur la tête du dit capucin, que lui et plusieurs autres gardoient pour la promener aux flambeaux, et faisant à cet effet une quête qu'il recevoit dans son chapeau, disant que c'étoit pour promener la tête du traitre et du scélérat ; on l'a vu et entendu délibérer avec les autres comment ils porteroient la tête et demeurer d'accord d'aller pour cela prendre une pique à la municipalité, à quoi ils ne purent réussir ; on l'a vu ensuite, lui et plusieurs autres, tous couverts de sang, se présenter à une boutique et demander deux torches, disant que c'était pour promener la tête du traître, du scélérat, et pour l'achat desquelles torches, il a dit être en retour d'une trentaine de sous.

Que René Chauvel, jardinier, a aussi été l'un des principaux acteurs dans le délit dont il s'agit ; il étoit du nombre de ceux qui tirèrent le dit Valframbert de dessous la table et l'entraînèrent, en le tirant par les jambes, jusque sur la Place d'armes ; il étoit aussi du nombre de ceux qui l'ont assassiné sur la dite place ; puis qu'on l'y a vu danser sur le ventre du dit Valframbert, couché par terre, et le frapper à coups de pieds ; on l'a vu aussi, à l'aide d'autres personnes, parmi lesquelles il y avoit des femmes et des filles, couper le cou du dit Valframbert. On l'a aussi vu, à la sortie de cette action, ayant les mains, son pantalon et ses sabots teints de sang, faisant beaucoup de bruit, se vantant d'avoir coupé le cou du capucin, disant que, loin de s'en repentir, si la chose était encore à faire, il serait prêt à recommencer, et qu'il falloit se défaire de tous les foutus gueux d'aristocrates.

Que Quillet, tailleur, était encore du nombre de ceux qui ont demandé la tête de Valframbert, l'ont maltraité et l'ont assassiné ; et que même il s'est fait une gloire de s'en vanter et de manifester le projet existant entre lui et ses associés de recommencer le lendemain, ayant dit à quelqu'un, le jour même du dit assassinat : "Eh bien ! ... N'avons-nous pas bien travaillé ? Il n'étoit pas plus fort que rien ; il ne lui falloit qu'un petit coup ; nous avons une liste ; demain nous travaillerons le reste ; nous ne voulons rien laisser qui inquiète nos femmes ..."

Que Joseph Bucher, dit Dubois, est aussi du nombre des dits assassins ; s'en étant, comme le dit Quillet, vanté lui-même et ayant manifesté le même projet de recommencer le lendemain, tenant à cet égard le même propos que le dit Quillet.

Que Picherel est encore du nombre de ceux qui demandèrent à la municipalité la tête du dit Valframbert, se saisissant de lui, le traînèrent et l'immolèrent sur la Place d'armes.

Que Jacques Duvivier, dit Percheron, a participé à cet assassinat en l'approuvant ; demandant si on avait un sabre ; offrant et donnant le sien dont les autres malfaiteurs se sont servi.

Que Claire Saint-Jean, fille, vélineuse, a aussi participé au délit dont il s'agit par la demande qu'elle a faite à la Municipalité de la tête du dit Valframbert, et ayant été vue sur la place tenant le dit Valframbert pendant qu'on le frappait à coups de sabre.

Que Marie Biot, épouse de Louis Poupard, fripier, y a également participé ; d'abord on l'a vue et entendue dans la chambre commune, au moment du jugement du dit Valframbert, dire tout haut que ce n'étoit pas là un jugement ; qu'il falloit sa tête ; on l'a vue et entendue sur la place d'armes, au moment du massacre du dit Valframbert, chercher querelle à une autre femme, qui, tranquille et plaignant le sort du malheureux Valframbert, en gémissoit et lui dire : "Tiens ! sûrement que tu n'as personne sur les frontières", ajoutant : "Elles sont un tas de garces qui prennent le parti de ces gens là" ; et levant même les bras pour la frapper ; ce à quoi elle ne put parvenir ; cette femme l'ayant évitée par la fuite, on l'a vue et entendue dire que le dit Valframbert était un gueux, et qu'il avoit été arrêté parce qu'il avoit le bon Dieu dans ses poches, enfermé dans une boîte. On l'a vue et entendue répondre, en passant, à différentes personnes qui, le soir du dit assassinat, demandaient ce qu'il y avait eu sur la Place d'armes ; C'est le jean foutre de capucin qu'on juge, on lui a trouvé trente deux hosties sur lui". On l'a vue et entendue, le même soir, dire, parlant de la mort du capucin : "Voilà les plus beaux coups, vrai !". On l'a vue même, ce même soir, en passant, insulter des personnes honnêtes, tranquilles à leur porte, leur disant d'un ton furieux et colère : "Foutre ! rentre chez toi ; il est temps !". Enfin, le lendemain du dit assassinat, sur les huit heures du matin, on l'a vu et entendue disant hautement à l'un de ses voisins : "Eh bien ! Eh bien, voisin .. foutre .. ça a bien été hier ? Le sacré bougre de capucin a dansé ! Avons-nous bien travaillé, voisin .. Il faut qu'il y en ait d'autres aujourd'hui .. et .. sacredié ! .. ça ira !". Sur quoi, ce voisin lui ayant répondu qu'il étoit désolé de cet évènement-là ; que cela deshonoroit leur ville, où le sang n'avoit pas encore coulé, et qu'il ne falloit pas renouveler cette scène, elle reprit la parole, disant : "Foutre ! il faut qu'il en coule ! et dans cette rue, aujourd'hui à dix heures, les têtes vont tomber ! ..." Ce même voisin l'ayant exhortée à être plus tranquille, aussitôt elle lui répliqua avec emportement : "Deux de cette ville vont avoir la tête coupée ! Qui ? reprit le voisin. - Votre plus proche voisin à gauche, lui répondit-elle, en montrant Botte, et le sacré aristocrate de Marescot, qui demeure devant la guillotine. La tête du capucin a été portée hier en triomphe ; nous allons en porter d'autres aujourd'hui, et celles des deux bougres que je viens de nommer."

Que Sophie Lafontaine, vélineuse, étoit tellement aussi du parti du dit assassinat, qu'elle en emporta des marques sur son mouchoir, qu'elle a fait elle-même remarquer le lendemain du dit assassinat, être encore teint du sang du dit Valframbert, disant à différentes personnes : "Voilà le sang du sacré mâtin", montrant ce sang, qui était sur son mouchoir de cou et ajoutant : "Nous allons encore avoir la tête d'un, que je vais dénoncer aujourd'hui ;" désignant enfin l'objet de sa dénonciation en montrant le derrière de la maison qui donne sur la Gueule d'Enfer.

Que Louise Maréchal, femme d'Antoine Goutron, et Marie Goutron, sa fille, ont aussi joué chacune un des plus grands rôles dans le massacre dont il s'agit ; non seulement elles ont été vues l'une et l'autre, tant à la municipalité qu'à la Place d'armes, le jour et au moment du jugement du dit Valframbert et du massacre qui en fut fait, mais encore elles se sont l'une et l'autre vantées, tant le jour même que depuis à diverses personnes du personnage qu'elles y avaient rempli. Le jour même de l'assassinat et à leur retour d'icelui, étant entrées chez une de leurs voisines, pour y allumer leur lumière, elles se vantèrent toutes deux d'y avoir contribué, et la fille eut même l'effronterie de faire remarquer à cette voisine deux gouttes de sang qui étaient à sa coiffure. Le lendemain, une autre personne, notamment du nombre de celles à qui la mère et la fille dirent, savoir la mère qu'elle avait pris la tête du capucin par les cheveux ou les oreilles ; qu'elle lui avait fait crier "Vive la Nation" et lui avait fait faire trois tours autour de la place, et la fille, qu'elle avait pris le capucin par le collet, tandis qu'une autre lui coupoit le cou ; et toutes deux, qu'elles s'étaient promenées avec la tête, ainsi que les autres, et qu'elles avoient bu, savoir : la mère un verre de cidre, et la fille deux, chez le nommé Vassal, Grand'rue, qui remarqua du sang sur le tablier de la dite fille Goutron, lequel tablier étoit blanc. Enfin, ces femmes, loin de se repentir de ce délit de leur part, s'en sont au contraire glorifiées, disant, la fille à ceux qui lui en ont fait des reproches, que, si cela étoit, elle le feroit encore ; qu'elle étoit bonne républicaine, et que son nom étoit envoyé à Paris ; et la mère, menaçant ceux qu'elle croyoit avoir quelque sujet de mécontentement, de leur en faire autant qu'on en avoit fait au foutu capucin.

Que de tous ces détails, il résulte que les deux fils du nommé Baudouin, l'un cordonnier et l'autre tailleur ; Jacques Fouquet, tailleur ; - le nommé Quillet, tailleur ; Picherel, garçon cirier chez le citoyen La Chevallerie ; - le nommé René Chauvel, jardinier ; Jacques Duvivier, dit percheron ; Joseph Buchet, dit Dubois ; Claire Saint-Jean, fille, vélineuse ; Marie Biot, épouse de Louis Poupard, fripier ; Sophie Lafontaine, vélineuse ; Louise Maréchal, femme d'Antoine Goutron, et - Marie-Louise Goutron, sa fille ; ces sept derniers actuellement détenus en la maison d'arrêt, près le dit tribunal criminel du département de l'Orne, et tous demeurant en cette commune, sont prévenus d'avoir, à la complicité les uns des autres et avec offense de la loi, commis méchamment et de dessein prémédité le crime d'assassinat dans la personne de Charles-Jean-Louis Valframbert, prêtre ci-devant capucin

Pour quoi, le dit accusateur public a, en conséquence de l'arrêté du dit tribunal criminel du 14 de ce mois, dresse le présent acte d'accusation contre les particuliers ci-dessus nommés ; déclarant le dit accusateur public qu'aux termes et en exécution de l'art. 8 de la loi du 4 messidor dernier, le jugement sur ce à intervenir ne sera pas sujet au recours en cassation.

Fait et arrêté au parquet du tribunal criminel, à Alençon, ce 27 thermidor, l'an III de la République françoise une et indivisible.

Signé : DESJARDINS"

 

ARRET DU TRIBUNAL

 

"Vu par le tribunal criminel du département de l'Orne, séant en la commune d'Alençon l'acte d'accusation dressé contre :

Jacques Duvivier, dit Percheron, menuisier, âgé de 38 ans, demeurant en la commune d'Alençon ;

Louise Maréchal, femme d'Antoine Goutron, invalide, âgée de 50 ans, demeurant même commune ;

Marie-Louise Goutron, fille, vélineuse, âgée de 18 ans, demeurant même commune ;

Marie Biot, femme de Louis Poupard, fripier, âgée de 51 ans, demeurant même commune ;

Claire Saint-Jean, fille, vélineuse, âgée de 24 ans, demeurant même commune ;

Joseph Bucher, dit Dubois, musicien, âgé de 37 ans, demeurant même commune ;

Sophie Lafontaine, fille, vélineuse, âgée de 21 ans, demeurant même commune.

 

Tous détenus en la maison de justice près ce tribunal.

Le nommé Baudouin fils, cordonnier ;

Le nommé Baudouin fils, tailleur d'habits ;

Le nommé Quillet, aussi tailleurs d'habits ;

Le nommé Picherel, garçon cirier ;

René Chauvel, jardinier ;

Tous demeurant dans cette commune, et qui n'ont pu être arrêtés d'après les mandats d'arrêt décernés contre eux et comme tels contumax.

Par l'accusateur public du département de l'Orne, dont la teneur suit :

(Suit l'acte d'accusation, rapporté ci-dessus).

L'ordonnance de prise de corps rendue par le tribunal le 29 thermidor dernier contre les dénommés au dit acte d'accusation ;

Le procès-verbal de la remise de leurs personnes en la maison de justice du département,

Et la déclaration du jury spécial du jugement faite à l'unanimité et portant :

1° Qu'il est constant que le 6 septembre 1792, il y a eu en la commune d'Alençon, assassinat commis en la personne de Charles-Jean-Louis Valframbert, ex-capucin,

2° Que Jacques Duvivier, dit Percheron, n'est pas convaincu d'avoir offert son sabre à ceux qui vouloient trancher la tête du capucin sur la Place d'Armes ;

3° Qu'il est convaincu d'avoir fourni son sabre, à cet effet ;

4° Quel n'est pas constant qu'en offrant ou fournissant son sabre, le dit Percheron se soit rendu le complice du dit assassinat ;

Que Louise Maréchal, femme d'Antoine Goutron est convaincue d'avoir tenu l'ex-capucin par la tête, à l'instant où on la lui coupoit ;

6° Qu'elle est convaincue d'avoir promené cette tête sur la place, en criant : Vive la Nation !

Qu'elle est convaincue d'avoir accompagné cette tête par les rues de cette commune et d'avoir bu à la porte du citoyen Vassal, traiteur, avec ceux qui la promenoient au bout d'un bâton ;

Qu'elle est convaincue de s'être vantée d'avoir coopéré à l'assassinat du dit Valframbert, et d'avoir menacé ceux qui lui en faisoient des reproches de leur en faire autant ;

Qu'il est constant qu'en se conduisant ainsi, elle s'est rendue la complice de l'assassinat du dit Valframbert ;

10° Qu'elle l'a fait sciemment et dans le dessein du crime ;

11° Que Marie Louise Goutron, sa fille, vélineuse, âgée de moins de seize ans à l'époque de l'assassinat, est convaincue d'avoir tenu l'ex-capucin pendant qu'on lui coupoit la tête ;

12° Qu'elle est convaincue d'avoir fait remarquer sur sa coiffe deux gouttes de sang, et d'avoir dit qu'elles provenoient du capucin, et que, si c'étoit à faire, elle le feroit encore ;

13° Qu'elle est convaincue d'avoir accompagné ceux qui promenoient la tête du capucin par les rues, et d'avoir bu avec eux, à la porte du dit Vassal ;

14° Qu'en se conduisant ainsi, elle est convaincue de s'être rendue complice de l'assassinat du dit Valframbert ;

15° Qu'il n'est pas constant qu'elle l'ait fait avec discernement ;

16° Qu'elle ne l'a pas fait sciemment et dans le dessein du crime ;

17° Qu'après le jugement rendu par la municipalité d'Alençon contre le dit Valframbert, Marie Biot, femme de Louis Poupart, est convaincue d'avoir dit : "Voilà un foutu jugement ! C'est sa tête qu'il nous faut !"

18° Que, par ce propos, elle est convaincue d'avoir provoqué l'assassinat du dit Valframbert ;

19° Qu'elle ne l'a pas fait sciemment et dans le dessein de nuire ;

20° Qu'elle est convaincue d'avoir dit le lendemain de l'assassinat à un de ses voisins : "Ca a bien été hier ; le capucin a dansé ! Avons-nous bien travaillé, voisin ? Il faut qu'il y en ait d'autres aujourd'hui, il faut que le sang coule ; et dans cette rue, les têtes vont tomber ce matin" désignant celles de deux citoyens ;

21° Qu'elle est convaincue, par ce propos, d'avoir approuvé l'assassina du dit Valframbert, et provoqué à en commettre des nouveaux ;

22° Qu'il n'est pas constant qu'elle l'ait fait sciemment et dans le dessein du crime ;

23° Que Joseph Bucher, dit Dubois, est convaincu d'avoir dit, le jour même de l'assassinat : "Eh bien ! n'avons-nous pas bien travaillé ? Il n'étoit pas plus fort que rien. Il ne lui falloit qu'un petit coup. Nous avons une liste ; nous travaillerons mieux demain ; nous ne voulons rien laisser qui inquiète nos femmes" ;

24° Qu'il n'est pas convaincu, par ces propos, de s'être rendu complice de l'assassinat du dit Valframbert ;

25° Qu'après le jugement rendu par la municipalité d'Alençon contre le dit capucin, Claire Saint-Jean, fille, n'est pas convaincue d'avoir demandé à plusieurs reprises et avec acharnement la tête du dit capucin ;

26° Qu'elle n'est pas convaincue de l'avoir tenu au collet, pendant qu'on le frappoit sur la place ;

27° Que Sophie Lafontaine, fille, n'est pas convaincue d'avoir fait remarquer le lendemain de l'assassinat du dit capucin du sang sur son mouchoir en disant : "Voilà du sang du sacré mâtin ! Nous allons avoir la tête d'un que je vais dénoncer aujourd'hui !".

Le Président, au nom de la loy, acquitte les dits Joseph Bucher, dit Dubois, Sophie Lafontaine, fille et Claire Saint-Jean, fille, de l'accusation intentée contre eux, et ordonne qu'ils seront mis sur le champ en liberté.

Le Président, au nom de la même loy, acquitte également le dit Duvivier, dit Percheron, la fille Goutron, et la dite femme Poupart de l'accusation intentée contre eux, conformément aux articles, etc. ; (suit l'indication des articles)

Et, après avoir entendu l'accusateur public, ensemble, le citoyen Ducoudray, comme défenseur officieux de Louise Maréchal, femme d'Antoine Goutron, de Jacques Duvivier, dit Percheron ; le citoyen Guernon, comme défenseur officieux de Marie-Louise Goutron, fille ; le citoyen Savary, comme défenseur officieux de Marie Biot, femme de Louis Poupart ;

Le Tribunal ordonne que la dite Marie-Louise Goutron soit mise en liberté, sous la surveillance de ses parents, conformément à l'article 2, titre V, etc.

Considérant, à l'égard du dit Jacques Duvivier, dit Percheron, qu'ayant fourni son sabre, et ayant fait partie de l'attroupement qui a assassiné le dit Valframbert, il a apporté du trouble à l'ordre social ;

Le Tribunal condamne le dit Jacques Duvivier, dit Percheron, à une année d'emprisonnement conformément à l'article 7, etc.

A l'égard de la dite Marie Biot, femme de Louis Poupart, considérant que, des faits dont elle est déclarée convaincue, il résulte qu'elle a apporté un trouble à l'ordre social et à la tranquilité publique ;

Le Tribunal condamne la dite Marie Biot, femme de Louis Poupart en trois mois d'emprisonnement, conformément à l'article 7, etc.

Au respect de Louise Maréchal, femme d'Antoine Goutron, le Tribunal la condamne à la peine de mort, et ordonne en conséquence que, dans les vingt-quatre heures, par l'exécuteur des jugements criminels, elle sera conduite sur la place publique de cette commune, pour là, revêtue d'une chemise rouge, y avoir la tête tranchée, conformément aux dispositions de l'article II, etc.

Ordonne également le Tribunal que le présent jugement sera mis à exécution, à la diligence de l'accusateur public, imprimé jusqu'au nombre de six cents exemplaires, et affiché dans toutes les communes de ce département.

Fait et arrêté à Alençon, le treizième jour de fructidor de l'an III de la République françoise une et indivisible (30 août 1795), en l'audience publique du Tribunal, où étaient François-Joseph Provost, président - Jacques François Martin - François Jacques Loison - Etienne Brice - Nicolas Bourdon, juges pendant le présent trimestre - Etienne-Pierre-François Gouyard Desjardins, accusateur public, et Nicolas-Charles Audollent, greffier.

(Suivent les signatures de Provost, Loison, Bourdon, Martin et Audollent).

Il ne me reste plus rien à ajouter.

Je me proposais de rappeler un évènement qui tend beaucoup trop à tomber dans l'oubli ; je voulais surtout inspirer des sentiments de vénération et d'amour pour notre martyr alençonnais. Je crois que mon but est atteint. Il n'était besoin pour cela, ni de longues phrases, ni de hautes considérations ; les faits parlent assez haut. Le Capucin Valframbert est du nombre de ceux qui sont amplement loués et glorifiés par leurs oeuvres.

HENRI BEAUDOUIN

Société historique et archéologique de l'Orne