LES CHEMINS CREUX

 

à Jules des Rotours

"Ces chemins barbares que l'âpre indifférence de nos ancêtres pour tout ce qui était danger et peine laisse se creuser sous l'action du temps, de la pluie et de leurs lourdes charrettes, entre des champs parfaitement cultivés ...""

Barbey D'Aurevilly

 

 

 

Parlez-vous d'anciennes douleurs,

Racines aux vertes pâleurs,

Qui vous tordez dans le mystère

Du chemin creux et solitaire ?

 

Sous votre effort, quand le sol roux

S'entrebaille en de larges trous,

On croit voir par leur ouverture

Les os blancs d'une sépulture.

 

Vos bras douloureux sont couverts

En croix le long des talus verts ;

Parlez-nous des morts sans histoire

Souffrant dans l'ombre expiatoire ?

 

Ces voyageurs sont arrivés.

Sont-ils perdus, sont-ils sauvés ?

Il demeure une inquiétude

Derrière eux dans la solitude.

 

Sur les vestiges de leurs pas,

Vos rameaux spacieux et bas

Prolongent le silence et l'ombre

D'une allée infinie et sombre,

 

Clémente aux appels superflus

Vers ceux qui ne reviendront plus

Jamais, sinon peut-être en songe,

Tant leur absence se prolonge !

 

Triste d'impossibles retours

La route pourtant va toujours,

Creuse en interminable tombe

Où l'eau des terres filtre et tombe ...

 

On s'attend d'y voir revenir

Quelqu'aïeul au doux souvenir ;

De dentelle ou de fleur coiffée,

Si la femme y passe, elle est fée,

 

Et l'homme est spectre, et tous les deux

S'ils s'adorent, à côté d'eux,

Croient entendre dire à des âmes,

Nous avons aimé, nous passâmes !

 

Si la feuille vient à bouger,

Si tressaille d'un bruit léger

Quelque menue et longue tige,

Serait-ce un esprit qui voltige ?

 

Non ... une tête, un homme est là.

Quel projet sombre l'appela

Vers la route où seul on chemine ?

Ses yeux plongent dans la ravine ;

 

Malveillants, sous leur sourcil noir,

Sans doute qu'ils cherchent à voir

Qui si tard ose de la sorte

S'enfoncer dans la route morte.

 

Et l'acier de leur regard froid,

Suit le chanteur qui, sans effroi,

Croit en allant sous les ramures

A l'innocence des murmures.

 

Mais le plus souvent tout se tait

Sous cette voûte où palpitait

Dans l'écho tremblant des feuillages

Le grelot des vieux attelages.

 

A peine si la faible voix

D'un ruisselet sorti des bois,

Qui court et jamais ne se lasse,

Témoigne de l'heure qui passe.

 

Il jasait, chantant à demi

Près des marcheurs comme un ami

Qu'on écoutait sans rien lui dire,

Qu'un reflet aussi fit sourire,

 

Compagnon quitté pour jamais,

Qui, poursuivant seul désormais

La route par d'autres suivie,

L'anime encor d'un peu de vie.